Numéro 17, Hiver 2017

Démocratie : entre dérives et recomposition

Présentation du dossier thématique

Par Mis en ligne le 07 février 2017

Démocratie : demos et kratos

La démo­cra­tie est une vieille idée qui s’est déve­lop­pée à tra­vers les luttes et les résis­tances des peuples. L’étymologie du mot (demos : peuple et kratos : pou­voir) réfère à la cité grecque, à l’agora des citoyens (sans les femmes et sans les esclaves, qui sont la majo­rité des habi­tants), où les déci­sions sont prises sur les prio­ri­tés et l’allocation des rôles et des res­pon­sa­bi­li­tés par tout un chacun. Mais l’expérience démo­cra­tique dépasse de loin le péri­mètre athé­nien. Elle découle éga­le­ment de peuples et de com­mu­nau­tés qui s’inventent des pro­ces­sus et des struc­tures par­ti­ci­pa­tives, par­fois même sans État ni struc­ture impo­sée sur et au-dessus de la société[1].

Plus tard dans la moder­nité occi­den­tale, la démo­cra­tie fait un retour spec­ta­cu­laire contre les struc­tures féo­dales et monar­chiques qui sont com­bat­tues dans cer­taines par­ties de l’Europe. De la Magna Carta[2] jusqu’à la Révolution fran­çaise où se for­mule avec plus d’acuité le projet répu­bli­cain, la démo­cra­tie est exigée avec son cor­tège de dis­po­si­tifs juri­diques et poli­tiques : gou­ver­ne­ment res­pon­sable, élec­tion des dépu­tés au suf­frage qui devient uni­ver­sel, habeas corpus, déli­mi­ta­tion des pou­voirs, etc. Selon des dis­po­si­tions variées, le pou­voir poli­tique existe dans la mesure où le pou­voir éco­no­mique reste pré­servé, puisque le pre­mier droit, celui au-dessus de tous les autres, est le droit à la pro­priété. C’est ce que, dans la tra­di­tion socia­liste, on a appelé la démo­cra­tie libé­rale bour­geoise.

Au tour­nant du ving­tième siècle, les reven­di­ca­tions démo­cra­tiques s’étendent au monde non euro­péen dans la gigan­tesque lutte anti­co­lo­niale et anti-impé­ria­liste qui tra­verse ce qui devient le tiers-monde. En 1948, la Déclaration uni­ver­selle des droits de l’homme pro­clame que : « La volonté du peuple est le fon­de­ment de l’autorité des pou­voirs publics » (article 21, alinéa 3), tout en affir­mant le droit des peuples à l’autodétermination.

Une démocratie à géométrie variable

Sous la pous­sée des mou­ve­ments socia­listes et de libé­ra­tion natio­nale, la démo­cra­tie devient un enjeu social. Aux droits poli­tiques s’ajoute une pano­plie de droits éta­blis dans une pers­pec­tive de jus­tice sociale et de paix. Presque tous les États et les peuples finissent par endos­ser ces prin­cipes, cer­tains après de longues périodes de convul­sion poli­tique. Cependant, des inter­pré­ta­tions fort dif­fé­rentes des prin­cipes se sont impo­sées, selon les rap­ports de force.

Ainsi, la démo­cra­tie amé­ri­caine est restée raciale jusque dans les années 1960, bien au-delà de l’abolition offi­cielle de l’esclavage (1865). La moitié du monde (les femmes) a été exclue de la démo­cra­tie bour­geoi­sie pen­dant une bonne partie du ving­tième siècle[3]. Les démo­cra­ties « popu­laires » mises en place à l’ombre de l’URSS sont res­tées aux mains d’une petite élite poli­tique jusqu’à la fin des années 1980. Dans le tiers-monde, plu­sieurs nou­veaux États sont deve­nus, selon l’expression imagée du Marocain Abraham Serfaty (1926-2010), des « démo­cra­tures » avec de minces façades dis­si­mu­lant mal le pou­voir occulte de petites mino­ri­tés.

Toutes ces situa­tions et bien d’autres ont été la scène d’âpres com­bats. À tra­vers la résis­tance sociale et poli­tique, la démo­cra­tie a été conquise ici et là.

