Syndicalisme : institution ou mouvement ?

Démocratie et syndicalisme

Avenues à explorer

Par Mis en ligne le 16 avril 2019

Démocratie et syn­di­ca­lisme sont deux termes qui vont de pair pour les uns alors que pour d’autres, leur asso­cia­tion ne va pas de soi. Je ne sau­rais pré­tendre résoudre la ten­sion qui existe entre ces deux pôles. Déjà plu­sieurs écrits récents ont abordé cette ques­tion. C’est à la lumière de ma pra­tique syn­di­cale ainsi que des ques­tion­ne­ments sou­le­vés en regard de la démo­cra­tie syn­di­cale que je ten­te­rai de cir­cons­crire les causes menant à l’affaiblissement de la démo­cra­tie syn­di­cale. Les deux com­po­santes de cette pro­blé­ma­tique ici étu­diées concernent l’institutionnalisation du syn­di­ca­lisme et ses orien­ta­tions poli­tiques. Quelques pistes de réflexion com­plé­te­ront mon propos.

L’institutionnalisation du syn­di­ca­lisme

Les syn­di­cats fonc­tionnent dans un cadre ins­ti­tu­tion­nel déter­miné par des lois et des règle­ments. La recon­nais­sance des syn­di­cats, leur droit de négo­cier et de faire la grève n’allaient pas de soi. Ce sont des droits obte­nus de haute lutte au Québec et hors Québec à comp­ter du début du XXe siècle. Ces droits poli­tiques ont tou­te­fois été enca­drés et codi­fiés à comp­ter des années 1940. Ainsi, le gou­ver­ne­ment et le patro­nat accep­taient une recon­nais­sance limi­tée du droit des sala­rié-e-s de se syn­di­quer en contre­par­tie d’un enga­ge­ment du syn­di­cat à ce que ses membres res­pectent le contrat de tra­vail négo­cié et ins­crit dans une conven­tion col­lec­tive. Toute grève et tout moyen de pres­sion devait être écarté entre les périodes de négo­cia­tion et des griefs dépo­sés si le patron ne res­pec­tait pas sa signa­ture en cours de route.

Avec les années, le droit à la négo­cia­tion, qui est une pré­ro­ga­tive asso­ciée au droit d’association, peine de plus en plus à plei­ne­ment s’exercer. Ce droit est amoin­dri, voire réduit à sa plus simple expres­sion, par les gou­ver­ne­ments tant qué­bé­cois que cana­dien qui prennent parti pour les employeurs au détri­ment des sala­rié-e-s et de leurs syn­di­cats. Au Québec comme au Canada[2], plu­sieurs lois spé­ciales ont été adop­tées lors des négo­cia­tions des sala­rié-e-s de l’État[3], cer­taines l’ont été sous le bâillon[4], sans comp­ter les injonc­tions accor­dées aux patrons et les lockout de ceux-ci ils en font un usage fré­quent dans le sec­teur privé , rédui­sant d’autant la portée des moyens de pres­sion (grèves ou autres) exer­cés par les syn­di­qué-e-s. L’État amoin­drit de ce fait la capa­cité des syn­di­cats à exer­cer un réel rap­port de force avec le patro­nat ou l’État.

La conven­tion col­lec­tive

Une fois accré­dité, le syn­di­cat négo­cie une conven­tion col­lec­tive avec le patron. Elle com­porte des clauses obli­geant ce der­nier à res­treindre son droit de gérance, ce qui permet aux membres repré­sen­tés par le syn­di­cat de voir des clauses telles que les salaires, l’attribution de poste, la durée de la jour­née de tra­vail et les vacances, être pré­ci­sées et garan­ties pour la durée de la conven­tion col­lec­tive.

Certaines des clauses négo­ciées sont por­teuses de droits nou­veaux pour les sala­rié-e-s, par exemple, les clauses sur les droits paren­taux, la santé et sécu­rité au tra­vail ou, plus récem­ment, le salaire de base à 15 $ de l’heure. D’autres avan­tagent les syn­di­cats eux-mêmes telle la for­mule Rand[5] qui assure leur sta­bi­lité finan­cière.

