Démocratie et révolution sont-ils dissociables ?

Par Mis en ligne le 10 mars 2011

Plus on prend des dis­tances réflexives avec cet ouvrage, plus on en retient deux élé­ments déci­sifs pour notre époque : le pre­mier concerne la » tra­jec­toire » (l’auteur prend pour équi­valent » tra­jec­toire « , » che­mi­ne­ment » et » par­cours « ) d’un phi­lo­sophe durant le XX° siècle, tenant compte de ses apports comme de ses tra­gé­dies ; le second veut contri­buer à la cla­ri­fi­ca­tion de notre époque – et de ses exi­gences : repen­ser l’histoire, la poli­tique, la démo­cra­tie -, en dres­sant un tableau des oppo­si­tions théo­riques autour de la pensée de ce phi­lo­sophe (A. Badiou et S. Zizek d’un côté, l’Ecole de Francfort et H. Arendt de l’autre), lequel est des­tiné tout à la fois à rele­ver l’actualité de la pensée du phi­lo­sophe et à donner une orien­ta­tion (démo­cra­tique) à notre époque.

De qui et de quoi s’agit-il donc ? D’abord de la pensée de Cornelius Castoriadis (né à Constantinople en 1922, et décédé à Paris en 1997), ensuite d’une » somme » phi­lo­so­phique (au sens tota­li­sant du terme, non au sens propre) due à Nicolas Poirier, por­tant sur l’existence intel­lec­tuelle de Castoriadis, si l’on veut bien com­prendre par là qu’il ne s’agit pas d’une bio­gra­phie, mais d’une syn­thèse arti­cu­lant la vie du mili­tant qu’il fut et celle du phi­lo­sophe qu’il demeure. Autrement dit, un tra­vail phi­lo­so­phique de fond, qui retrans­crit cette phi­lo­so­phie en ins­tru­ment vivant, revi­si­tant aussi ce qui est par­fois laissé de côté par les com­men­ta­teurs. On peut alors effec­ti­ve­ment parler d’une » tra­jec­toire » phi­lo­so­phique mise au jour si l’on ne craint pas la réduc­tion de cette option à un par­cours linéaire et téléo­lo­gique.

Deux mots sur la per­sonne de Castoriadis, pour com­men­cer. On le dit phi­lo­sophe, éco­no­miste et psy­cha­na­lyste dans les bio­gra­phies habi­tuelles. Disons plus exac­te­ment qu’il est connu, en tout cas, pour avoir fondé en 1949, avec Claude Lefort, le groupe Socialisme ou Barbarie, dis­sout en 1967. Il rompt avec le mar­xisme, s’intéresse à la psy­cha­na­lyse, puis rompt avec Lacan, lit Margaret Mead, … et finit pro­fes­seur aux Hautes Etudes, où il dis­pensa des sémi­naires dont le der­nier vient d’être publié1.

Pour autant, Nicolas Poirier n’a pas connu Castoriadis. Son inté­rêt pour sa phi­lo­so­phie n’est donc pas dû à un rap­port per­son­nel. Il raconte lui-même être venu à ses ouvrages par un compte-rendu publié dans Le Monde de l’ouvrage La Société bureau­cra­tique((Publié en 2 volumes : Les Rapports de pro­duc­tion en Russie et La Révolution contre la bureau­cra­tie, Paris, UGE, 1973)). Dès cette lec­ture, il com­prend qu’il est pos­sible de poser le pro­blème poli­tique, en reje­tant le point de vue mar­xiste, sans céder pour autant au libé­ra­lisme.

L’ouvrage pré­senté ici se décom­pose en trois par­ties qui répondent exac­te­ment aux soucis suc­ces­sifs de Castoriadis, même si les décou­pages sont tou­jours un peu aven­tu­reux réduits trop sou­vent à des dates ou thèmes fixes. La pre­mière concerne la période 1945-1967, ce moment où Castoriadis, à partir de sa thèse de doc­to­rat, prend à parti la notion clas­sique de » contem­pla­tion » dans ses rap­ports avec la théo­rie de la connais­sance ; pour s’y oppo­ser, il invente alors, en 1955, la notion de » créa­tion « , conçue comme oppo­sée à celle de contem­pla­tion. La deuxième partie s’inquiète des anti­no­mies du mar­xisme telles que les met à jour le phi­lo­sophe ; cette partie se déploie autour des caté­go­ries de praxis, de bureau­cra­tie (avec un pre­mier moment entre 1946 et 1952 et un second dans les années 1960) et de déter­mi­nisme his­to­rique. La troi­sième partie s’ancre à la fois dans le thème majeur de » l’imaginaire social ins­ti­tuant » et dans l’analyse poin­tilleuse de la poli­tique telle que conçue dans le cadre de la démo­cra­tie grecque (à partir de 1963, et sur­tout entre 1982 et 1986). A cet égard, Castoriadis, par bien des côtés, demeure Grec. Entendons par là, peu importe le relevé de la natio­na­lité, qu’il reste atta­ché à la place d’Athènes et de Périclès dans la pensée et notam­ment dans la pensée poli­tique. Il ne cesse sur ce plan de tenter d’actualiser la Grèce antique pour nos jours, tout en la lais­sant au passé. En ce sens, la Grèce ne sera jamais un modèle pour lui. Elle occupe plutôt le statut d’un germe.

