Depuis 30 ans, les revenus de la majorité des salariés ont baissé

Mis en ligne le 31 janvier 2010

« Depuis 30 ans, les salaires baissent, sauf au sommet Le décro­chage est par­ti­cu­liè­re­ment signi­fi­ca­tif depuis 1999, » constate Jacques Sapir. Mais l’indicateur clas­sique de la part des salaires dans le PIB, qui a cepen­dant connu une baisse mar­quée au tour­nant des années 1980, n’explique pas l’entièreté de cette com­pres­sion des reve­nus, explique-t-il, car on comp­ta­bi­lise désor­mais en salaire, en par­ti­cu­lier pour la finance et les chefs d’entreprises, des rému­né­ra­tions éle­vées qui aupa­ra­vant étaient attri­buées au capi­tal. Avec pour résul­tat, un gon­fle­ment de la masse sala­riale – et du salaire moyen – alors le salaire médian, plus repré­sen­ta­tif de l’évolution réelle pour la majo­rité des fran­çais, conti­nue de stag­ner.

Par Jacques Sapir, Marianne, 15 décembre 2009

La ques­tion du « par­tage de la Valeur Ajoutée » a sus­cité de nom­breux débats en France depuis le début de la crise. Sans avoir atteint le niveau des Etats-Unis ou de la Grande-Bretagne, la baisse rela­tive sur longue durée des reve­nus sala­riaux a été invo­quée comme l’une des causes de la fra­gi­lité de l’économie fran­çaise. Cependant, la diver­sité de ces mêmes reve­nus sala­riaux, qui incluent désor­mais ce qui était autre­fois des reve­nus du capi­tal, pose le pro­blème de ce que l’on mesure. Enfin, l’impact du libre-échange sur l’évolution des rému­né­ra­tions sala­riales est aussi un fac­teur qu’il faut pou­voir esti­mer.

Si l’on fait l’hypothèse que les salaires dans l’industrie ont été en France tirés vers le bas par l’importation de pro­duits pro­ve­nant des éco­no­mies à très bas coûts sala­riaux, c’est plus vers la rela­tion Salaires-Productivité qu’il faut tour­ner ses regards. L’ouverture au com­merce inter­na­tio­nal fra­gi­lise en effet le méca­nisme d’indexation des salaires sur la pro­duc­ti­vité dans l’industrie et donne aux entre­prises qui s’externalisent la pos­si­bi­lité de ne plus dépendre du marché inté­rieur, et des salaires qui y sont payés.

Les sta­tis­tiques de l’INSEE montrent bien une chute de la part des salaires, mais celle-ci date de 1983 à 1989.

Graphique 1

La part des salaires est stable de 1955 à 1973, avant de connaître une amé­lio­ra­tion sen­sible de 1974 à 1982. Ce mou­ve­ment cepen­dant s’inverse dès 1983 (effets du plan Delors) et le pre­mier sep­ten­nat de François Mitterrand appa­raît ainsi marqué par une forte dégra­da­tion de la part des salaires, qui passe en des­sous de sa moyenne de la période 1955-1973. Le choc est d’importance, puisque l’on passe d’une part des salaires dans la valeur ajou­tée de 74% à 65%. Ce choc est pour l’essentiel acquis avant l’épisode poli­tique de la « coha­bi­ta­tion » qui date de 1986, et ne fait connaître ses effets qu’à partir de 1987. À partir de 1990, la ten­dance se sta­bi­lise à nou­veau.

Le phé­no­mène de « sala­ri­sa­tion des pro­fits » doit aussi être inclus dans le calcul. En effet, de plus en plus des reve­nus qui étaient autre­fois consi­dé­rés comme du « profit d’entreprise » ou du « revenu brut des entre­pre­neurs indi­vi­duels » tendent à être versés sous la forme de salaires ou de quasi-salaires. Ce phé­no­mène est par­ti­cu­liè­re­ment évident dans le sec­teur de la Finance. Les rému­né­ra­tions les plus éle­vées s’expliquent par le fait que ce sont en fait des parts de pro­fits qui sont ainsi dis­tri­buées sous la fic­tion de salaires ou de primes. Ainsi, tech­ni­que­ment, une très large part des rému­né­ra­tions des « tra­ders » ont été assi­mi­lées à des salaires au moment où les anciennes charges d’agents de change ont été rache­tées par des banques ou des socié­tés finan­cières.

L’évolution du cadre ins­ti­tu­tion­nel de la pro­fes­sion s’est donc tra­duit par un effet sta­tis­tique très impor­tant, que l’on peut mesu­rer sur le gra­phique 2.

