Démocratie et progrès social dans les révolutions démocratiques et sociales du XXIe siècle

Par Mis en ligne le 18 février 2011
1. Deux voies, deux lignes, deux blocs dans la révo­lu­tion démo­cra­tique et sociale

Il s’avère abso­lu­ment néces­saire, lorsque l’on aborde la ques­tion de la révo­lu­tion démo­cra­tique, de pré­ci­ser d’où l’on parle :

A. Il n’existe pas une seule vision, mais plu­sieurs de la démo­cra­tie et du pro­grès social. Que l’on en ait conscience ou pas, qu’on le recon­naisse ou non, ces visions dif­fé­rentes voire oppo­sées sont déter­mi­nées par notre statut social (situa­tion de classe), mais aussi par nos choix poli­tiques et idéo­lo­giques (posi­tion de classe) qui peut par­fois s’avérer en rup­ture avec notre situa­tion sociale et la trans­cen­der.

B. Ces visions dif­fé­rentes voire oppo­sées s’observent aujourd’hui à l’œil nu dans les révo­lu­tions démo­cra­tiques (Népal, Tunisie, Egypte…) ainsi qu’à l’occasion de crises poli­tiques diverses : Côte d’Ivoire, Algérie, Grèce et autres pays d’Europe…

C. Partout, ce qu’on pour­rait appe­ler les par­ti­sans de la démo­cra­tie et du pro­grès social défendent des visions dif­fé­rentes et même, à un cer­tain stade de déve­lop­pe­ment de la crise ou des révo­lu­tions, des visions oppo­sées. On peu sché­ma­ti­que­ment dis­cer­ner :

- Un cou­rant « modéré », « réa­liste », « res­pon­sable »… qui prône en géné­ral une auto­li­mi­ta­tion du mou­ve­ment popu­laire, de ses reven­di­ca­tions et de ses objec­tifs poli­tiques. Ce cou­rant dis­so­cie sou­vent reven­di­ca­tions démo­cra­tiques et reven­di­ca­tions sociales et milite pour une sorte de com­pro­mis avec l’ordre ancien : ten­ta­tive de main­tien de la monar­chie népa­laise après le ren­ver­se­ment du roi, éta­blis­se­ment d’un « gou­ver­ne­ment d’union natio­nale » dont les prin­ci­paux leviers res­tent aux mains des membres nommés par le dic­ta­teur déchu en Tunisie, pré­ser­va­tion de la poli­tique éco­no­mique et des liens avec le marché mon­dial et les grandes puis­sances impé­ria­listes,

- Un cou­rant « radi­cal », qui se veut consé­quent et qui prône en géné­ral l’extension et l’approfondissement du pro­ces­sus révo­lu­tion­naire afin d’en finir avec les stig­mates de l’ordre ancien. Ce cou­rant lie en un seul tout reven­di­ca­tions sociales, reven­di­ca­tions démo­cra­tiques et reven­di­ca­tions natio­nales, c’est-à-dire, dans les pays domi­nés, anti-impé­ria­listes.

D. Pour donner une visi­bi­lité plus grande à chacun de ces deux cou­rants et mieux cerner ce qui les dis­tingue, on pour­rait affir­mer que le cou­rant « modéré » est par­ti­san d’une « révo­lu­tion démo­cra­tique » qui s’incarne dans une ouver­ture poli­tique contrô­lée par des élites éco­no­miques et sociales qui par­tagent fon­da­men­ta­le­ment la même vision néo­li­bé­rale de la poli­tique éco­no­mique, alors que le cou­rant « radi­cal » est par­ti­san d’une « révo­lu­tion démo­cra­tique et sociale » qui s’incarne dans un bou­le­ver­se­ment poli­tique radi­cal au profit des classes exploi­tées et des couches domi­nées qui entendent rompre tota­le­ment avec la poli­tique néo­li­bé­rale et la sou­mis­sion à l’impérialisme.

E. Il appa­raît ainsi clai­re­ment que les deux cou­rants qui par­ti­cipent aux révo­lu­tions démo­cra­tiques sont l’expression des inté­rêts de classes dif­fé­rents voire oppo­sés :

-Bourgeoisie inté­rieure, partie de la bureau­cra­tie d’Etat, caté­go­ries supé­rieures de la petite et moyenne bour­geoi­sie…

-Prolétariat, couches infé­rieures de la petite-bour­geoise cita­dine et rurale mena­cée de pau­pé­ri­sa­tion, voire de pro­lé­ta­ri­sa­tion…

F. Si ces deux cou­rants effec­tuent une partie du chemin ensemble, ce qui s’avère posi­tif et néces­saire avant l’éclatement de la révo­lu­tion puis au cours de ses toutes pre­mières phases pour ren­ver­ser le dic­ta­teur, ils ne cessent à aucun moment de défendre des inté­rêts dif­fé­rents voire oppo­sés aux niveaux éco­no­mique et social, de déve­lop­per une vision dif­fé­rente de la révo­lu­tion et donc, inévi­ta­ble­ment, de pro­mou­voir des tac­tiques dif­fé­rentes en termes d’objectifs, de mots d’ordre, de reven­di­ca­tions, d’alliances, de formes de lutte…