De la démocratie libérale à la démocratie néolibérale

Depuis le siècle der­nier, il est devenu indé­niable que la démo­cra­tie, sous sa forme libé­rale et bour­geoise, opère dans des limites étroites et contrai­gnantes. Elle repose essen­tiel­le­ment sur une forme de par­le­men­ta­risme per­met­tant l’arbitrage entre dif­fé­rentes frac­tions de la bour­geoi­sie orga­ni­sées en partis. La classe domi­nante peut alors se livrer à ses acti­vi­tés dans la sphère de l’économie sans néces­sai­re­ment exer­cer direc­te­ment le pou­voir poli­tique. Dans l’une de ses for­mules lapi­daires, Machiavel disait que « gou­ver­ner, c’est mettre vos sujets hors d’état de vous nuire et même d’y penser[4] ».

Le contrôle que la classe domi­nante exerce sur les prin­ci­paux moyens de pro­duc­tion, grâce à la pro­priété privée, lui donne le pou­voir néces­saire pour influen­cer l’État, dans le sens de ses inté­rêts. C’est pour­quoi elle est capable de tolé­rer le plu­ra­lisme poli­tique, la com­pé­ti­tion élec­to­rale et même des gou­ver­ne­ments issus des orga­ni­sa­tions ouvrières et popu­laires, dans la mesure, évi­dem­ment, où les fon­de­ments de sa domi­na­tion ne sont pas remis en ques­tion. Pour le phi­lo­sophe et socio­logue J. Habermas, ceux-ci comptent sur l’État, pos­tu­lant ainsi la néces­sité d’un État de droit[5].

Au tour­nant des années 1980, de nou­veaux dis­po­si­tifs sont impo­sés pour « réor­ga­ni­ser » la démo­cra­tie en fonc­tion du tour­nant néo­li­bé­ral. Le néo­li­bé­ra­lisme vise en fait à réta­blir la dic­ta­ture abso­lue des pré­ten­dues lois du marché, qui n’est autre que celle du grand capi­tal finan­cia­risé. Ainsi, dans une pers­pec­tive néo­li­bé­rale, l’État ne tire plus sa légi­ti­mité de ses capa­ci­tés à assu­mer la sou­ve­rai­neté popu­laire, à se porter garant d’un quel­conque « bien commun ». L’objectif unique devient celui d’assurer la crois­sance des pro­fits et de faci­li­ter l’accumulation du capi­tal. Les pro­jets de société s’effacent dans le dis­cours public au profit de l’idéologie ges­tion­naire, de la lutte au défi­cit et à la dette, de la ren­ta­bi­lité du capi­tal.

En effet, le peuple appa­raît de plus en plus comme un obs­tacle à la liberté d’entreprise et du marché, puisque la déli­bé­ra­tion démo­cra­tique mène la plu­part du temps à la volonté citoyenne de contrô­ler son envi­ron­ne­ment, d’encadrer la concur­rence, d’élaborer des poli­tiques en fonc­tion du bien commun, etc.

Les diri­geantes et les diri­geants poli­tiques et éco­no­miques et les forces sociales qu’ils repré­sentent jus­ti­fient leurs poli­tiques en com­men­çant par le bout de phrase sui­vant : « Étant donné l’ampleur du défi­cit, nous… ». De cette manière, on ne peut plus rien dire. Et c’est sans comp­ter l’utilisation de la peur, de la pro­pa­gande, de la menace et de la répres­sion judi­ciaire et poli­cière.

Par ailleurs, les dis­po­si­tifs du capi­ta­lisme finan­cia­risé et les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales dont il s’est doté se voient confier des tâches de régu­la­tion et de contrôle jusque-là assu­rées par les États. On peut donc s’interroger sur la perte de sou­ve­rai­neté des États, et donc des peuples, qui sont censés consti­tuer le fon­de­ment de cette sou­ve­rai­neté. Les élu-e-s, la plu­part du temps, se sou­mettent à des déci­sions prises ailleurs que dans les par­le­ments. D’une cer­taine manière, on revient à la situa­tion qui a pré­cédé l’instauration du suf­frage uni­ver­sel, dans la seconde moitié du XIXe siècle. La « gou­ver­nance » actuelle asso­cie de plus en plus fré­quem­ment les repré­sen­tants du grand capi­tal aux ententes com­mer­ciales négo­ciées à huis clos entre les plus grandes puis­sances.

