Définir le socialisme

Par Mis en ligne le 11 décembre 2010

Le socia­lisme en serait-il une incar­na­tion pos­sible ? Le doute pro­vient en partie de son ambi­guïté ori­gi­nelle. C’est du moins ce qu’explique Zarka dans son édi­to­rial, en s’appuyant sur une cita­tion de Nicolas Berdiaev 1) : au fond, on ne sait pas bien si le socia­lisme consti­tue une véri­table alter­na­tive au sys­tème capi­ta­liste, ou s’il n’a d’autre but que « d’étendre l’esprit bour­geois à tous » (en clair, per­mettre aux hommes de s’ébattre dans l’abondance maté­rielle, mais à éga­lité). Si le « socia­lisme scien­ti­fique » d’Engels pré­ten­dait offrir des idéaux radi­ca­le­ment dif­fé­rent, Zarka sou­ligne qu’il a été dis­cré­dité par l’Histoire. Reste donc un défi doc­tri­nal immense : « penser la démo­cra­tie sans le capi­ta­lisme, […] penser la liberté des indi­vi­dus soli­daires, penser un bon­heur social qui ne se ramène pas à l’hyperconsommation et au diver­tis­se­ment » 2.

La parole aux poli­tiques : les contri­bu­tions de Martine Aubry et Pierre Moscovici 

Parmi les contri­bu­teurs appe­lés à répondre à ce défi, deux res­pon­sables impor­tants du Parti socia­liste ont pris la plume. Martine Aubry défend l’idée qu’à la crise de civi­li­sa­tion actuelle, les socia­listes doivent répondre par la pro­mo­tion d’une société du « bien-être » plus que du « tout-avoir ». Si la for­mule a l’air facile, les propos de la pre­mière secré­taire du PS ne sont pas ano­dins : en effet, outre la lutte annon­cée pour une répar­ti­tion des richesses plus juste, cette der­nière sou­ligne que « l’amélioration du pou­voir d’achat de nos conci­toyens ne passe pas exclu­si­ve­ment par la hausse des salaires. Nous devons inven­ter des poli­tiques qui rendent plus acces­sibles les biens pre­miers et essen­tiels » 3 (loge­ment, eau…). Malgré sa pru­dence, Aubry laisse donc entendre qu’une socia­li­sa­tion accrue peut être pré­fé­rable à une aug­men­ta­tion des reve­nus dif­fi­cile à mettre en œuvre et qui ali­men­te­rait essen­tiel­le­ment des consom­ma­tions indi­vi­duelles. Par ailleurs, elle en appelle à une société « décente et soli­daire », qui implique des ser­vices publics per­son­na­li­sés, une démo­cra­tie res­sour­cée et décen­tra­li­sée, un tissu de soli­da­ri­tés revi­vi­fié, et une Europe défen­dant des normes sociales et éco­lo­giques. Malheureusement, le texte est trop court pour que des pro­po­si­tions concrètes illus­trent ces prin­cipes généreux.

