Décrypter l' »affaire » Will Prosper

Chantal Ismé et Guillaume Hébert.

(respectivement militante communautaire et féministe, et chercheur et résident de Montréal-Nord)

Décrypter « l’affaire Will Prosper »

Au mois d’août dernier, le militant, documentariste et ex-gendarme Will Prosper annonçait sa candidature à la mairie de Montréal-Nord. Une semaine plus tard, le Journal de Montréal publiait une décision disciplinaire confidentielle de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) dans laquelle on apprend que Will Prosper a démissionné de la police fédérale après avoir été soupçonné, à la fin des années 90, de transmettre des informations à des gangs criminalisés. L’affaire, reprise largement par les médias québécois – en particulier le Journal de Montréal qui a publié en premier lieu la nouvelle et y a consacré une quinzaine de textes – a fait beaucoup de bruit.

Quelques jours plus tard, Le Soleil révélait à son tour une histoire étonnamment similaire à propos cette fois d’un candidat du Bloc québécois aux élections fédérales, Louis Sansfaçon. On y apprend que Sansfaçon a été accusé d’avoir trafiqué de la drogue alors qu’il était policier. Contrairement à Prosper, Sansfaçon a été trouvé coupable et a été condamné en 1991 à une peine de sept ans de prison.

Un peu tout le monde au Québec aura entendu parler de « l’affaire Will Prosper ». Beaucoup moins de celle de Louis Sansfaçon. De fait, Le Journal de Montréal n’a pas consacré un seul article à « l’affaire Sansfaçon ». L’histoire s’est éteinte rapidement après que le chef du Bloc eut par ailleurs affirmé qu’il considérait que Sansfaçon était en réalité un « héros ». Personne ne semble avoir eu les mêmes égards pour Will Prosper. La cheffe de Projet Montréal, Valérie Plante, « passera l’éponge » sur l’affaire, ce qui lui valut d’être dénoncée avec virulence par les chroniqueurs Joseph Facal, Mathieu Bock-Côté, Richard Martineau et Sophie Durocher. Aucun de ces chroniqueurs ne publiera de texte au sujet de Louis Sansfaçon.

Will Prosper a admis avoir commis une erreur, il y a vingt ans, à l’époque où il était policier. Est-ce que cette histoire donne raison au candidat à la mairie de Montréal Denis Coderre d’insinuer que le militant pour la justice sociale était pour ainsi dire une « taupe » du crime organisé au sein des services de police ?

Voici certains éléments à prendre en considération sur « l’affaire Will Prosper ».

  • L’erreur que M. Prosper a admise est d’avoir consulté une base de données sans motif valable. Will a toujours catégoriquement nié avoir transmis des informations au crime organisé. Jamais d’ailleurs cette insinuation n’a été prouvée. À cet égard, Denis Coderre s’est fait rappeler à l’ordre par l’animateur de La Joute à TVA Pierre Larocque qui lui a rétorqué en ondes qu’il n’est « nullement fait mention » d’une accusation à l’effet que Will était une « taupe » dans le rapport du comité d’arbitrage.
  • Les motivations de M. Prosper en consultant la banque de données était de mieux connaître ses fréquentations et sa recherche – bien qu’extralégale – l’a justement mené à rompre les liens avec ces dernières.
  • Si Will Prosper avait été un informateur du crime organisé, comme l’ont affirmé plusieurs intervenants qui ne s’embarrassent pas des faits, il ne serait jamais demeuré en poste plusieurs années après la faute qu’on lui a reprochée. Rappelons qu’il a consulté la base de données en 1999 et a démissionné quatre ans plus tard, en 2003. Si M. Prosper avait été une « taupe », il aurait été arrêté, exclu sans délai de la GRC et accusé formellement pour ce crime.
  • C’est donc finalement le bris du lien de confiance qui explique que les parties se sont entendues en bout de piste sur un départ de Will Prosper de la GRC. Tous ne souhaitaient pas cette issue toutefois et deux superviseurs de Will, qui saluaient notamment son implication sociale et communautaire, souhaitaient qu’il demeure au service de la police. Cette information n’a pas été rapportée par les grands médias. Pourtant, cet appui venant de certains permet de mieux comprendre comment Will Prosper a pu demeurer aussi longtemps à la GRC en dépit du litige qui avait cours.
  • La comparaison du traitement de l’affaire Will Prosper par le Journal de Montréal avec le traitement de l’affaire Louis Sansfaçon dans Le Soleil permet d’illustrer la différence entre une campagne de salissage émanant d’un tabloïd sensationnaliste versus un travail davantage conforme à l’éthique journalistique.