Un diagnostic sur l’état de la démocratie au Canada, au Québec et dans le monde

Dans ce dos­sier des Nouveaux Cahiers du socia­lisme, nous com­men­çons par un diag­nos­tic de la démo­cra­tie au Canada, au Québec et dans le monde où des débats sur­viennent dans un contexte his­to­rique contem­po­rain tumul­tueux. Après des années de pou­voir (néo)conservateur, l’élection de Justin Trudeau ne doit pas faire illu­sion quant à la nature de la démo­cra­tie et au simu­lacre de proxi­mité que tend à pro­je­ter l’enfant chéri des médias. Le texte de Paul Kellogg montre bien qu’en dépit de la sym­pa­thie qu’il sou­lève, Trudeau fils n’a pas une concep­tion de la démo­cra­tie très dif­fé­rente de celle de son père. Il a sen­si­ble­ment un même rap­port aux ins­ti­tu­tions et à l’économie, ce qui contraste vio­lem­ment avec l’image fabri­quée par les fai­seurs d’opinions, qui à l’ère du selfie et du cool, ana­ly­sée par Judith Trudeau, mani­pulent une société du spec­tacle (prévue par Guy Debord en 1968), attei­gnant un paroxysme avec la « peo­po­li­sa­tion » du poli­tique.

D’un sau­veur à l’autre, le Parti qué­bé­cois entame, avec l’élection de Jean-François Lisée, une marche vers le pou­voir qui tra­duit pour la pre­mière fois de son his­toire une crise de légi­ti­mité de l’idée fon­da­trice de ce parti, for­çant celui-ci à repous­ser l’échéancier réfé­ren­daire pour se consa­crer prag­ma­ti­que­ment à la « bonne gou­ver­nance ». Ce chan­ge­ment de cap sur­vient dans un contexte, expli­qué par Bernard Rioux, de crise de la repré­sen­ta­tion et de la voie élec­to­rale, ce qui affecte aussi les mou­ve­ments popu­laires et la gauche, qui peinent à éviter la frag­men­ta­tion dans le contexte d’un sys­tème élec­to­ral atro­phié, lequel est décrypté par Paul Cliche.

La démo­cra­tie de faible inten­sité est aussi celle qui se déploie dans plu­sieurs pays, dont la Russie de Vladimir Poutine. Pour Michel Roche, le capi­ta­lisme russe est ancré sur un État cen­tra­li­sa­teur et auto­ri­taire, reli­quat de l’ère sovié­tique, qui en est venu à se sub­sti­tuer à une classe capi­ta­liste encore embryon­naire. L’autre Empire n’est pas en reste en matière de dérive, ce qu’on a vu à l’automne 2016 lors de la der­nière cam­pagne pré­si­den­tielle. De cela émerge ce que Donald Cuccioletta désigne comme un « tota­li­ta­risme inversé », qui est la néga­tion même de la diver­sité démo­cra­tique, à l’heure où le pou­voir de l’argent ne semble plus s’embarrasser de ce que l’on appe­lait jadis le peuple.

Revenir sur l’histoire et les contradictions de la démocratie libérale et représentative

Dans la deuxième partie du dos­sier, nous vou­lons com­prendre davan­tage ce que les mou­ve­ments popu­laires et socia­listes avaient à repro­cher à la démo­cra­tie libé­rale et bour­geoise et com­ment ils ont envi­sagé des alter­na­tives.

