Dehors les voyous !

La possibilité d’un renversement du gouvernement minoritaire crée une «tempête politique» au Canada, disent les commentateurs. Vraiment ? À notre avis, la tempête s’appelle Stephen Harper et son projet néoconservateur. Réélu il y a peu de temps mais toujours minoritaire, Stephen Harper se révèle égal à lui-même. « Révolutionnaire » de droite sans les moyens de provoquer les bouleversements dont il rêve, il bafouille avec la crise économique dont il nie l’existence. Autant dire qu’il ne neigera pas cet hiver … Il y a comme une fenêtre d’opportunité dans ce qui prend l’allure d’une crise politique inédite … Est-ce  l’opposition peut avoir le courage, la générosité et la capacité de le renverser et de mettre de l’avant une alternative. ? On serait portés à dire, comme les Argentins il y a quelques années, « Dehors les voyous ! »
Par , Mis en ligne le 01 décembre 2008

Rappel

Après 1945, le Canada comme les pays occi­den­taux ont été gou­ver­nés par des gou­ver­ne­ments cen­tristes qui ont mis en œuvre le pro­gramme key­né­sien. Ce « grand com­pro­mis » certes était le résul­tat d’une lutte très dure entre les domi­nants et les domi­nés, qui a permis aux classes moyennes et popu­laires d’améliorer leurs condi­tions de vie et de tra­vail. Mais à partir des années 1980, ce grand com­pro­mis a été érodé par les domi­nants, d’où le projet néo­li­bé­ral qu’on a connu sous Reagan et Thatcher. Au Canada, ce néo­li­bé­ra­lisme a fran­chi une grande étape avec l’accord de libre échange avec les États-Unis, négo­cié par le conser­va­teur Brian Mulroney, puis endossé par le libé­ral Jean Chrétien. Par la suite, les gou­ver­ne­ments Chrétien et Paul Martin ont conti­nué d’affaiblir le sys­tème de sécu­rité sociale et d’aligner les poli­tiques cana­diennes sur celles de Washington. Durant la décen­nie 1990, les domi­nants se sont conten­tés de cette évo­lu­tion posi­tive à leurs yeux. Mais en même temps, ils ont pro­duit un projet plus à la hau­teur de leurs attentes en uni­fiant la droite sous la direc­tion de Stephen Harper. En clair, Harper pro­pose de « révo­lu­tion­na­ri­ser » l’État cana­dien en déman­te­lant le sys­tème de pro­tec­tion sociale, selon le « modèle » alber­tain. Harper veut éga­le­ment relo­ca­li­ser le centre de gra­vité démo­gra­phique et éco­no­mique du pays, en dehors de l’axe Québec-Ontario, vers l’ouest qui regorge de res­sources. Enfin, il rêve d’enterrer cette pré­ten­tion du Canada à avoir une pos­ture inter­na­tio­nale indé­pen­dante. Parallèlement, Harper sait pour faire passer ces grands chan­ge­ments qu’il chan­ger les « valeurs», les fon­de­ments poli­tiques et cultu­rels de la poli­tique cana­dienne, en les fai­sant bas­cu­ler à droite, dans le fon­da­men­ta­lisme chré­tien («God bless Canada), dans la peur et la han­tise des « autres » (immi­grants, réfu­giés, musul­mans), dans le tout-sécu­ri­taire qui pénètre dans le sub­cons­cient de tous et toutes !

Guerre de position

Mais Harper appa­raît à bien des égards comme une pâle émule de George W. Bush, une sorte de « radi­cal de droite en culottes courtes», qui ne peut réa­li­ser ses ambi­tions. Le fait poli­tique banal et incon­tour­nable est qu’à peine 25% des élec­teurs ont choisi cette option. C’est peu dans un sys­tème « démo­cra­tique ». Or à ce petit « pro­blème » Harper a trouvé la solu­tion : il faut éroder la démo­cra­tie, rendre opaque les grandes déci­sions, éli­mi­ner ces irri­tants que sont les médias, mais aussi le Parlement et même les partis poli­tiques qui mal­heu­reu­se­ment, par­fois, posent des ques­tions. Tout au long de son « règne » pré­cé­dent, c’est ce que Harper a tenté de faire. Mais encore là, des obs­tacles plus sérieux se pré­sentent contre la révo­lu­tion Harper. Nous ne sommes pas aux États-Unis. Les médias ont encore un rôle à jouer. Les mou­ve­ments sociaux, dont les syn­di­cats, ont des capa­ci­tés. Les partis poli­tiques, même faibles, agissent éga­le­ment. Ainsi de mal­ges­tion en mal­ges­tion, Harper tré­buche.