À partir du début des années 1980, la part des rému­né­ra­tions connaît une forte baisse. Celle-ci s’arrête en 1989 et le mou­ve­ment s’inverse. Or, on sait bien que la situa­tion du sala­rié moyen du sec­teur ban­caire tend à se dété­rio­rer à ce moment. L’explication réside dans le rachat massif des charges d’agents de change aux­quels les banques ont pro­cédé à cette époque, et dans le pro­ces­sus de sala­ri­sa­tion des rému­né­ra­tions que cela entraîne. On passe ainsi de 46% à 63%, mais ceci est lar­ge­ment du à l’intégration sous forme sala­riale de reve­nus du capi­tal.

Graphique 2

Cependant, depuis le milieu des années 1990, ce phé­no­mène a aussi touché l’industrie, et l’on peut ainsi expli­quer la part énorme des salaires des diri­geants.

Il faut noter que pour ces der­niers, le fait de per­ce­voir des « salaires » pré­sente l’immense avan­tage que ces der­niers sont fixés dans le contrat de tra­vail et qu’ils varient fort peu avec le résul­tat de l’entreprise. Il en est de même pour les primes, qui sont alors assi­mi­lées aux salaires.

La hausse de la part des 1% les plus hauts salaires dans la masse sala­riale est ainsi notable depuis 1998 et l’on voit que ceux-ci gagnent 1% (sur les 5,6% de départ) en cinq ans.

Graphique 3

L’évolution des salaires nets avec celle de la pro­duc­ti­vité permet d’affiner l’analyse. Comme on le voit sur le gra­phique 4, les deux courbes sont étroi­te­ment cor­ré­lées de 1959 à 1981. Cette cor­ré­la­tion est bru­ta­le­ment rompue jusqu’en 1997, et ne reprend à la suite que sur un mode très dégradé.

Le pre­mier fait mar­quant est donc que la poli­tique dite de « rigueur » s’est éten­due ici sur les 2 sep­ten­nats de François Mitterrand et non sur le seul pre­mier. Si l’effet du plan de rigueur de Jacques Delors est aussi évident sur le gra­phique 4 que sur le gra­phique 1, ses effets se pour­suivent bien au-delà. Il nous faut attendre 1997-1998 pour voir le salaire moyen se remettre à croître.

Pour mesu­rer l’impact de la défla­tion sala­riale impor­tée il faut com­men­cer par éta­blir l’écart entre les gains de pro­duc­ti­vité et ceux de l’ensemble des salaires nets sur la période 1990-2007, soit en excluant déli­bé­ré­ment les effets du plan Delors.

Graphique 4

Ce calcul montre que ces deux droites sont bien cor­ré­lées tem­po­rel­le­ment mais que leur pente est sen­si­ble­ment dif­fé­rente. On peut alors consta­ter l’effet – posi­tif – de la loi des 35 heures, mais aussi voir que cet effet a été très limité (2 ans). La loi des 35 heures n’a permis que de com­pen­ser le décro­chage anté­rieur. Elle n’a nul­le­ment permis de retrou­ver une forte cor­ré­la­tion avec les gains de pro­duc­ti­vité.

Par la suite, nous avons bien un écart signi­fi­ca­tif entre les pentes des deux droites d’ajustement. Les salaires, à partir de 1999, com­mencent bien à réagir à nou­veau aux gains de pro­duc­ti­vité, mais de manière très dégra­dée par rap­port à ce que l’on avait pu noter sur la période 1959-1981.

Si l’on consi­dère de plus que la courbe des salaires réels inclut TOUS les salaires, et donc aussi ceux qui sont en réa­lité des gains du capi­tal, on peut consi­dé­rer que pour le sala­rié de l’industrie le décro­chage se pour­suit. C’est d’autant plus vrai que les gains de pro­duc­ti­vité ont été plus élevés dans cer­taines branches de l’industrie que dans la moyenne de l’économie. Sur 2003-2007, la hausse des gains de pro­duc­ti­vité a été de 15% pour l’ensemble de l’industrie alors qu’elle n’a été que de 5,9% dans l’économie pour son ensemble. Or, les salaires dans l’industrie n’ont pas suivi en pro­por­tion.

Il y a cepen­dant encore plus grave, c’est le décro­chage du salaire médian (celui qui par­tage en deux par­ties égales l’échantillon) par rap­port au salaire net moyen (qui n’est autre que le résul­tat du rap­port de la masse sala­riale glo­bale par le total des sala­riés – gra­phique 5). Ce décro­chage est l’image sta­tis­tique de l’impact sur les 50% des salaires infé­rieurs de la contrainte que repré­sente le libre-échange.