Toutefois, toutes les clauses des conven­tions col­lec­tives ne sont pas pro­gres­sistes. Elles résultent du rap­port de force établi en négo­cia­tion, et là où l’arbitraire patro­nal n’est pas contenu, elles peuvent alors porter atteinte à l’égalité de droit. Ces clauses sont dites « clauses de dis­pa­rité de trai­te­ment » et l’on en retrouve dans bon nombre d’ententes col­lec­tives. Le salaire ou l’accès à la retraite sont ainsi modu­lés dif­fé­rem­ment au désa­van­tage des per­sonnes nou­vel­le­ment en emploi alors que celles qui étaient déjà en poste ne sont pas visés par ces res­tric­tions. Les syn­di­cats qui sous­crivent à de telles clauses sus­citent une grogne jus­ti­fiée en leurs rangs et fra­gi­lisent la soli­da­rité entre leurs membres. Il en est de même pour les clauses qui com­portent des exi­gences spé­ci­fiques à un poste de sorte que seule une per­sonne donnée qui est à l’emploi peut y accé­der au détri­ment de l’ensemble des sala­rié-e-s de l’entreprise.

Avec le temps, les conven­tions col­lec­tives se sont com­plexi­fiées, ce qui est par­ti­cu­liè­re­ment le cas dans le sec­teur public. L’historique des clauses que l’on retrouve dans les conven­tions col­lec­tives n’est connu que de quelques mili­tantes, mili­tants, per­ma­nentes et per­ma­nents aguer­ris. C’est un savoir méconnu qu’il y aurait avan­tage à valo­ri­ser et à rendre trans­mis­sible.

Le pou­voir déci­sion­nel dans un syn­di­cat

Les syn­di­cats sont régis par des sta­tuts et des règle­ments qui déter­minent les res­pon­sa­bi­li­tés des divers paliers de déci­sion (assem­blée géné­rale, assem­blée de délé­gué-e-s, conseil exé­cu­tif, etc.), leurs res­pon­sa­bi­li­tés res­pec­tives et le mode élec­tif de cha­cune de ces ins­tances. Le pro­ces­sus élec­to­ral dans les orga­ni­sa­tions syn­di­cales est formel et bien balisé. Malgré cela, il est rare que des élec­tions syn­di­cales soient contes­tées, et il est d’usage dans maints syn­di­cats que les diri­geants pré­parent ensemble le rem­pla­ce­ment des départs annon­cés.

Les ins­tances syn­di­cales sont à n’en pas douter des lieux de pou­voir. Ce pou­voir est par­tagé entre les membres, les délé­gué-e-s, les élu-e-s et les per­ma­nentes et per­ma­nents. Là où les élu-e-s ont une conscience de classe, où la direc­tion syn­di­cale fait primer les inté­rêts de toutes et tous avant les siens, il est pos­sible que le pou­voir exercé soit celui de l’assemblée déli­bé­ra­tive qui man­date ses repré­sen­tantes et repré­sen­tants pour qu’ils mènent à bien les man­dats qui leur sont confiés.

Cependant, on retrouve aussi dans ces ins­tances syn­di­cales des élu-e-s plus sou­cieux de leur avan­ce­ment per­son­nel que des inté­rêts de leurs membres. Ils peuvent même migrer du côté patro­nal en cours ou en fin de mandat. Des per­ma­nentes et per­ma­nents syn­di­caux pour­ront aussi se sub­sti­tuer aux élu-e-s locaux à la direc­tion d’un syn­di­cat, là où l’exécutif syn­di­cal manque de for­ma­tion poli­tique, là où les mili­tantes et les mili­tants syn­di­caux se font rares.