Castoriadis, donc, fut mili­tant et phi­lo­sophe. L’auteur montre qu’il n’y a pas de cou­pure entre les deux faces du per­son­nage, indis­so­ciables, pré­cise-t-il. Nul ne sau­rait dis­cer­ner un Castoriadis poli­tique qui aurait suc­cédé à un Castoriadis phi­lo­sophe. Castoriadis s’est livré dès le départ à un tra­vail de réflexion phi­lo­so­phique concer­nant les ques­tions fon­da­men­tales et n’a pas attendu pour porter son atten­tion à la fois sur la pra­tique et sur la théo­rie. Le mili­tant révo­lu­tion­naire et le phi­lo­sophe n’énoncent pas des propos dif­fé­rents, dans une sorte de dédou­ble­ment : » Les fils de la réflexion phi­lo­so­phique et ceux de l’engagement mili­tant sont chez lui tissés de façon si étroite qu’il est dif­fi­cile de dis­tin­guer ces deux dimen­sions « 2. De toute manière, ils sont unis dans la même cri­tique de la poli­tique mar­xiste, telle qu’on peut la fré­quen­ter à l’époque ; et ils sont non moins unis dans la cri­tique de » l’ontologie » tra­di­tion­nelle, ce qui consti­tue pour­tant une déno­mi­na­tion un peu vaste et peu éla­bo­rée chez l’auteur de l’ouvrage – sauf une pré­ci­sion 3, qui vaut pour une pru­dence à l’égard d’un lec­teur qui ver­rait là une opé­ra­tion régres­sive vers un mode de pensée méta­phy­sique – pour parler de Platon, d’Immanuel Kant et de GWF Hegel, dans leur concep­tion de la poli­tique ou de la cité. Mais là n’est pas le point. Plus carac­té­ris­tique, en effet, se trouve être le fait que ces deux cri­tiques se conjoignent pour faire de Castoriadis un pen­seur de la démo­cra­tie et de la révo­lu­tion simul­ta­né­ment.

Sur ce der­nier plan, donc, la thèse de Poirier tient en quelques mots, si elle ne permet pas une ana­lyse com­plète de l’usage de ce concept de nos jours 4. Pour Castoriadis, les démo­cra­ties actuelles ne sont rien d’autre que des » oli­gar­chies libé­rales « . Elles n’ont aucune teneur démo­cra­tique, malgré le fait qu’elles en adoptent le terme. » Dans la grande majo­rité des socié­tés actuelles la carac­té­ris­tique com­mune est de rendre impos­sible toute acti­vité poli­tique qui vien­drait mettre en cause les fon­de­ments du pou­voir « . Qu’il s’agisse de l’ordre poli­tique des socié­tés tra­di­tion­nelles ou des régimes tota­li­taires, le pou­voir inter­dit toute cri­tique publique des lois. Raison majeure de cette inter­dic­tion : la majo­rité des socié­tés humaines s’est édi­fiée sur la base de l’occultation du fait de l’auto-institution, en impu­tant à une ori­gine extra-sociale la créa­tion de leurs lois et de leurs ins­ti­tu­tions.

A leur encontre, le phi­lo­sophe se réfère à un concept nor­ma­tif de démo­cra­tie, dont le contenu est l’auto-institution. Concept nor­ma­tif, parce qu’il implique les prin­cipes sui­vants : » pos­tu­lat de l’égal droit reconnu à qui­conque de par­ti­ci­per à l’exercice du pou­voir, défense des liber­tés indi­vi­duelles, dont le droit jus­te­ment à la cri­tique des ins­ti­tu­tions exis­tantes, recon­nais­sance du carac­tère légi­time de la contes­ta­tion publique sous la forme de mani­fes­ta­tions, péti­tions, regrou­pe­ments en asso­cia­tion, syn­di­cats, partis, … » 5.

Qu’entendre par consé­quent par ce concept d’auto-institution dès lors qu’il est appli­qué à la démo­cra­tie ? Ceci : ces socié­tés (démo­cra­tiques) s’instituent et ne peuvent se réfé­rer à une norme trans­cen­dante qui indi­que­rait aux hommes ce qu’ils ont à entre­prendre. Ceci nous vaut un beau pas­sage de la part de l’auteur : » Il appa­raît que la néces­saire dénon­cia­tion des atteintes aux droits fon­da­men­taux des peuples et des indi­vi­dus pré­sup­pose au contraire que l’on main­tienne la réfé­rence à un projet sub­stan­tiel de démo­cra­tie pro­po­sant une réelle alter­na­tive, et concep­tuelle et poli­tique, à ce que les oli­gar­chies domi­nantes pré­sentent effec­ti­ve­ment comme figu­rant la » démo­cra­tie » « 6. On recon­naît là une approche anthro­po­lo­gique – au sens où l’homme, par dif­fé­rence avec l’animal, fait quelque chose qui n’existe pas : il crée – et phi­lo­so­phique, qui est bien celle de Castoriadis, mais pour autant qu’elle ait une dimen­sion poli­tique mili­tante : » Il s’agit tou­jours de penser les condi­tions d’un pou­voir poli­tique sou­ve­rain orga­nisé en vue de l’autonomie de la société et de ses membres « 7. La démo­cra­tie n’est réser­vée ni à une culture ni à une société, elle ren­voie à des pro­ces­sus, ceux par les­quels une société recon­naît qu’il n’y a pas de source extra-humaine de la loi. Elle expose une concep­tion du pou­voir comme capa­cité pour les hommes de déci­der par eux-mêmes de leurs propres affaires.