Moment fon­da­teur d’un long récit, la Commune de 1871 s’était donné pour tâche de mettre en place une autre manière de gou­ver­ner basée sur « la par­ti­ci­pa­tion directe des masses » et incar­née par l’idée d’un « corps agis­sant à la fois exé­cu­tif et légis­la­tif », comme le rap­pelle Pierre Beaudet. L’écrasement des insurgé-e-s pari­siens don­nera lieu par la suite à un débat qui n’a cessé depuis lors de se renou­ve­ler entre d’un côté, les par­ti­sans d’une conci­lia­tion entre ins­ti­tu­tions par­le­men­taires et organes de par­ti­ci­pa­tion popu­laire et, de l’autre, les défen­seurs d’une démo­cra­tie que l’on sou­haite à la fois plus « radi­cale » et « authen­tique » dans sa forme et, consé­quem­ment, plus directe. Reprenant les termes du dilemme, Razmig Keucheyan, inter­viewé par Stéphane Chalifour, nous rap­pelle que la démo­cra­tie est « le pro­duit de luttes sociales » et qu’il importe aujourd’hui d’interroger la nature de ce qui relie le Parlement au peuple à la lumière des nou­veaux conflits por­teurs d’un autre rap­port au pou­voir et de pra­tiques nou­velles.

Présageant avec luci­dité les dan­gers pour la poli­tique de gou­ver­ne­ments tota­le­ment rompus à « l’administration des choses et des hommes », Diane Lamoureux nous explique que pour Hannah Arendt la parole est au centre de l’action poli­tique et qu’il ne sau­rait y avoir un monde commun sans l’édification d’institutions déli­bé­ra­tives garantes d’un véri­table espace public, ce que Arendt croyait voir dans la forme des « conseils » de la révo­lu­tion hon­groise, par exemple. Cette ques­tion de l’institution a d’ailleurs été lar­ge­ment débat­tue au cours des der­nières décen­nies au sein de la gauche contem­po­raine.

Pour Simon Tremblay-Pepin, la nature conflic­tuelle du poli­tique exige qu’on en finisse avec toute forme d’entité média­trice propre à blo­quer la démo­cra­tie dans sa logique fon­da­men­tale. Jonathan Durand Folco consi­dère que le « muni­ci­pa­lisme » (le pou­voir des muni­ci­pa­li­tés, des com­munes, etc.), bref, la démo­cra­tie à petite échelle, pour­rait incar­ner la syn­thèse recher­chée dans cette idée éman­ci­pa­trice de « réap­pro­pria­tion démo­cra­tique des milieux de vie » per­met­tant aux citoyens et aux citoyennes de prendre part aux déci­sions col­lec­tives.

Avatar du néo­li­bé­ra­lisme, l’idéologie mana­gé­riale façonne nos socié­tés. Jean-Pascal Larin montre qu’elle aurait engen­dré une bureau­cra­ti­sa­tion tous azi­muts qui, sous un mode plus rhi­zo­mique que ver­ti­cal, par­ti­cipe à dis­soudre et à délé­gi­ti­mer davan­tage les ins­ti­tu­tions de la démo­cra­tie libé­rale au profit de la sphère exclu­sive de l’économie deve­nue auto­ré­fé­ren­tielle. En témoigne le triomphe des tech­niques de mise en marché et de mar­ke­ting poli­tique, ce qu’explique Jessie Poulette. Cela par­ti­cipe à la mar­chan­di­sa­tion de ce qui reste de vie démo­cra­tique en vidant de tout contenu les inter­ven­tions poli­ti­ciennes des­ti­nées à tra­duire un faux consen­sus. Par l’analyse d’Emanuel Guay et de Nicolas Villamarin, ce double phé­no­mène de dépé­ris­se­ment du poli­tique et de déli­te­ment de la démo­cra­tie permet de saisir le déploie­ment des stra­té­gies sécu­ri­taires aux fron­tières des pays capi­ta­listes avan­cés. Pour reprendre la for­mule lapi­daire d’Achille Mbembe, on assiste au « deve­nir-nègre » de l’humanité, dont témoigne l’indifférence au sort de ces masses de migrantes et de migrants refou­lés dans les marges du sys­tème-monde[6].