Dans le premier cas, l’article est entièrement rédigé de façon à faire mal paraître M. Prosper, qu’on présente comme arrogant et sans remord vis-à-vis de sa faute. Ses engagements sont présentés sous un angle défavorable. Par exemple, on insistera pour affirmer que Will Prosper a fondé un collectif « issu des émeutes » à la suite de la mort de Freddy Villanueva mais on passe sous silence – un accomplissement parmi des dizaines – la campagne qu’il a initiée au sein de Hoodstock pour remettre des tablettes électroniques aux familles pauvres et isolées pendant la pandémie.

Dans le second cas, on cite de nombreux défenseurs de Sansfaçon qui minimisent ses gestes et vantent son courage pendant qu’il était policier et durant la « période sombre de sa vie » qui s’ensuivit. On cite également ses accomplissements et ses engagements pour rendre la société plus juste.

  • Autre fait préoccupant relevé par Fabrice Vil dans La Presse : ni les deux journalistes du Journal de Montréal, Valérie Gonthier et Jonathan Tremblay, ni la GRC, n’ont pris la peine de protéger l’identité des personnes mentionnées dans le rapport de médiation entièrement joint à l’article. Vil écrit : « Trois personnes qui devraient bénéficier de la présomption d’innocence voient, plus de 20 ans après les faits, leurs noms publiquement associés à une affaire de meurtre. Leur réputation s’en trouve entachée, mais leur sécurité aussi, car l’entourage de la personne tuée à l’époque peut maintenant identifier trois suspects. Nous ne pouvons garantir que ces trois hommes, par cette divulgation, seront à l’abri de représailles ».
  • L’animateur de Tout un matin à Radio-Canada, Patrick Masbourian semble avoir été le seul journaliste à soulever la question pourtant essentielle de la provenance du rapport. Le 20 août, il questionnait l’enquêteur à la retraite Guy Ryan à savoir qui pouvait bien avoir transmis un rapport confidentiel de la police fédérale aux journalistes à l’aube d’une campagne électorale. Si le sujet n’était pas aussi grave au point de vue démocratique, la réponse de Ryan pourrait remporter un prix dans un gala d’humour aux oreilles de toute personne faisant de la recherche auprès des gouvernements : « le rapport a probablement été obtenu, répondit-il, par le biais d’une demande d’accès à l’information ». Les gens sérieux savent que non seulement des documents confidentiels ne sont jamais transmis en vertu d’une telle demande, mais que la GRC en particulier est dénoncée pour son non-respect des modalités de loi d’accès à l’information.
  • Les interventions et questions entourant « l’affaire Prosper » ont donc très peu abordé cette question pourtant fondamentale : qui a transmis le rapport confidentiel aux journalistes et pourquoi? Ironiquement, c’est le geste dont on soupçonne Will Prosper dans cette affaire, à savoir d’avoir transmis illégalement des renseignements, qui se produit réellement sous nos yeux sans que personne dans l’establishment politique et médiatique ne bronche. La GRC n’a semble-t-il pas été interpellée pour savoir d’où provenait la fuite des documents confidentiels. La question de l’intervention d’un service de police en politique active, ne devrait-elle pas faire réagir autant voire davantage que l’affaire initiale?
  • Certains jugent compromettant que le jeune Will Prosper avait des amis qui se sont ensuite engagés dans la criminalité. C’est encore une fois bien mal connaître le parcours de vie typique des jeunes des quartiers comme ceux de Montréal-Nord. Lorsqu’on a étudié dans une polyvalente tel que Calixa-Lavallée ou Henri-Bourassa, il est peu probable de n’avoir jamais côtoyé des personnes qui seront un jour criminalisées. Les accusations par association qu’on pratique contre les personnes qui ont grandi dans un tel environnement est une autre illustration des stigmates de classe qui s’ajoutent, dans le cas de Will Prosper, à celui de l’origine ethnoculturelle.
