Démocratie, entre dérives et recomposition

Démocratiser la démocratie[1]

Perspectives

Par Mis en ligne le 01 février 2020

La démo­cra­tie n’est pas seule­ment une méthode, elle consti­tue en réa­lité le lieu du véri­table pro­ces­sus révo­lu­tion­naire. C’est en démo­cra­tie que les pro­ces­sus révo­lu­tion­naires latino-amé­ri­cains se déploient, tant par le déve­lop­pe­ment des capa­ci­tés d’organisations auto­nomes de la société que par le déve­lop­pe­ment du pou­voir de par­ti­ci­pa­tion et d’intervention dans la chose publique. La reven­di­ca­tion de la démo­cra­tie comme lieu inévi­table et indis­pen­sable de la révo­lu­tion exige qu’on réin­vente et qu’on refonde la démo­cra­tie, au lieu de la voir seule­ment comme une façon d’élire le gou­ver­ne­ment ou un moyen de res­pec­ter l’associativité, la pensée et l’activité poli­tique. Il faut conce­voir la démo­cra­tie dans son essence même, comme étant la par­ti­ci­pa­tion tou­jours plus grande dans la prise de déci­sions de la société. Nous voyons la démo­cra­tie au-delà d’une concep­tion sta­tique qui nous vient, en géné­ral, des pays du Nord, tra­di­tion­nel­le­ment appe­lés démo­cra­tiques. Dans ces pays, sou­vent moins de la moitié de la popu­la­tion par­ti­cipe aux élec­tions. Ces démo­cra­ties sta­tiques ne sont pas pour nous des modèles à imiter ou à suivre. La démo­cra­tie dont nous par­lons en Amérique latine, c’est une démo­cra­tie du peuple, de la rue, de l’action col­lec­tive et de la mobi­li­sa­tion. Dans le fond, le socia­lisme, c’est la radi­ca­li­sa­tion abso­lue de la démo­cra­tie, au tra­vail, au par­le­ment, dans le pou­voir de l’État et dans la vie quo­ti­dienne elle-même.

Faut-il « prendre » le pou­voir ?

John Holloway a demandé à la gauche de « trans­for­mer le monde sans prendre le pou­voir[3] ». Il ne faut pas, dit-il, rem­pla­cer des élites par d’autres, ni mono­po­li­ser et concen­trer les déci­sions, comme le fait habi­tuel­le­ment l’État. Cette pro­po­si­tion consiste à refu­ser de prendre le pou­voir en se reti­rant dans de petits groupes affi­ni­taires, dans des com­munes semi-auto­nomes. Ces enti­tés peuvent alors construire le socia­lisme et le com­mu­nisme à une plus petite échelle. Mais de cette manière, on oublie une chose ter­ri­ble­ment impor­tante : quand on s’éloigne du pou­voir, sous pré­texte de ne pas se salir les mains avec le pou­voir, cela ne fait pas dis­pa­raître ce pou­voir. Le pou­voir de l’État conti­nue et conti­nuera d’exister sous la for­mule tra­di­tion­nelle d’un mono­pole cen­tra­lisé, où des oli­gar­chies assurent à tour de rôle la ges­tion de l’administration publique. En nous iso­lant et en refu­sant d’intervenir, nous finis­sons par cau­tion­ner une situa­tion où quelques-uns conti­nuent d’exercer le pou­voir contre la majo­rité, de désor­ga­ni­ser la société et de per­pé­tuer la dépos­ses­sion des richesses com­munes. Il faut éviter ce piège de même que celui de conce­voir l’État comme un lieu à conqué­rir. De fait, l’État n’est pas un objet, mais un rap­port social. L’État, c’est une rela­tion entre les per­sonnes, une manière d’établir des rela­tions entre les per­sonnes dans des domaines qui nous concernent : le trans­port, l’éducation, l’échange, la santé, le res­pect, la socia­bi­lité.