Réinventer la démocratie en repensant les enjeux et les pratiques

La réin­ven­tion de la démo­cra­tie doit accom­pa­gner la recom­po­si­tion du champ poli­tique et la redé­fi­ni­tion du rap­port aux ins­ti­tu­tions. Reprenant les thèses de Pierre Dardot et de Christian Laval sur la notion de sujet poli­tique, Fanny Theurillat-Cloutier montre en quoi le fait de rompre avec toute forme d’institutionnalisation, comme le sou­haitent les « insur­rec­tion­na­listes », est contre-pro­duc­tif et poli­ti­que­ment sans issue. Le commun, c’est d’abord un projet poli­tique et un espace rela­tion­nel appelé à fédé­rer d’autres espaces sem­blables en une nou­velle entité ins­ti­tu­tion­nelle dont la dyna­mique intrin­sèque serait constam­ment régé­né­rée par la par­ti­ci­pa­tion directe de citoyennes et de citoyens mobi­li­sés par des enjeux de proxi­mité et l’usage de res­sources.

À cet effet, les mou­ve­ments sociaux ont consti­tué depuis plus de qua­rante ans de véri­tables labo­ra­toires d’« expé­ri­men­ta­tions démo­cra­tiques » et de lieux de « réflexion pro­gram­ma­tique ». À l’encontre des expé­riences pas­sées, nous dit Philippe Boudreau, il semble que Québec soli­daire ait permis « jusqu’à un cer­tain point » de rele­ver le défi de se consti­tuer en parti poli­tique issu des mou­ve­ments sociaux et capable d’une action qui lui soit propre sans pour autant sacri­fier l’autonomie des mou­ve­ments popu­laires. La grève étu­diante de 2012 confirme par ailleurs l’émergence d’une nou­velle culture mili­tante capable de ques­tion­ner ses propres pra­tiques afin de favo­ri­ser la par­ti­ci­pa­tion du plus grand nombre et de libé­rer une parole qui ne soit plus le mono­pole de quelques lea­ders dési­gnés. Pour Alain Savard, la démo­cra­ti­sa­tion dans cette lutte a contri­bué à la poli­ti­sa­tion du mou­ve­ment (et à sa radi­ca­li­sa­tion), qui en est venu à élar­gir le champ de la cri­tique sociale et des reven­di­ca­tions. Le mou­ve­ment étu­diant devrait pou­voir servir d’exemple à des orga­ni­sa­tions syn­di­cales dont le fonc­tion­ne­ment paraît par­fois entrer en dis­so­nance avec la fina­lité même de l’action syn­di­cale. Selon Philippe de Grosbois, les direc­tions syn­di­cales font preuve d’une approche conser­va­trice de la démo­cra­tie, qui sert davan­tage à la repro­duc­tion des appa­reils et à la légi­ti­ma­tion de déci­sions prises au sommet qu’à un véri­table pro­ces­sus de déli­bé­ra­tion fondé sur la sou­ve­rai­neté des syn­di­qué-e-s.

Dans le domaine de l’éducation, l’enjeu actuel des batailles à mener par les étu­diantes, les étu­diants, les ensei­gnantes et les ensei­gnants trans­cende les ques­tions de salaire et de droits de sco­la­rité. Philippe Langlois nous rap­pelle que c’est le projet édu­ca­tif néo­li­bé­ral qui menace aujourd’hui la démo­cra­tie. La mar­chan­di­sa­tion de l’éducation se tra­duit par l’adaptation de par­cours sco­laires mode­lés par le capi­ta­lisme finan­cier domi­nant, alors que les pra­tiques péda­go­giques sont appe­lées à se stan­dar­di­ser, dépos­sé­dant les étu­diants et les étu­diantes et le corps ensei­gnant de qui se passe dans les classes.

Irréductible à une tra­di­tion aussi forte soit-elle, la lutte pour pré­ser­ver la démo­cra­tie et déve­lop­per de nou­veaux espaces démo­cra­tiques est pro­téi­forme. Résistants ou pirates, les hackers par­ti­cipent à mettre en place une culture démo­cra­tique en pro­po­sant aux « citoyens du Web » des pra­tiques (hori­zon­ta­lité, fédé­ra­tion, inclu­si­vité et accès libre à la connais­sance comme aux logi­ciels) sus­cep­tibles, selon Yannick Delbecque, de paver la voie à une « démo­cra­tie liquide », sorte d’hybridation entre la démo­cra­tie directe et la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive.