Plusieurs membres de syn­di­cats dénoncent le contrôle exercé par le bureau syn­di­cal en leur nom, fai­sant d’eux des spec­ta­teurs dans les débats qui expres­sé­ment les concernent. « Dans quelques syn­di­cats, les diri­geants et les per­ma­nents ne se contentent pas de sup­pri­mer les diver­gences en envoyant des signaux sur les avan­tages de la fidé­lité aux diri­geant-e-s en place et sur les coûts de la dis­si­dence ; ces per­sonnes vont plus loin. On mal­mène les gens, on les humi­lie en public, les gens ne veulent plus jamais parler. C’est de la bru­ta­lité[6]. »

Cette situa­tion, décriée entre autres chez les TCA[7], se retrouve dans des syn­di­cats de base ou dans les ins­tances des cen­trales syn­di­cales. Ainsi, au Syndicat de Champlain (CSQ[8]), il y a quelques années, des ensei­gnantes ayant défié les repré­sen­tants syn­di­caux en poste lors d’une élec­tion ont subi une mise à l’écart, plus per­sonne ne leur adres­sant la parole. Le caucus de gauche de la CSQ, com­posé prin­ci­pa­le­ment de syn­di­cats de l’enseignement très actifs dans les années 1990, a été ostra­cisé lui aussi, ce qui a jeté les bases du départ de la cen­trale de bon nombre d’entre eux menant à la créa­tion de la Fédération auto­nome de l’enseignement (FAE).

Enfin, plus on s’éloigne du syn­di­cat local, plus il est dif­fi­cile pour les membres d’avoir du pou­voir sur les déci­sions qui les concernent. Ainsi, malgré toute la bonne volonté du monde, un syn­di­cat pourra dif­fi­ci­le­ment faire entendre sa voix au sein de sa fédé­ra­tion ou de sa cen­trale syn­di­cale s’il défend un point de vue dis­si­dent de celui de la direc­tion de ces ins­tances.

Un projet de société éva­nes­cent

La démo­cra­tie syn­di­cale s’inscrit non seule­ment dans un cadre formel, mais aussi dans une conjonc­ture poli­tique déter­mi­née. Le patro­nat a auto­risé cer­taines avan­cées syn­di­cales devant la com­bat­ti­vité des sala­rié-e-s jusque dans les années 1960. Depuis, l’appétit patro­nal pour ame­nui­ser les condi­tions sala­riales et de tra­vail de leurs employé-e-s n’a eu de cesse. Alors qu’ils ne comp­taient aupa­ra­vant que sur l’appui des divers paliers de gou­ver­ne­ment, les patrons ont main­te­nant de nou­veaux outils entre leurs mains pour domes­ti­quer davan­tage les syn­di­cats.

L’idéologie néo­li­bé­rale impose aux syn­di­cats et aux gou­ver­ne­ments les règles du marché, le nou­veau maître à hono­rer. Celui-ci fait table rase de tout ce qui entrave les pro­fits des capi­ta­listes : normes mini­males de tra­vail, salaire mini­mum décent, pro­grammes sociaux de sou­tien aux chô­meuses et aux chô­meurs, aux immi­grantes et immi­grants, aux acci­denté-e-s du tra­vail, aux entre­prises d’État, aux règles envi­ron­ne­men­tales contrai­gnantes pour les entre­prises, aux ser­vices publics de santé qui défa­vo­risent l’entreprise privée, aux études non mar­chandes tels les arts, la phi­lo­so­phie, les lettres ou les sciences sociales.

Les syn­di­cats ont com­battu vaillam­ment les pre­mières salves de ces attaques. De la fin des années 1980 jusqu’en 1995, les orga­ni­sa­tions syn­di­cales, aux côtés des orga­ni­sa­tions popu­laires, com­mu­nau­taires, fémi­nistes, étu­diantes et de soli­da­rité regrou­pées au sein de Solidarité popu­laire Québec (SPQ)[9], ont tout d’abord tracé le dos­sier noir des attaques gou­ver­ne­men­tales à l’encontre des ser­vices publics et des pro­grammes sociaux en place (1987-1989) pour éla­bo­rer col­lec­ti­ve­ment un projet de société éman­ci­pa­teur de la main­mise des mul­ti­na­tio­nales et du patro­nat (1992-1994).