L’État illu­soire

Ainsi, l’État, c’est l’espace et la ges­tion du commun, de l’universel, du col­lec­tif. C’est aussi sa concen­tra­tion, sa mono­po­li­sa­tion. Marx résu­mait ce para­doxe de l’État par une expres­sion fan­tas­tique, celle de la « com­mu­nauté illu­soire[4] ». L’État est illu­soire parce qu’il n’est pas objec­ti­ve­ment construit par la ren­contre de per­sonnes libre­ment asso­ciées. L’État admi­nistre le commun, mais en même temps il le mono­po­lise. C’est une rela­tion para­doxale, maté­rielle et idéale, col­lec­tive et mono­po­li­sée, uni­ver­selle et indi­vi­dua­li­sée. C’est là toute sa magie. Alors si l’État, c’est ça, il faut s’en empa­rer ! Il faut s’emparer de cette rela­tion, il faut la conqué­rir. Mais la gauche doit com­prendre qu’elle ne peut se conten­ter de « prendre » le pou­voir. Elle est obli­gée, avant, pen­dant et après la prise de pou­voir, de trans­for­mer ce pou­voir, de le démo­cra­ti­ser, de le recons­truire. Si nous nous conten­tons de prendre le pou­voir sans le trans­for­mer, sans construire un pou­voir social qui démo­cra­tise la prise de déci­sions, nous devien­drons alors une nou­velle élite. Si nous nous conten­tons de construire le pou­voir à l’extérieur de l’État, nous per­met­tons aux élites de gou­ver­ner pen­dant encore 500 ans. Le destin d’une révo­lu­tion se joue dans cette dia­lec­tique de la construc­tion et de la prise du pou­voir, de l’ouverture et de la concen­tra­tion du pou­voir.

La construc­tion hégé­mo­nique

Il ne peut y avoir une conquête du pou­voir, ni une trans­for­ma­tion du rap­port de forces dans l’État s’il n’y a pas d’abord un chan­ge­ment des para­mètres et des per­cep­tions rela­tifs à l’organisation du monde et de la société. En Amérique du Sud, le néo­li­bé­ra­lisme a consti­tué pen­dant près de deux décen­nies le para­digme domi­nant. La pri­va­ti­sa­tion, les inves­tis­se­ments étran­gers allaient nous sauver. C’est ce que nous croyions. Et puis, nous avons vu les résul­tats. Ainsi, peu à peu, cette vision néo­li­bé­rale du monde, qui orga­ni­sait la vie quo­ti­dienne, a été reje­tée par les mou­ve­ments, les intel­lec­tuels, les femmes, les étu­diants. Les socié­tés latino-amé­ri­caines connaissent une secousse spi­ri­tuelle, men­tale et cultu­relle ; par­fois à cause d’une inter­ven­tion mili­taire, par­fois grâce à un mou­ve­ment col­lec­tif contre les pro­prié­taires de l’eau ou une mobi­li­sa­tion contre un gou­ver­ne­ment qui trom­pait son peuple. Il s’agit d’une bri­sure cultu­relle, sym­bo­lique. Certes, cette trans­for­ma­tion cultu­relle, qui a créé des iden­ti­tés et des pré­dis­po­si­tions au chan­ge­ment, n’est pas suf­fi­sante. En réa­lité, la lutte conti­nue.

Álvaro García Linera[2] est né à Cochabamba en Bolivie. Ancien gué­rillero avec l’Ejército Guerrillero Túpac Katari, il a rallié Evo Morales et le Movimiento al socia­lismo (MAS) pour deve­nir en 2005 le vice-pré­sident de l’État plu­ri­na­tio­nal de Bolivie.


  1. Ce texte est un extrait d’une allo­cu­tion de Linera lors de la Deuxième Rencontre latino-amé­ri­caine pro­gres­siste, tenue à Quito en sep­tembre 2015. Il a servi de base à la pré­sen­ta­tion de Linera lors du Forum social mon­dial de Montréal. Traduction par Yves Laneuville.
  2. Linera est né à Cochabamba en Bolivie. Ancien gué­rillero avec l’Ejército Guerrillero Túpac Katari, il a rallié Evo Morales et le Movimiento al socia­lismo (MAS) pour deve­nir en 2005 le vice-pré­sident de l’État plu­ri­na­tio­nal de Bolivie.
  3. John Holloway, Changer le monde sans prendre le pou­voir. Le sens de la révo­lu­tion aujourd’hui, Paris, Syllepse, Montréal, Lux, 2008.
  4. Karl Marx et Friedrich Engels, L’idéologie alle­mande, 1845, <http://​clas​siques​.uqac​.ca/​c​l​a​s​s​i​q​u​e​s​/​E​n​g​e​l​s​_​M​a​r​x​/​i​d​e​o​l​o​g​i​e​_​a​l​l​e​m​a​n​d​e​/​i​d​e​o​l​o​g​i​e​_​a​l​l​e​m​a​n​d​e​.html>.

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