G. Le cou­rant « modéré » est géné­ra­le­ment par­ti­san de « tran­si­tions consti­tu­tion­nelles », dans le cadre des textes et ins­ti­tu­tions léguées par la dic­ta­ture et avec ses hommes poli­tiques. Se conten­tant sou­vent du départ du dic­ta­teur, il est sou­tenu à fond par l’impérialisme, les classes domi­nantes et les régimes régio­naux alliés. Le cou­rant « radi­cal », lui, ne se contente pas du départ du dic­ta­teur, mais veut le départ de toute la dic­ta­ture. Il prône donc, lorsque les masses sont encore mobi­li­sées et déter­mi­nées, l’instauration d’un gou­ver­ne­ment révo­lu­tion­naire pro­vi­soire formé des forces qui ont ren­versé la dic­ta­ture et qui pré­pare l’élection d’une Assemblée consti­tuante.

2. Quelle démarche pour le courant « radical » dans la révolution démocratique et sociale ?

Les défis aux­quels est confronté le cou­rant « radi­cal » :

A. Comment poser cor­rec­te­ment la ques­tion du rap­port entre lutte pour la démo­cra­tie et lutte pour le socia­lisme, entre révo­lu­tion démo­cra­tique et sociale et révo­lu­tion socia­liste ? Il existe deux écueils oppo­sés, mais tout aussi funestes l’un que l’autre :

- Le pre­mier consiste à s’incliner reli­gieu­se­ment devant la pers­pec­tive socia­liste pour mieux la trans­for­mer en icône inac­ces­sible et loin­taine, en utopie irréa­li­sable, en ten­dance per­ma­nente et tou­jours pré­sente, mais que l’on ne peut jamais atteindre ou alors, sur le très très long terme. Cette vision ne prend en consi­dé­ra­tion que la nature démo­cra­tique de la révo­lu­tion sans voir sa pers­pec­tive socia­liste. Elle tend ainsi à frei­ner le mou­ve­ment dans ses reven­di­ca­tions et ses formes de lutte, n’assume pas tou­jours le combat pour la direc­tion dans la révo­lu­tion démo­cra­tique et pré­sente une ten­dance au com­pro­mis avec le « cou­rant modéré » petit-bour­geois.

- Le second consiste à déduire les tâches poli­tiques immé­diates de la pers­pec­tive socia­liste de la révo­lu­tion, à igno­rer les diverses phases du pro­ces­sus révo­lu­tion­naire et à réduire le pré­sent au futur. Cette atti­tude amène à vou­loir accé­lé­rer de manière arti­fi­cielle le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire en consi­dé­rant que puisque le socia­lisme consti­tue la seule façon de résoudre radi­ca­le­ment nos pro­blèmes, il convient de se fixer pour tâche poli­tique immé­diate, par­tout et en toute cir­cons­tance, la révo­lu­tion et l’instauration d’un pou­voir socia­liste.

Ces deux écueils nous guettent en per­ma­nence et aucun de nous n’est à l’abri. On peut à tout moment se fra­cas­ser contre ces deux écueils. Il n’existe aucune garan­tie for­melle, aucun préa­lable, aucune recette pré­éta­blie, aucun vaccin. C’est au cours de la lutte que l’on doit trou­ver la solu­tion adé­quate. Comme dit l’autre : « On s’engage et on voit ».

B. Il convient tou­te­fois de s’armer en essayant de tirer des leçons des révo­lu­tions pas­sées et pré­sentes :

-Les révo­lu­tions socia­listes com­mencent tou­jours sur le ter­rain démo­cra­tique, social ou natio­nal. Les révo­lu­tions socia­listes n’éclatent jamais sous une forme ache­vée et pure, sous la forme idéale d’une contra­dic­tion directe et immé­diate, com­prise et assi­mi­lée par tous, entre capi­ta­lisme et socia­lisme, entre bour­geoi­sie et masses popu­laires.

-A l’inverse, les pro­lé­taires et les couches déshé­ri­tées ne se limitent pas, dans la révo­lu­tion, à des reven­di­ca­tions éco­no­miques, sociales et poli­tiques assi­mi­lables par le sys­tème capi­ta­liste et son Etat. Les masses outre­passent sou­vent, pour ne pas dire tou­jours, les limites du sys­tème capi­ta­liste (pro­priété…) et de l’Etat bour­geois (rap­ports de domi­na­tion…).