Au cours de cette période de virage néo­li­bé­ral, les secousses les plus sévères ont été res­sen­ties dans le sec­teur privé. Les entre­prises, petites, moyennes et grandes, fai­saient face à une concur­rence inter­na­tio­nale accrue, et pour garan­tir leurs pro­fits, voire assu­rer leur survie, elles ont amené les syn­di­cats à conclure des ententes dites de contrat social. Une négo­cia­tion « rai­son­née » appelle à apla­nir les anta­go­nismes entre syn­di­cats et employeurs au profit de la survie de l’entreprise. Cette approche s’est géné­ra­li­sée et a atteint le sec­teur public. Les cen­trales syn­di­cales qui par­ti­ci­paient à maintes tables où syn­di­cats, patro­nat et gou­ver­ne­ment se concer­taient en sont venues pro­gres­si­ve­ment à délais­ser le front social entre syn­di­qué-e-s et non-syn­di­qué-e-s au sein du SPQ au profit de l’acceptation des enjeux patro­naux sou­le­vés par l’économie néo­li­bé­rale.

Ce « par­te­na­riat social », qui sous-tend une néces­saire adap­ta­tion de cha­cune des com­po­santes de la société à l’économie néo­li­bé­rale en muta­tion, s’est avéré une stra­té­gie syn­di­cale per­dante. Cette orien­ta­tion promue par les cen­trales syn­di­cales lais­sait croire que le patro­nat et les syn­di­cats avaient des inté­rêts conver­gents. C’est ainsi que le mou­ve­ment syn­di­cal a été amené à enté­ri­ner en 1996[10] la poli­tique du « défi­cit zéro » au profit des entre­prises et de l’État.

Depuis, les cen­trales peinent à déve­lop­per des réponses à la hau­teur des attaques subies par le mou­ve­ment ouvrier. Elles se portent tout au plus à la défense de leurs membres au détri­ment des luttes et gains néces­saires pour que la « vie bonne » soit acces­sible à toutes et à tous. Bon nombre de sala­rié-e-s qui n’ont pas la pos­si­bi­lité de se syn­di­quer en viennent « à croire que les syn­di­cats défendent les inté­rêts par­ti­cu­liers des syn­di­qué-e-s, au lieu de se battre pour les inté­rêts de l’ensemble des tra­vailleurs et des tra­vailleuses[11]».

Les inté­rêts du Capital et du Travail ne sont pas conver­gents, tel que cer­tains le pré­tendent, ils sont stra­té­gi­que­ment oppo­sés. Les syn­di­cats ne doivent pas contri­buer à nive­ler ces diver­gences, mais plutôt par­ti­ci­per acti­ve­ment à l’émancipation des sala­rié-e-s. Comme l’avancent avec jus­tesse les auteurs de Renouveler le syn­di­ca­lisme[12] : « Un syn­di­cat est à la fois une ins­ti­tu­tion défen­dant les inté­rêts immé­diats de ses membres sur leur lieu de tra­vail, mais aussi le véhi­cule d’un projet de société que les syn­di­qué-e-s portent et défendent dans l’espace public ». Les luttes menées limi­tées au main­tien des condi­tions de tra­vail et des avan­tages sociaux de leurs membres ont fait perdre de vue aux syn­di­cats la néces­sité de se battre pour des pro­grammes sociaux et des droits pour l’ensemble des tra­vailleuses et des tra­vailleurs, syn­di­qués ou non, en emploi ou non.

La lutte pour le main­tien des retraites à pres­ta­tions déter­mi­nées pour tous est un bon exemple de cette dérive mal­saine. Les syn­di­cats avaient obtenu que la rente de retraite de leurs membres soit déter­mi­née au pour­cen­tage de leur salaire et du nombre d’années tra­vaillées. Plutôt que de tirer profit de ce gain pour reven­di­quer une retraite décente pour toutes et tous, ils en sont venus à accep­ter que les nou­velles per­sonnes syn­di­quées ne soient pas cou­vertes par les mêmes avan­tages que les per­sonnes déjà en emploi et à valo­ri­ser les inves­tis­se­ments pour la retraite dans les fonds de tra­vailleurs et tra­vailleuses qui sont des fonds spé­cu­la­tifs inté­grés au capi­ta­lisme finan­cier qui dicte ses règles et contraintes aux États et aux entre­prises, au détri­ment des syn­di­qué-e-s qu’ils repré­sentent et de l’ensemble de la classe des sala­rié-e-s.

Mais alors ?