De son côté, Pierre Moscovici plaide pour une refon­da­tion du socia­lisme qui ne soit ni une ver­sion édul­co­rée de la troi­sième voie blai­riste, ni une défense exclu­sive des acquis qui condam­ne­rait à l’essoufflement. De la même façon, sont reje­tées l’impasse d’un socia­lisme conser­va­teur (sécu­ri­taire et anti-immi­gra­tion), celle d’un socia­lisme com­pas­sion­nel mais impuis­sant (le care de Martine Aubry n’est évi­dem­ment pas visé…), ou encore celle d’un socia­lisme popu­liste. Celui que défend Pierre Moscovici est en fait un peu à son image : modéré et répu­bli­cain, il ne sacri­fie ni l’ambition ni le réa­lisme ; inter­na­tio­na­liste, l’Europe est « le seul cadre pos­sible de [son] action » 4. Outre des mesures plus pré­cises concer­nant le sys­tème démo­cra­tique, le texte de Moscovici com­porte une dimen­sion sup­plé­men­taire par rap­port au texte de Martine Aubry, qui concerne la base sociale du projet socia­liste. Ainsi, l’auteur entend nouer « une nou­velle alliance poli­tique allant des classes moyennes aux classes popu­laires » 5, qui implique de lutter à la fois contre la pré­ca­rité et contre le déclas­se­ment. Au bout du compte, les deux textes ont sur­tout en commun de faire l’impasse sur deux sujets majeurs. D’une part, la crise du modèle pro­duc­ti­viste, vite expé­diée en comp­tant sur un nou­veau contenu de la crois­sance. D’autre part, la ques­tion des rap­ports de forces au sein de l’Union euro­péenne : alors que Martine Aubry semble ne comp­ter que sur le pou­voir de convic­tion des socia­listes fran­çais, Pierre Moscovici ne livre aucune piste pour favo­ri­ser la mise en œuvre d’un « agenda réfor­miste » 5 euro­péen, qui est pour­tant selon lui une condi­tion sine qua none de l’action.

La défi­ni­tion du socia­lisme, et son rap­port au communisme

Hormis ces deux contri­bu­tions, l’essentiel du dos­sier pro­posé par Cités est consti­tué d’articles de phi­lo­sophes, socio­logues et poli­to­logues. Les deux pre­mières contri­bu­tions traitent de la défi­ni­tion du socia­lisme. François Dagognet 7 l’envisage ainsi comme une voie médiane entre « l’État domi­na­teur » et les « sys­tèmes liber­taires ». Outre la recherche de l’égalité, jus­ti­fiée par ce que chaque indi­vidu doit à la col­lec­ti­vité, le socia­lisme doit aussi selon lui « pour­voir les acti­vi­tés cultu­relles qui nous délivrent du pro­duc­ti­visme » 8. L’article de Gérard Bensussan 9 est par­ti­cu­liè­re­ment sti­mu­lant, en pro­po­sant de dis­tin­guer deux accep­tions dif­fé­rentes du mot « socia­lisme » : l’une est poli­tique, et désigne les forces qui recherchent le pou­voir pour appli­quer des réformes ; tandis que l’autre est socio-his­to­rique, et désigne une étape tran­si­toire avant un mode de pro­duc­tion com­mu­niste, en rup­ture radi­cale avec le sys­tème actuel. L’auteur croit déce­ler dans le Parti socia­liste fran­çais la pré­sence de ces deux accep­tions, sous la forme d’un camp social-libé­ral et d’un camp anti­ca­pi­ta­liste. Si les termes peuvent être dis­cu­tés (Benoît Hamon est-il anti­ca­pi­ta­liste ?), l’intérêt du propos est de mon­trer que la coha­bi­ta­tion de ces deux cou­rants dans le même parti n’est pas for­cé­ment une fai­blesse. La divi­sion sur les prin­cipes au sein d’une même entité par­ti­sane serait même « la condi­tion démo­cra­tique de la vie et de la vic­toire » 10, pré­ci­sé­ment parce qu’elle répond aux aspi­ra­tions mul­tiples et sur­tout contra­dic­toires des citoyens. Les textes sui­vants explorent les rela­tions entre socia­lisme et com­mu­nisme. Stéphane Haber s’inspire des réflexions de Marx pour affir­mer la com­plé­men­ta­rité de ces deux notions dans la quête d’un monde post-capi­ta­liste : si le socia­lisme consiste en une limi­ta­tion voire une atté­nua­tion de l’exploitation du tra­vail et donc de l’aliénation, le com­mu­nisme cor­res­pond à la construc­tion de la société une fois que celle-ci sera libé­rée de l’aliénation. Christian Laval et Pierre Dardot, décryp­teurs per­ti­nents du néo­li­bé­ra­lisme 11, envi­sagent plutôt le socia­lisme et le com­mu­nisme comme les équi­va­lents de la dua­lité association/​communauté. Dans un texte com­plexe mais pas­sion­nant, ils pré­sentent et nuancent la vision de Durkheim, selon laquelle les deux termes ren­voient aux concepts de soli­da­rité orga­nique et soli­da­rité méca­nique. Ils n’en sou­lignent pas moins les ambi­guï­tés de Marx dans sa ten­ta­tive de dépas­ser cette oppo­si­tion. Mais les auteurs nous laissent sur notre faim en assé­nant en conclu­sion que « le commun n’est ni dans l’avoir-en-commun de la com­mu­nauté, ni dans l’être-en-commun de l’association, mais seule­ment dans l’agir commun comme ins­ti­tu­tion du commun » 12.