La gauche doit reprendre la bataille de l’imaginaire, selon Dardot et Laval, et cesser d’être une gauche de réac­tion en repre­nant l’initiative pour contes­ter le néo­li­bé­ra­lisme et ouvrir plutôt l’horizon, sans rien céder à un pseu­do­ra­di­ca­lisme liber­ta­rien qui récuse toute norme et toute ins­ti­tu­tion et qui, par son refus de toute limite posée au « désir », consacre en réa­lité « l’illimitation du marché[7] ».

Le Bolivien Álvaro García Linera, réflé­chis­sant sur l’expérience des luttes démo­cra­tiques et popu­laires en l’Amérique latine de ces der­nières années, appelle à une « démo­cra­tie du peuple, de la rue, de l’action col­lec­tive, de la par­ti­ci­pa­tion et de la mobi­li­sa­tion[8] ». Il met en garde éga­le­ment la gauche contre le fait de s’en tenir à des défi­ni­tions sim­plistes de la démo­cra­tie et d’imaginer que cette der­nière peut se ren­for­cer en demeu­rant à l’intérieur des com­bats sur et dans l’État :

En nous iso­lant et en refu­sant d’intervenir, nous finis­sons par cau­tion­ner une situa­tion où quelques-uns conti­nuent de gérer le pou­voir contre la majo­rité, de désor­ga­ni­ser la société et de conti­nuer la dépos­ses­sion des richesses com­munes. De fait, l’État n’est pas une chose, mais un rap­port social. L’État, c’est une rela­tion entre les per­sonnes, une manière d’établir des rela­tions quo­ti­diennes entre les gens sur des choses qui nous concernent tous : le trans­port, l’éducation, l’échange, la santé, le res­pect, la socia­bi­lité[9].

Lutte prolongée et guerre de position

Nous ne pré­ten­dons pas avoir épuisé la réflexion sur le thème de la démo­cra­tie, de ses dérives et des formes nou­velles qu’elle peut et pour­rait revê­tir. Une constante semble tou­te­fois se déga­ger de ces contri­bu­tions. D’abord, la démo­cra­tie bour­geoise (libé­rale et repré­sen­ta­tive) est plus que jamais remise en ques­tion par les nou­veaux sei­gneurs d’une éco­no­mie mon­dia­li­sée pour les­quels l’accumulation, dans sa dyna­mique socio­po­li­tique, rime avec la res­tric­tion des droits sociaux d’une main-d’œuvre cor­véable à merci et la subor­di­na­tion de gou­ver­ne­ments qui ont trouvé dans l’argument sécu­ri­taire un pré­texte pour jus­ti­fier des mesures d’exception. Forme ache­vée de la néga­tion des « gens de rien », des « sans-part », pour para­phra­ser Jacques Rancière, cet « État de droit oli­gar­chique[10] », s’il génère désaf­fec­tion et cynisme, est aussi, a contra­rio, un puis­sant vec­teur de mobi­li­sa­tion et de recom­po­si­tion de la « sub­stance, des formes et des limites de l’existence col­lec­tive[11] ». Curieusement, la lutte pour la démo­cra­tie s’incarne aujourd’hui en partie dans la défense des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques – vidées de leur sub­stance par le néo­li­bé­ra­lisme – et leur trans­for­ma­tion en un espace de déli­bé­ra­tion et d’expression de reven­di­ca­tions démo­cra­tiques éga­li­taires. Elle est sub­sé­quem­ment liée à la créa­tion d’une volonté col­lec­tive (d’un nous, comme le disait Antonio Gramsci) por­teur d’un autre ima­gi­naire et apte à refon­der le pou­voir poli­tique sur les bases de l’hégémonie des plus « nom­breux ».

[1] Voir à ce sujet les tra­vaux de l’historien et anthro­po­logue Pierre Clastres.

[2] Le 15 juin 1215, le roi anglais Jean-sans-Terre doit s’incliner devant les barons avec les­quels il signe la Grande Charte qui limite l’arbitraire royal.

[3] Au Québec, les femmes ont acquis le droit de voter en 1940. Ce n’est qu’en 1961 tou­te­fois qu’une pre­mière femme a été élue à l’Assemblée légis­la­tive (l’Assemblée natio­nale de l’époque).