Il y a donc une conti­nuité et une rup­ture, une unité et une lutte entre révo­lu­tion démo­cra­tique et révo­lu­tion socia­liste. Il faut abso­lu­ment être conscient de cette rela­tion dia­lec­tique pour tenter de la percer, dans le flot impé­tueux des évé­ne­ments pas tou­jours faciles à déchif­frer, et de défi­nir une tac­tique, c’est-à-dire une atti­tude, des cibles, des objec­tifs, des mots d’ordre et des alliances tenant compte du moment réel et de ses mul­tiples pos­sibles.

-Il ne faut jamais oublier que ce sont les masses qui font les révo­lu­tions et non pas des mino­ri­tés conscientes et agis­santes. Celles-ci par­ti­cipent aux révo­lu­tions et y jouent un rôle sou­vent essen­tiel. Mais la révo­lu­tion étant un bas­cu­le­ment du rap­port de forces, elle est déter­mi­née par l’entrée en action de cen­taines de mil­liers, voire de mil­lions ou de dizaines de mil­lions d’hommes. C’est cette action des masses qui fait, en défi­ni­tive, la dif­fé­rence. Quelle soit éner­gique, puis­sante, déter­mi­née, et la vic­toire peut être rem­por­tée. Qu’elle soit molle, faible et hési­tante et la défaite est assu­rée.

-Si les masses font la révo­lu­tion, elles la font par néces­sité, parce que, à un moment donné, leur situa­tion devient inte­nable et qu’il n’y a pas d’autre voie qu’un chan­ge­ment radi­cal. La révo­lu­tion est donc un moment de rup­ture opéré par des masses qui ne sont pas en train d’appliquer de façon consciente une stra­té­gie et qui ne la font pas au nom d’une théo­rie, d’une doc­trine.

-C’est là que l’intervention consciente des par­ti­sans de la pers­pec­tive socia­liste s’avère déci­sive. Car une révo­lu­tion popu­laire peut très bien débou­cher, si elle ne pro­gresse pas au cours de son évo­lu­tion, sur un pou­voir réac­tion­naire (révo­lu­tion ira­nienne par exemple). Une révo­lu­tion popu­laire ne débouche pas auto­ma­ti­que­ment sur une société socia­liste, ni même sur un régime démo­cra­tique. La ques­tion du pou­voir ne peut donc être éludée et doit au contraire être défen­due par les par­ti­sans de la pers­pec­tive socia­liste.

-C’est tenant compte de tous ces élé­ments que les « pro­po­si­tions alter­na­tives radi­cales », doivent être avan­cées. La ques­tion des mots d’ordre à mettre en avant est déter­mi­nante. Ces mots d’ordre ne doivent pas être dés­in­car­nés (vision doc­tri­naire), mais être à même de mobi­li­ser, c’est-à-dire d’être repris et appli­qués, défen­dus sur le ter­rain par des cen­taines de mil­liers voire des mil­lions de per­sonnes. La jus­tesse des pro­po­si­tions n’est pas donc pas au pre­mier chef déter­mi­née par leur radi­ca­lité abs­traite mais par leur capa­cité concrète d’entraînement massif et immé­diat en vue de balayer les obs­tacles concrets (un pou­voir, un parti, une milice…) sur la voie de la pers­pec­tive socia­liste.

-Plus pré­ci­sé­ment, ce qui assure le succès d’une révo­lu­tion, c’est tout autant la conscience, la déter­mi­na­tion, la mobi­li­sa­tion et l’unité des couches les plus radi­cales du peuple que l’engagement, à leur côté et sous leur direc­tion, des caté­go­ries moins radi­cales, inter­mé­diaires. Le but des mots d’ordre n’est pas de faire dans l’incantation, mais de pro­vo­quer réel­le­ment, concrè­te­ment, dans l’action, un ral­lie­ment de ces couches inter­mé­diaires, moyennes en par­ti­cu­lier (pay­sans, petits arti­sans, cadres, ingé­nieurs…) aux côtés de la grande masse de ceux qui ne vivent que de leur salaire : les pro­lé­taires.

C’est cette néces­sité abso­lue de réa­li­ser et de pré­ser­ver cette alliance des forces popu­laires qui doit nous guider dans le choix, à chaque moment, dans chaque tour­nant, des mots d’ordre, des « pro­po­si­tions alter­na­tives radi­cales ».

Il n‘existe donc pas de « pro­po­si­tions alter­na­tives radi­cales » sacrées, indé­pen­dantes du rôle qu’elles peuvent effec­ti­ve­ment et non abs­trai­te­ment jouer dans une conjonc­ture poli­tique déter­mi­née.

Il faut donc :

-Faire l’analyse concrète d’une situa­tion concrète : camps en pré­sence, leurs contours poli­tiques et sociaux, leurs points forts et faibles, rap­port de forces…

-Avancer des objec­tifs, des pro­po­si­tions qui per­mettent de construire et de conso­li­der le rap­port de forces au profit des masses et au détri­ment de leurs enne­mis les plus dan­ge­reux dans chaque conjonc­ture.

Alger, le 1er février 2011

Hocine Belallou

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