La démo­cra­tie est un élé­ment indis­pen­sable à la vie asso­cia­tive. Pour que les mili­tantes et les mili­tants ainsi que les membres à la base fassent leur cette orga­ni­sa­tion, ils doivent pou­voir y être actifs. Les sala­rié-e-s doivent pou­voir orien­ter les stra­té­gies et les actions de leur syn­di­cat, non seule­ment dans cha­cune des unités de tra­vail, mais dans toutes les sphères de l’activité syn­di­cale. Des liens doivent se tisser avec les autres unités syn­di­cales qui par­tagent des luttes et reven­di­ca­tions sem­blables, de même qu’avec les orga­ni­sa­tions popu­laires qui pour­suivent des objec­tifs sem­blables.

Des espaces démo­cra­tiques mécon­nus existent. La mis­sion du syn­di­cat telle que défi­nie dans les sta­tuts du Syndicat de l’enseignement de la région de Laval en témoigne :

La mis­sion du syn­di­cat est l’étude, la défense et le déve­lop­pe­ment des inté­rêts éco­no­miques, sociaux et pro­fes­sion­nels de ses membres, par­ti­cu­liè­re­ment la négo­cia­tion, l’application des conven­tions col­lec­tives ainsi que la pro­mo­tion des inté­rêts des tra­vailleuses et tra­vailleurs et l’appui à toute orga­ni­sa­tion ayant des buts et des inté­rêts simi­laires à ceux du syn­di­cat[13].

Des expé­riences qui vont en ce sens sont en place sur une base régio­nale et per­mettent que des espaces démo­cra­tiques, de mobi­li­sa­tion et d’actions s’enracinent. Ainsi, en 2016, le Comité inter­syn­di­cal du Montréal métro­po­li­tain (CIMM)[14] a amorcé une réflexion por­teuse d’espoir dans le cadre des États géné­raux régio­naux du syn­di­ca­lisme. La démo­cra­tie syn­di­cale a été l’objet de débats en ate­liers en février 2017 ; les jeunes syn­di­ca­listes qui y par­ti­ci­paient iden­ti­fiaient clai­re­ment l’écart qui existe entre leurs reven­di­ca­tions, les luttes qu’elles et ils sont prêts à mener et l’appareil syn­di­cal. Ce der­nier tend à conte­nir leur fougue et à ins­tru­men­ta­li­ser leurs reven­di­ca­tions, en les tenant loin de l’action, de l’information de pointe et des outils de réseau­tage essen­tiel au déve­lop­pe­ment et à l’enracinement d’une lutte.

Il y a lieu d’inventorier ces lieux où la démo­cra­tie syn­di­cale s’exerce, des lieux où les membres d’un syn­di­cat peuvent jouer un rôle actif dans leur milieu immé­diat de tra­vail, leur syn­di­cat ou leur cen­trale. Les syn­di­cats sont por­teurs d’une his­toire, de luttes, de défaites et de vic­toires dont nous pou­vons nous ins­pi­rer. Des espaces sont offerts pour per­mettre d’apprendre de ces luttes. L’atelier « Travailleuses et tra­vailleurs contre l’État » tenu lors de l’université popu­laire des Nouveaux Cahiers du socia­lisme en août 2017 était de ceux-là. Des repré­sen­tants des syn­di­cats du Vieux-Port, de Radio-Canada et de Postes Canada y expli­quaient la spé­ci­fi­cité de leurs conflits, leur besoin de tac­tiques d’actions diver­si­fiées essen­tielles pour enra­ci­ner et déve­lop­per les luttes et la vigi­lance requise pour débus­quer les arnaques patro­nales. Le camp de for­ma­tion de Lutte com­mune[15] tenu en jan­vier 2017 fai­sait de même en favo­ri­sant des échanges entre mili­tantes et mili­tants où les prin­cipes de démo­cra­tie et de com­ba­ti­vité dans les syn­di­cats ont été mis au jeu.