[4] Nicolas Machiavel, Le Prince [1515], Paris, Flammarion, 1980.

[5] Voir notam­ment : Jürgen Habermas, Raison et légi­ti­mité, Paris, Payot & Rivages, 2012.

[6] Achille Mbembe, cité dans Justine Canonne, « Le deve­nir-nègre du monde », Nonfiction​.fr, 8 mars 2014, <www​.non​fic​tion​.fr/​a​r​t​i​c​l​e​-​6​9​4​9​-​l​e​_​d​e​v​e​n​i​r​_​n​e​g​r​e​_​d​u​_​m​o​n​d​e.htm>.

[7] Pierre Dardot et Christian Laval, Ce cau­che­mar qui n’en finit pas. Comment le néo­li­bé­ra­lisme défait la démo­cra­tie, Paris, La Découverte, 2016.

[8] Álvaro García Linera, El pro­ceso boli­viano en clave regio­nal, confé­rence, Quito, 29 sep­tembre 2015.

[9] Ibid.

[10] Jacques Rancière, cité dans Christian Ruby, « La démo­cra­tie en ques­tion », Nonfiction​.fr, 19 juillet 2016, <www​.non​fic​tion​.fr/​a​r​t​i​c​l​e​-​8​4​0​7​-​l​a​_​d​e​m​o​c​r​a​t​i​e​_​e​n​_​q​u​e​s​t​i​o​n.htm>.

[11] Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, « L’itinéraire de la démo­cra­tie radi­cale », Raisons poli­tiques, vol. 3, n° 35, 2009, p. 207-220.

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Table des matières

DOSSIER – démo­cra­tie : entre dérives et recom­po­si­tion

Introduction au dos­sier

Enjeux contem­po­rains

      • Premières Nations. Histoires et attentes à l’endroit de la démo­cra­tie au Canada
      • Justin Trudeau dans la matrice « people »
      • Comment dépas­ser la crise de la forme « parti » et démo­cra­ti­ser la poli­tique
      • La longue bataille de la lutte pour la réforme du mode de scru­tin
      • La Russie de Poutine : le miroir gros­sis­sant d’une dérive
      • La démo­cra­tie en péril : le cas des États-Unis

Histoire et théo­rie

      • Au-delà de la Commune ima­gi­naire
      • Peuple et repré­sen­ta­tion.

Autour de quelques enjeux actuels des démo­cra­ties contem­po­raines.

      • Entrevue avec Razmig Keucheyan
      • Démocratiser la sphère publique par l’exercice de la liberté poli­tique
      • De l’institution au conflit : démo­cra­tie et pensée éman­ci­pa­trice
      • Le muni­ci­pa­lisme contre l’État
      • De la per­ver­sion de la démo­cra­tie
      • Le mar­ke­ting poli­tique et la déna­tu­ra­tion du poli­tique
      • Penser ensemble la vie et la poli­tique : excep­tion, vio­lence, démo­cra­tie

Résistances

      • Après le com­mu­nisme : le commun et la com­mune
      • Mouvements sociaux et appro­fon­dis­se­ment de la démo­cra­tie : expé­riences qué­bé­coises
      • Comment le mou­ve­ment étu­diant démo­cra­tise les struc­tures du mili­tan­tisme
      • Retrouver la force démo­cra­ti­sante du syn­di­ca­lisme
      • Démocratie et édu­ca­tion : à rete­nir du FSM de 2016
      • L’effet hacker sur la démo­cra­tie

PERSPECTIVES

Introduction à la sec­tion dédiée à l’Université popu­laire des NCS, dans le cadre de l’espace « éman­ci­pa­tion » du Forum social mon­dial 2016

      • Les des­sous de la crise en Syrie. Entretien avec Gilbert Achcar
      • Démocratiser la démo­cra­tie
      • Haïti actuelle. Les nou­velles formes d’un blo­cage his­to­rique
      • Construire une poli­tique du peuple
      • Le labo­ra­toire boli­vien

Université popu­laire des NCS 2016

      • Rapports d’atelier

NOTES DE LECTURE

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