  • Prosper est parvenu à cheminer à la GRC même s’il a certainement dû faire face au racisme systémiquequi existe à la GRC comme dans bien d’autres institutions. Se tailler une place au sein d’une institution conservatrice de nature n’est pas une mince affaire pour un jeune de Montréal-Nord. Étant donné sa socialisation et ses référents culturels, un jeune, racisé, qui grandit à Montréal-Nord aura davantage d’obstacles à surmonter pour se faire une place sur le marché du travail, en particulier dans les emplois bien rémunérés pour lesquels la compétition est plus féroce. La confiance envers les personnes racisées est plus fragile tant les biais et les stéréotypes imprègnent l’imaginaire collectif. On peut supposer que la confiance qui a été perdue à travers cette affaire n’était probablement pas si élevée dès le début et cet élément doit être intégré à l’analyse. On peut aussi supposer que les mêmes mécanismes d’exclusion sociale provoqués par le racisme expliquent qu’il est bien plus aisé, dans une société majoritairement blanche, de miner durablement l’image d’un candidat racisé que celle d’un candidat blanc, même si c’est seulement ce dernier qui a été trouvé coupable d’un crime et condamné à la prison.
  • La nouvelle publiée par le Journal de Montréal et les dénonciations de Will Prosper ont suscité des réactions divergentes dans les quartiers centraux et à Montréal-Nord. Certaines personnes, qui sympathisaient avec Will, auront certainement perdu confiance en lui. D’autres ont certainement été rassurées par les explications qu’il a données et la reconnaissance d’avoir commis une erreur. Sans surprise, la plupart des progressistes n’achèteront pas aussi facilement le point de vue de Denis Coderre, des journalistes de Quebecor ou de la police. À Montréal-Nord, la réaction a par ailleurs été très vive chez certains jeunes qui se sont reconnus dans la figure de Will Prosper. Plusieurs ont été particulièrement choqués d’observer comment, même pour une personne ayant fait sa marque comme Will Prosper, toute erreur commise dans un lointain passé pouvait être utilisée pour invalider tout accomplissement dans le futur.
  • Will Prosper a travaillé durant trois ans sur une réserve autochtone au Manitoba. Il a été nommé pour une médaille de bravoure après avoir sauvé la vie d’une personne. Durant ces années de service, il n’aura remis qu’une seule contravention, pour excès de vitesse. Un peu comme si M. Prosper, ayant compris l’insuccès des approches purement punitives, avait finalement toujours agi davantage comme un travailleur social qu’un policier au sens traditionnel du terme. Nommé « Wieland » par son père, en hommage manifestement à un philosophe allemand qui célébrait le cosmopolitanisme à l’époque des Lumières, il était justement étudiant en philosophie à l’université lorsqu’il a été recruté par la police fédérale. Les perspectives d’emploi étaient, semble-t-il, meilleures de ce côté… Il se retrouvera finalement documentariste et fera appel à sa sensibilité pour autrui afin de réaliser une œuvre bouleversante telle que « Kenbe la, jusqu’à la victoire». Tous ces récits montrent surtout de fait à quel point on pourrait relater bien d’autres choses sur Will Prosper – et projeter une tout autre image – s’il l’on choisissait d’en brosser un portrait honnête ou moindrement nuancé.

Dans toute cette saga, ce qui est omis c’est que Will Prosper s’investit corps et âme dans la construction de mouvements sociaux voués à la justice sociale depuis une quinzaine d’années. Son nouvel engagement, celui qui l’amène à se porter candidat à la mairie de Montréal-Nord, est une autre opportunité pour lui de mettre de l’avant sa vision de Montréal-Nord et continuer son implication pour la justice sociale à plus grande échelle.

Le tapage médiatique entretenu par certains médias a pour effet d’occulter et d’invisibiliser les véritables problèmes sociaux qui sévissent à Montréal-Nord et dans les quartiers environnants. Cibler une personne, sous des prétextes fallacieux, surtout si cette personne appartient à une communauté racisée, donc a priori « suspecte », c’est lancer de faux débats dans une tentative de détourner la population des quartiers concernés des vrais discussions sur les problèmes réels et les enjeux auxquels elle est confrontée dans sa vie quotidienne. Les progressistes et les personnes de bonne foi ne devraient pas se laisser détourner par qui que ce soient des véritables enjeux et des véritables leviers qui permettront d’améliorer le sort des enfants et des familles dans nos quartiers.