C’est en ce point chez Castoriadis que la Grèce fait son appa­ri­tion sur le devant de la scène. Publié en 1960, l’ouvrage inti­tulé L’Institution ima­gi­naire de la société 8 ouvre le champ d’accueil de cette réfé­rence (ce germe), en sou­te­nant le souci de penser l’autonomie indi­vi­duelle et sociale, à partir d’une théo­rie de la créa­tion (et non plus de la praxis) ajoin­tée à une théo­rie de l’imaginaire9. Cette théo­rie de l’imaginaire ( » source de créa­tion pre­mière « ) est explo­rée par l’auteur, sui­vant par­fois de trop près Castoriadis lorsqu’il cherche à nous faire croire qu’il est le pre­mier à penser l’imagination comme telle10. Cela dit, dans la Grèce, il faut lire une inven­tion poli­tique qui est une créa­tion. L’avènement de la pensée ration­nelle (Castoriadis se situe dans le profil de J-P. Vernant et P. Vidal-Naquet) coïn­cide avec la nais­sance conjointe de » la phi­lo­so­phie en tant qu’interrogation per­ma­nente sur la vérité et remise en ques­tion des fausses repré­sen­ta­tions, et de l’activité poli­tique d’auto-institution expli­cite qui ne recon­naît d’autre légi­ti­mité à la loi que celle du démos « , écrit l’auteur, résu­mant la thèse du phi­lo­sophe. La nais­sance conjointe de la Polis démo­cra­tique et de la ratio­na­lité confère à la phi­lo­so­phie la teneur d’un » refus des repré­sen­ta­tions sim­ple­ment héri­tées, sim­ple­ment ins­ti­tuées, et pré­ten­tion d’établir les repré­sen­ta­tions vraies par l’activité auto­nome de la pensée humaine « 11.

Dans ce bref compte-rendu, nous n’avons pas exploré toutes les dimen­sions de cet ouvrage. Nous lais­sons de coté, notam­ment, une belle dis­cus­sion (ici fic­tive) entre Castoriadis et Claude Lefort. Quoi qu’il en soit, l’ouvrage est ancré dans une pers­pec­tive glo­bale qui consiste à affir­mer qu’en matière poli­tique, il n’est ni loi de l’histoire, ni loi de la nature, ni loi divine qui doive s’imposer. En quoi, démo­cra­tie et révo­lu­tion ne sont pas dis­so­ciables.

Il n’en demeure pas moins vrai que l’ouvrage a quelques défauts. Le défaut cen­tral de ce livre, qui ne consti­tue pas tout à fait un essai d’interprétation, c’est, tout en pre­nant pied dans les textes, d’énoncer des véri­tés comme si elles avaient leur assise dans une ori­gine intou­chable, c’est-à-dire d’extraire Castoriadis de la cri­tique sus­cep­tible de désar­çon­ner les théo­ries les plus sûres d’elles-mêmes pour l’enfermer dans la statue du Commandeur. On le voit bien, lorsque l’auteur, sol­li­cité par les textes de Castoriadis, relève, sans la com­men­ter, l’idée selon laquelle le socia­lisme ayant existé consti­tuait un » abus » de socia­lisme, et celle selon laquelle la cri­tique de Marx par Castoriadis a été accom­plie » au nom d’une fidé­lité rigou­reuse aux prin­cipes du mar­xisme « 12, comme s’il était pos­sible de se réfé­rer encore et tou­jours à une ori­gine pure des choses. Castoriadis n’en consti­tue pas une non plus. Mais la lec­ture de ses ouvrages est incon­tour­nable.

rédac­teur : Christian RUBY,

Notes :
1 – Cornelius Castoriadis, Thucydide, la force et le droit, ce que fait la Grèce, Paris, Seuil, 2011
2 – p.22
3 – p.39
4 – l’auteur cite pour­tant bien l’ouvrage Démocratie, dans quel état ? (Paris, La Fabrique, 2009), lequel réunit des contri­bu­tions, entre autres, de Zizek, Badiou, Rancière, …
5 – p.7
6 – p.8
7 – p. 18
8 – 1975, Paris, Seuil
9 – p. 244
10 – p. 274
11 – p. 423
12 – p. 13

Titre du livre : L’ontologie poli­tique de Castoriadis, Création et ins­ti­tu­tion
Auteur : Nicolas Poirier
Éditeur : Payot
Collection : Critique de la poli­tique
Date de publi­ca­tion : 07/02/11
N° ISBN : 2228906174

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