Quel socia­lisme pour demain ?

L’article d’Alain Caillé est un des plus acces­sibles, et se consacre direc­te­ment à la stra­té­gie poli­tique à adop­ter par les mou­ve­ments pro­gres­sistes. Avant de chan­ger le monde, pré­vient-il, il s’agit de le pré­ser­ver. De la pré­da­tion des res­sources natu­relles, bien sûr, mais aussi des « inéga­li­tés extrêmes » qui se déve­loppent, et de la course au moins-disant social qui mine les soli­da­ri­tés pour les­quelles s’était battu le mou­ve­ment ouvrier en Occident. D’où le recours à la social-démo­cra­tie, qui a su impo­ser l’intérêt géné­ral et l’exigence de pro­grès humain aux inté­rêts éco­no­miques. Mais cette social-démo­cra­tie sera dis­tincte de celle que nous connais­sons, dans la mesure où cette der­nière a capi­tulé face au néo­li­bé­ra­lisme, pour deux rai­sons majeures. La pre­mière, c’est qu’elle n’était pas assez uni­ver­selle : or, les social-démo­cra­ties euro­péennes doivent accep­ter une exten­sion de la « soli­da­rité maté­rielle » à l’échelle inter­na­tio­nale, ainsi que la recon­nais­sance des autres cultures de l’humanité. Cette uni­ver­sa­lité doit en outre s’étendre de la com­mu­nauté des hommes à la Nature elle-même, afin de lutter contre sa sur­ex­ploi­ta­tion. La seconde raison de l’échec de la social-démo­cra­tie clas­sique tient dans son manque de radi­ca­lité : or, la lutte contre une « dyna­mique inéga­li­taire paroxys­tique » 13 impose des mesures dra­co­niennes, comme la défi­ni­tion conjointe d’un revenu maxi­mal et d’un revenu mini­mal. De telles mesures les condi­tions d’émergence d’une « société civile mon­diale asso­cia­tion­niste » 14.

L’analyse par Hélène Thomas 15 du rap­port des socia­listes fran­çais à la ques­tion sociale semble indi­quer que le chemin sera long vers une telle social-démo­cra­tie. Selon elle, les socia­listes se sont conver­tis à un « modèle sécu­ri­taro-com­pas­sion­nel ». Ce der­nier se carac­té­rise par une trans­for­ma­tion de l’État-Providence, qui porte secours aux plus dému­nis selon une logique d’assistance plus que de droits, exter­na­lise de plus en plus la prise en charge des pauvres, tout en exi­geant de ces der­niers des contre­par­ties à l’aide reçue. La charge est forte, par­fois exces­sive, et l’analyse du care néglige sans doute les poten­tia­li­tés de cette notion dans la remise en cause du néo­li­bé­ra­lisme. Mais la conclu­sion avance très jus­te­ment l’idée que cette évo­lu­tion est liée « au fait que les classes ouvrières et employées sont désor­mais moins que par le passé le public des partis socia­listes, qui s’adressent en Europe avant tout aux classes moyennes sala­riées et aux cadres supé­rieurs du public » 16. Un désa­bu­se­ment sem­blable appa­raît dans l’article d’Edward Castelton 17 consa­cré à l’absence de socia­lisme aux États-Unis. Une ques­tion déjà beau­coup trai­tée outre-Atlantique, ce qui ne doit pas faire oublier que des can­di­dats popu­listes ou socia­listes ont obtenu des scores impor­tants par le passé. Alors que beau­coup des obs­tacles his­to­riques à un socia­lisme amé­ri­cain ont peu à peu dis­paru (réduc­tion de la mobi­lité sociale, absence de « nou­velle fron­tière » à conqué­rir…), Castelton avance l’idée que le sys­tème poli­tique hos­tile aux tiers partis joue un rôle encore plus fort qu’auparavant. Ce qui s’explique par la média­ti­sa­tion et la per­son­na­li­sa­tion accrues de la vie poli­tique, mais aussi, bien que l’auteur le néglige, par le poids crois­sant des lob­bies éco­no­miques. Le seul socia­lisme qui per­dure aux États-Unis, conclut-il avec ironie, ne concerne que les riches, comme en atteste la socia­li­sa­tion des pertes des ins­ti­tu­tions finan­cières 18