Les expé­riences de soli­da­rité régio­nale telle celle de COTON 46[16], qui réseaute toutes les orga­ni­sa­tions syn­di­cales du Suroît doivent être connues. Les expé­riences de luttes acquises au fil des ans par les mili­tantes et les mili­tants doivent être recen­sées. Les faits d’armes de ces luttes syn­di­cales et ouvrières doivent être mieux connus pour que l’on puisse s’en ins­pi­rer. Les expé­riences de luttes et de soli­da­rité menées au sein de Solidarité popu­laire Québec en témoignent. Une vive his­toire des luttes syn­di­cales per­met­trait qu’une juste cri­tique des acquis et des fai­blesses du mou­ve­ment syn­di­cal se déve­loppe et contri­bue à inven­to­rier de nou­velles ave­nues à l’encontre des attaques por­tées aux droits syn­di­caux. De nou­veaux espaces sont à créer comme les assem­blées de tra­vailleurs et de tra­vailleuses (ATT) que pro­pose Léo Panitch dans « Repenser le syn­di­ca­lisme, s’inscrire dans le socia­lisme[17]» qui per­met­traient de sortir du cadre syn­di­cal ins­ti­tu­tion­na­lisé. Ces regrou­pe­ments d’individus insé­rés dans une com­mu­nauté donnée et non d’organismes pour­raient déve­lop­per un nouvel agir poli­tique qui redy­na­mi­se­rait les syn­di­cats.

En ce sens, nous devons conve­nir que le rôle d’un syn­di­cat n’est pas d’être garant de l’application de la conven­tion col­lec­tive. La conven­tion col­lec­tive est un mini­mum gagné qui permet à un moment donné de faire recu­ler l’arbitraire patro­nal. Les pro­blèmes vécus au quo­ti­dien dans un lieu de tra­vail ont plus de chance de se régler par une action directe lorsque le pro­blème se pré­sente que dans le suivi d’un grief qui désap­pro­prie les membres de la réso­lu­tion des pro­blèmes ren­con­trés. Une telle approche permet de briser l’omerta qui entoure les répri­mandes patro­nales, les réduc­tions de trai­te­ment et permet de mettre à l’épreuve les poten­tats locaux. Pour y arri­ver, le syn­di­cat doit former ses membres à la connais­sance de leurs droits, encou­ra­ger leur appli­ca­tion et sou­te­nir les résis­tances locales expri­mées. La pra­tique syn­di­cale nous enseigne en effet qu’un droit ins­crit dans une conven­tion col­lec­tive n’a de portée que s’il est mis à l’épreuve.

Philippe de Grosbois, dans « Retrouver la force démo­cra­ti­sante du syn­di­ca­lisme[18]», ouvre une pers­pec­tive inté­res­sante lorsqu’il redé­fi­nit le pou­voir au sein des orga­ni­sa­tions syn­di­cales comme étant non pas un pou­voir à exer­cer sur l’organisation, sur les membres, mais plutôt le pou­voir d’agir, de trans­for­mer son unité de tra­vail tout comme son envi­ron­ne­ment.

Des espaces de déli­bé­ra­tion et de prises de déci­sion doivent per­mettre au plus grand nombre de membres de com­prendre les enjeux der­rière une déci­sion à prendre, d’y réflé­chir et de déci­der des actions à entre­prendre. La logique patro­nale visant à conclure en urgence une négo­cia­tion locale, sec­to­rielle ou natio­nale sans lais­ser le temps aux repré­sen­tantes et repré­sen­tants syn­di­caux de retour­ner devant leurs ins­tances doit être contrée. La démarche syn­di­cale qui prio­rise la par­ti­ci­pa­tion des membres à la réso­lu­tion de ques­tions qui les concernent selon un échéan­cier qui leur per­mette de par­ti­ci­per doit être encou­ra­gée. Cette démarche doit favo­ri­ser la tenue de débats dans une pers­pec­tive de « trans­for­ma­tion sociale »[19].

La démo­cra­tie syn­di­cale ne peut être exa­mi­née ni res­tau­rée en vase clos ni de la tête vers la base. Des caucus à l’intérieur des fédé­ra­tions et cen­trales doivent s’appuyer sur un tra­vail mili­tant dans les syn­di­cats locaux. Les points de vue dis­si­dents doivent être enten­dus et la prise de parole favo­ri­sée. Il doit y avoir des débats sur les luttes à mener, sur les alliances à faire et sur les actions à inven­ter pour qu’elles répondent aux besoins des membres. Cette démo­cra­tie syn­di­cale au cœur des prin­cipes syn­di­caux doit être ravi­vée. C’est dans l’action qu’elle peut s’exercer, que le mou­ve­ment syn­di­cal peut se redé­fi­nir. Ce mou­ve­ment doit être souple, plu­riel, invi­tant et inclu­sif.