Graphique 5

Depuis 30 ans, les salaires baissent, sauf au sommet Le décro­chage est par­ti­cu­liè­re­ment signi­fi­ca­tif depuis 1999, soit dès que les effets de la loi des 35 heures se sont taris. Le salaire médian a stagné à partir de 2002 à 104% de son niveau de 1996 en 2006, alors que le salaire moyen est au-dessus de 112%. Ceci, accom­pa­gné de la hausse régu­lière -quoique à un niveau infé­rieur à celle de la pro­duc­ti­vité – du salaire moyen est un bon indi­ca­teur de la pres­sion exer­cée sur la partie infé­rieure des rému­né­ra­tions par les impor­ta­tions en pro­ve­nance des pays à faibles coûts sala­riaux.

Ce phé­no­mène se retrouve aujourd’hui dans la majo­rité des pays déve­lop­pés. Il est par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant aux Etats-Unis, mais on voit ici qu’il n’a pas épar­gné la France.

On peut donc véri­fier sur les chiffres de l’INSEE que l’évolution des rému­né­ra­tions sala­riales a ainsi été désa­van­ta­geuse à partir de 1983. La défla­tion sala­riale est bien un phé­no­mène indis­cu­table. Elle a été mas­quée cepen­dant par plu­sieurs autres phé­no­mènes :

La réin­tro­duc­tion dans les reve­nus sala­riaux des reve­nus du capi­tal, que ce soit dans le sec­teur finan­cier ou dans l’industrie.

L’insertion rapide des ser­vices finan­ciers qui étaient avant le fait de socié­tés indé­pen­dantes dans des grandes banques, phé­no­mène qui a accé­léré le pro­ces­sus de sala­ri­sa­tion.

La montée rela­tive des salaires dans des sec­teurs de ser­vices, en par­ti­cu­lier la com­mu­ni­ca­tion et la publi­cité, induite par l’effet de « gas­pillage » des gains en capi­tal (on pour­rait ici parler d’un effet « Classe de Loisirs » en repre­nant l’analyse faite par T. Veblen sur les États-Unis au début du XXe siécle).

On peut alors dis­tin­guer trois phases rela­ti­ve­ment dis­tinctes dans ce pro­ces­sus et qui indiquent que des élé­ments dif­fé­rents ont joué sui­vant les époques. Tout d’abord, le brutal ajus­te­ment du par­tage de la valeur ajou­tée initié par Jacques Delors en 1982-83 et qui s’est pro­longé durant le pre­mier sep­ten­nat de François Mitterrand. C’est bien lui qui a pro­vo­qué – au nom il faut le rap­pe­ler de l’Europe – la grande montée du chô­mage que l’on a connu dans la seconde moitié des années 1980.

Ensuite, une phase de stag­na­tion des salaires réels, liée au chô­mage de masse que l’on connaît à la fin de cette pre­mière phase et qui sera relayé par la poli­tique dite de « franc fort » pour réus­sir les condi­tions de l’entrée dans la zone Euro.

Enfin, une troi­sième phase qui com­mence vers 1997 et dans laquelle nous sommes tou­jours plon­gés. Elle voit cette fois les salaires évo­luer sous la contrainte des impor­ta­tions de pro­duits issus des pays à faibles coûts sala­riaux. Ceci se tra­duit par un accrois­se­ment plus faible du salaire moyen que celui de la pro­duc­ti­vité et une quasi-sta­bi­lité pour le salaire médian (ce phé­no­mène étant par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible dans l’industrie manu­fac­tu­rière). Dans cette phase, l’épisode des 35 heures a bien joué un rôle cor­rec­tif, mais celui-ci a été limité.

Le décro­chage des salaires depuis 1983 est donc indu­bi­table. Le niveau du salaire moyen en 2007 peut être glo­ba­le­ment estimé à 25% de moins de ce qu’il aurait été si les phé­no­mènes cités au-dessus n’avaient pas eu lieu. Cependant, il est clai­re­ment plus impor­tant dans l’industrie, et il est encore plus impor­tant pour les faibles salaires. Pour ces der­niers, on peut parler d’un « retard » sala­rial de 35% à 45%. L’impact des impor­ta­tions en pro­ve­nance des pays à faibles coûts sala­riaux semble donc très fort dans la troi­sième période, même si on peut cer­tai­ne­ment com­men­cer à en repé­rer les effets dès la fin de la pre­mière période.

Référence : http://​contreinfo​.info/​a​r​t​i​c​l​e​.​p​h​p​3​?​i​d​_​a​r​t​i​c​l​e​=2963

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