Hormis Alain Caillé, seul Raphaël Draï 19 semble donc pro­po­ser une voie d’avenir posi­tive, à tra­vers un hom­mage à Léon Blum. D’une langue pré­cise et élé­gante, le poli­to­logue sou­ligne que selon ce der­nier, l’idée socia­liste ne peut être inva­li­dée par tel ou tel échec poli­tique ou éco­no­mique. En revanche, pour qu’elle per­dure et garde de son attrait, pour que l’objectif de démo­cra­tie sociale qui est le sien reste cré­dible, le com­por­te­ment de ceux qui s’en réclament est essen­tiel, et peut se résu­mer par le dés­in­té­res­se­ment. Au regard de la vie par­ti­sane de la social-démo­cra­tie euro­péenne, il n’est pas sûr que ce point de vue convain­cant rende l’optimisme…

Au terme de ce tour d’horizon, on pour­rait d’ailleurs en dire autant de l’ensemble du dos­sier réa­lisé par Cités, qui offre davan­tage de pro­blé­ma­tiques qu’il ne des­sine de pers­pec­tives d’avenir concrètes. Du grand défi doc­tri­nal évoqué par Zarka dans son édi­to­rial, il reste qua­si­ment l’essentiel, et « l’ouverture vers la cité pos­sible » pro­mise par la revue semble mince. Mais il est vrai que son rôle est sur­tout d’animer le débat d’idées, plus que de pro­po­ser un autre modèle de société « clés en mains ».

rédac­teur : Fabien ESCALONA, 
Illustration : flickr

Notes :
1 – phi­lo­sophe russe (1874-1948
2 – pp.5-6
3 – p.187
4 – p.192
5 – p.193
6 – p.193
7 – phi­lo­sophe fran­çais, ancien élève de Georges Canguilhem
8 – p.29
9 – Professeur de phi­lo­so­phie et cher­cheur au CNRS
10 – p.22
11 – Leur ouvrage La nou­velle raison du monde vient d’être publié en poche aux Éditions La Découverte.
12 – p.56
13 – p.63
14 – p.64
15 – Professeur à l’Institut des Hautes Etudes Politiques d’Aix en Provence
16 – p.87
17 – Docteur en Histoire de l’université de Cambridge
18 – lire à ce sujet une inter­view de l’économiste Michel Aglietta aux Échos du 16 sep­tembre 2008 « Nous assis­tons à une socia­li­sa­tion des pertes des banques »
19 – pro­fes­seur agrégé de sciences poli­tiques et chro­ni­queur dans la revue l’Arche
Titre du livre : Socialismes y revenir ?
Auteur : Collectif
Éditeur : Presses uni­ver­si­taires de France (PUF)
Titre ori­gi­nal : Revue Cités
Date de publi­ca­tion : 07/12/10
N° ISBN : 9782130580607

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