En cela, les syn­di­cats doivent en sus de leurs luttes pour une amé­lio­ra­tion des condi­tions de vie et de tra­vail de leurs membres, valo­ri­ser l’intangible, le « non mesu­rable » telles la dignité, la soli­da­rité, la pro­tec­tion de l’environnement ou de la culture. Une ana­lyse étroite du fonc­tion­ne­ment de notre société seg­men­tée inter­pelle la conscience de classe des syn­di­ca­listes, comme le dit Alain Deneault, « à savoir leur capa­cité d’agir en fonc­tion de stra­té­gies qui ne sont pas res­treintes au contexte de leur entre­prise, mais géné­ra­li­sées à l’échelle du monde, de façon à par­ti­ci­per à l’élaboration du cadre social dans lequel on prend des déci­sions plutôt qu’aux déci­sions que ce cadre nous amène à prendre[20]». La démo­cra­tie syn­di­cale s’en trou­vera vivi­fiée.

Bien qu’il ne réponde pas tou­jours aux attentes des mili­tantes et mili­tants, le mou­ve­ment syn­di­cal dans sa forme pré­sente est néces­saire, malgré des dys­fonc­tion­ne­ments évi­dents dans le res­pect des droits démo­cra­tiques des membres. Le pou­voir déci­sion­nel doit reve­nir vers la base pour que reprenne vie un syn­di­ca­lisme de trans­for­ma­tion sociale. Le syn­di­ca­lisme doit se trans­for­mer pour rede­ve­nir un agent de chan­ge­ment.

Ghislaine Raymond[1]


Notes :

[1] Politicologue et mili­tante syn­di­cale retrai­tée du sec­teur de l’enseignement de la région de Laval.

[2] Le gou­ver­ne­ment Harper soumet le Syndicat des tra­vailleurs et tra­vailleuses des postes (STTP) à une loi spé­ciale for­çant leur retour au tra­vail en juin 2011. Il fait de même en 2012 avec les syn­di­cats d’Air Canada et du Canadien National.

[3] Le gou­ver­ne­ment du Québec force, entre autres, le retour au tra­vail des syn­di­cats du Front commun en 1972, 1983, 1993 et 2005.

[4] En 2003, le projet de loi 31 modi­fie l’article 45 du Code du tra­vail à la faveur de la sous-trai­tance. Dans le sec­teur de la santé, les pro­jets de loi 7, 25 et 30 empêchent la syn­di­ca­li­sa­tion de cer­tains tra­vailleurs, fusionnent les éta­blis­se­ments de santé et imposent de nou­velles unités d’accréditation. Les pro­jets de loi 8 et 32 ciblent le réseau des gar­de­ries, portent atteinte au droit à la syn­di­ca­li­sa­tion et haussent les tarifs de 5 $ à 7 $.

[5] La for­mule Rand qui permet la rete­nue à la source des coti­sa­tions syn­di­cales est intro­duite dans le Code du tra­vail du Québec en 1977 à la suite de la grève de 20 mois des tra­vailleurs de la United Aircraft (aujourd’hui Pratt & Whitney). La CSQ, Formule Rand : foire aux ques­tions, <www​.lacsq​.org/​f​i​l​e​a​d​m​i​n​/​u​s​e​r​_​u​p​l​o​a​d​/​c​s​q​/​d​o​c​u​m​e​n​t​s​/​d​o​c​u​m​e​n​t​a​t​i​o​n​/​e​n​j​e​u​x​_​s​o​c​i​a​u​x​/​f​o​r​m​u​l​e​_​r​a​n​d​/​F​A​Q​_​f​o​r​m​u​l​e​_​R​a​n​d​_​_​q​u​e​s​t​i​o​n​s​_.pdf>.

[6] David Camfield, La crise du syn­di­ca­lisme au Canada et au Québec, Montréal, M édi­teur, 2014, p. 83.

[7] TCA : Syndicat natio­nal de l’automobile, de l’aéorospatial, du trans­port et des autres tra­vailleurs et tra­vailleuses du Canada.