La crise

Face à la crise, dans le sillon de son mentor George Bush, Harper veut éviter tout « retour en arrière » de nature key­né­sienne. Au contraire, quoi de mieux qu’une crise pour accé­lé­rer les cou­pures, démo­lir les acquis sociaux, poli­tiques et cultu­rels, cri­mi­na­li­ser et punir !!! Bref, en prin­cipe, une « oppor­tu­nité » extra­or­di­naire. Mais le timing joue contre Harper. L’élection d’Obama est un immense refus de ces poli­tiques (on verra ce qu’Obama en fera). Les partis d’opposition, mais sur­tout l’opinion publique, s’indignent. Devant cela, Harper en remet en ten­tant de bâillon­ner les partis. On peut ima­gi­ner que si cette tac­tique réus­sis­sait, il conti­nue­rait : briser la péréqua­tion, fermer Radio-Canada, sup­pri­mer les sub­ven­tions (ou ce qu’il en reste) aux orga­nismes de la société civile, trans­for­mer le Québec en une grosse qua­trième pro­vince mari­time. Et ainsi de suite …

Quelle alliance ?

Le projet de gou­ver­ne­ment de coa­li­tion Libéral/​NPD, avec l’appui du Bloc, pour­rait être la manouvre néces­saire pour nous éviter le pire. Mais cette coa­li­tion pourra-t-elle agir réel­le­ment ? Les Libéraux sont après tout le parti qui a gaiment navi­gué dans le néo­li­bé­ra­lisme tout au long des années 1990. Ce sont eux qui ont amorcé le rap­pro­che­ment avec les États-Unis via l’ALÉNA et la par­ti­ci­pa­tion cana­dienne à la pre­mière guerre contre l’Irak et à l’occupation de l’Afghanistan. De plus, les Libéraux sont très ambi­gus, non seule­ment sur leur chef, mais aussi sur leur direc­tion stra­té­gique. Quelles sont les ambi­tions réelles de Michael Ignatief (qui semble rece­voir l’appui de l’establishment du parti dans la course à la chef­fe­rie) ? Il faut se sou­ve­nir que, au tour­nant de la guerre contre l’Irak, il avait été l’un des rares intel­lec­tuels de l’époque d’appuyer l’aventure de Bush. On dira, « le passé c’est le passé ». Mais erreur » (comme il le dit lui-même) ou révé­la­trice d’une vision du monde, on peut se poser de sérieuses ques­tions.

La balle est dans le camp du NPD et du Bloc

Certes dans les trac­ta­tions actuelles, le NPD joue ses cartes et donc, on peut espé­rer qu’un gou­ver­ne­ment post-Harper repré­sente quelque chose d’autre. Mais le jeu est dan­ge­reux pour le NPD. Le danger serait qu’il accepte l’inacceptable comme cela a été trop sou­vent le cas dans le passé, en délais­sant la tra­di­tion social-démo­crate pour deve­nir « social-libé­ral ». Il faudra que le NPD se tienne réel­le­ment debout pour impo­ser un véri­table plan de relance key­né­sien face à la crise et non bri­co­ler des réponses par­tielles et incom­plètes. Pour le Bloc, les enjeux sont éga­le­ment impor­tants. Certes, Harper aura été dans un sens un ennemi « par­fait » pour les natio­na­listes. Ceux-ci éga­le­ment savent que leur ennemi « his­to­rique » et mortel est davan­tage le Parti Libéral, du moins dans la tra­di­tion « tru­deauiste ». Néanmoins, Gilles Duceppe et son équipe sont assez intel­li­gents pour sentir le pouls de l’opinion popu­laire. Il faut mettre de côté, pour le moment, les diver­gences avec les autres partis pour empê­cher la « révo­lu­tion » Harper.

Que se vayan todos !

En Argentine et ailleurs en Amérique latine, un nou­veau slogan est devenu à la mode, « que se vayan todos » ! (qu’ils partent tous). C’est ce qui a rallié les gens contre la voyou­cra­tie de Menem, de Cardoso, de Fujimori et des autres amis de Washington et d’Ottawa. Les Argentins savaient que c’était d’abord et avant tout des voleurs, des men­teurs, des exploi­teurs, sans foi ni loi, prêts à tout. Et aussi ils sont sortis dans la rue, d’abord par cen­taines, ensuite par mil­liers, puis par mil­lions, et ils les ont expul­sés. En même temps, ils ont refusé la pseudo-démo­cra­tie, faite pour et par les domi­nants, dégui­sée, de moins en moins, der­rière des exer­cices élec­to­raux vides de sens. Ils ont érigé des bar­rières, réelles et sym­bo­liques, pour stop­per les domi­nants et neu­tra­li­ser leurs chiens de garde, média­tiques et poli­ciers. Ils se sont construit des outils poli­tiques et sociaux. Ils ont, tem­po­rai­re­ment au moins, gagné la guerre des idées. Bien sûr en Amérique du Nord, le por­trait est dif­fé­rent. Mais encou­ra­geons-nous de ce qui s’est passé en novembre au sud de chez nous. Le fameux « yes we can » expri­mait aussi ce ras-le-bol, cette ascen­dance des domi­nés, contre un régime, au moins aussi pourri (peut-être plus) que les dic­ta­tures latino-amé­ri­caines, et qui n’a cessé de mentir, de voler, de tri­cher, d’écraser. Il est plus que temps que cette résis­tance prenne son envol ici. Nous avons une oppor­tu­nité, le 8 décembre pro­chain, d’exprimer notre rejet des voyous, en votant pour Québec soli­daire. Et puis, il faudra aller plus loin, peut-être même beau­coup plus loin.

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