[8] CSQ : Centrale des syn­di­cats du Québec.

[9] Solidarité popu­laire Québec (SPQ) était une coa­li­tion en lutte contre le désen­ga­ge­ment de l’État de 1987 à 2001 et qui regrou­pait plus de 100 orga­nismes natio­naux, régio­naux et locaux. Voir <https://​blo​go​cram​.word​press​.com/​2​0​1​4​/​0​2​/​0​1​/​l​a​-​c​h​a​r​t​e​-​d​u​n​-​q​u​e​b​e​c​-​p​o​p​u​l​a​i​r​e​-​1994/>.

[10] Ghislaine Raymond, Le « par­te­na­riat social ». Sommet socio-éco­no­mique de 1996, syn­di­cats et groupes popu­laires, Mont-Royal, M édi­teur, 2013.

[11] Jim Stanford, « When in doubt, blame unions », The Progressive Economics Forum, juin 2009, <www​.pro​gres​sive​-eco​no​mics​.ca/​2​0​0​9​/​0​6​/​2​9​/​w​h​e​n​-​i​n​-​d​o​u​b​t​-​b​l​a​m​e​-​u​n​ions/> (notre tra­duc­tion).

[12] Philippe Crevier, Hubert Forcier et Samuel Trépanier (dir.), Renouveler le syn­di­ca­lisme. Pour chan­ger le Québec, Montréal, Écosociété, 2015, p. 16.

[13] Syndicat de l’enseignement de la région de Laval, Statuts du Syndicat de l’enseignement de la région de Laval, 2014, <http://​sre​gion​la​val​.ca/​w​p​-​c​o​n​t​e​n​t​/​u​p​l​o​a​d​s​/​2​0​1​3​/​1​2​/​S​T​A​T​U​T​S​-​3​-​j​u​i​n​-​2​0​1​4.pdf>.

[14] Depuis sa créa­tion en 1972, le Comité inter­syn­di­cal du Montréal métro­po­li­tain (CIMM) se veut avant tout un regrou­pe­ment des forces syn­di­cales de la grande région du Montréal métro­po­li­tain (Montréal, Laval et Rive-Sud). Il inter­vient sur les enjeux syn­di­caux, mais aussi sociaux, éco­no­miques et poli­tiques. <http://alliancedesprofs.qc.ca/fileadmin/user_upload/CIMM_2011%20pour%20Web.pdf>.

[15] Lutte com­mune est un espace de conver­gence entre tous les groupes et toutes les per­sonnes en lutte contre l’austérité et les poli­tiques néo­li­bé­rales, <http://​lut​te​com​mune​.info/>.

[16] COTON 46, Fonds régio­nal d’innovations com­mu­nau­taire, est un orga­nisme sans but lucra­tif, fondé et incor­poré en 1993 par une coa­li­tion d’organisations syn­di­cales de la région du Suroît, <http://​coton46​.com/​w​p​/​?​p​a​g​e​_​id=95>.

[17] Leo Panith, Greg Albo et Vivek Chebber, Quelle stra­té­gie ? Résurgence des mou­ve­ments sociaux, com­ba­ti­vité et poli­tique, Ville Mont-Royal, M édi­teur, 2013, p. 21-52.

[18] Philippe de Grosbois, « Retrouver la force démo­cra­ti­sante du syn­di­ca­lisme », dans Démocratie : entre dérives et recom­po­si­tion, Nouveaux Cahiers du socia­lisme, n° 17, 2017, p. 165-172.

[19] David Camfield dans La crise du syn­di­ca­lisme au Canada et au Québec (op. cit.) apporte une contri­bu­tion majeure à cette réflexion en prô­nant un syn­di­ca­lisme de trans­for­ma­tion sociale qui cible une vie meilleure pour toutes et tous en élar­gis­sant l’action syn­di­cale au-delà des rela­tions de tra­vail pour l’inscrire dans un projet de société éman­ci­pa­teur.

[20] Alain Deneault, « Si le syn­di­ca­lisme opé­rait un virage poli­tique », dans Renouveler le syn­di­ca­lisme, op. cit., p. 41.


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