Déconstruire l’imaginaire extractiviste

entretien avec Maristella Svampa

Par , Mis en ligne le 04 novembre 2010

Engagée dans le sou­tien d’une loi de pro­tec­tion des gla­ciers, Maristella Svampa revient sur son enga­ge­ment qui vise à sortir d’un modèle de déve­lop­pe­ment fondé sur l’extraction des res­sources natu­relles – un modèle que les Kirchner n’ont cessé de sou­te­nir – via des mul­ti­na­tio­nales, aux­quelles les lois néo­li­bé­rales des années 1990 accordent de nom­breux avan­tages. Ce modèle com­mence à être remis en cause un peu par­tout en Amérique du Sud – en témoignent les débats autour de concepts comme le néo-extrac­ti­visme, le buen-vivir auquel le sommet de Cochabamba a donné une visi­bi­lité inédite.

Mouvements : En 2006, dans une pré­cé­dente inter­view pour Mouvements, vous disiez notam­ment que « l’avancée de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale n’avait pas été stop­pée en Argentine » et qu’au contraire, elle se pour­sui­vait avec l’exploitation des res­sources natu­relles (pétrole, gaz et mine­rais). Récemment, vous vous êtes for­te­ment enga­gée dans le sou­tien d’une loi sur la pro­tec­tion des gla­ciers, en étant à l’origine d’un appel qui affirme que c’est « une étape impor­tante dans la pro­tec­tion des res­sources hydriques de l’Argentine et la défense de l’écosystème de la cor­dillère, mena­cée par les grands pro­jets miniers ». Est-ce à dire que la situa­tion poli­tique sur l’enjeu des res­sources natu­relles a changé en Argentine ?

Maristella Svampa [1] : En Argentine, nous venons de vivre un moment cru­cial. Cette loi de pro­tec­tion des gla­ciers, sou­te­nue par les orga­ni­sa­tions envi­ron­ne­men­tales, par les assem­blées citoyennes du pays, et par des intel­lec­tuels, vient d’être approu­vée par le Sénat après l’avoir été par l’assemblée natio­nale. Elle est le fruit de plus d’un an et demi de bataille : une pre­mière loi votée à la fin 2008 reçut un véto de la pré­si­dente C. Kirchner. Derrière ce veto se dis­si­mu­lait la pres­sion des grands lobbys miniers comme Barrick Gold, bien sou­te­nus par les gou­ver­neurs des pro­vinces andines en faveur des méga pro­jets miniers à ciel ouvert. Derrière l’apparente tech­ni­cité de la ques­tion de la pro­tec­tion des gla­ciers, ont ainsi été dévoi­lés les inté­rêts éco­no­miques de ceux qui veulent déve­lop­per les acti­vi­tés extrac­tives dans des zones qui allaient être pro­té­gées. Malgré le ren­for­ce­ment des pres­sions des lobbys, la loi vient d’être votée, divi­sant les for­ma­tions poli­tiques. C’est une grande vic­toire pour les mou­ve­ments qui l’ont sou­te­nue. Les zones gla­ciaires et péri-gla­ciaires qui sont les régu­la­trices d’eau douce de bon nombre de régions, notam­ment en Argentine qui est un pays semi-aride à 70 %, pour­ront donc être en partie pro­té­gées. L’expansion des méga-pro­jets miniers à ciel ouvert qui uti­lisent des quan­ti­tés inima­gi­nables d’eau – l’entreprise Bajo La Alumbrera, dans la pro­vince de Catamarca uti­lise ainsi 6 mil­lions de litres d’eau par jour – est donc pour partie remise en cause.

M. : Concrètement, que pré­voit cette loi ?

M. S. : Cette loi est impor­tante car elle est la pre­mière loi d’une portée natio­nale et ouvre une brèche dans les règles juri­diques consti­tuées dans les années 1990 et qui sont favo­rables aux trans­na­tio­nales. Cette loi ne règle évi­dem­ment pas tous les pro­blèmes. C’est seule­ment pas à pas qu’il sera pos­sible de déman­te­ler les normes juri­diques mises en place dans les années 1990. Cette loi y contri­bue. Désormais consi­dé­rés comme des « biens publics », les gla­ciers argen­tins vont faire l’objet d’un inven­taire natio­nal en vue de les pro­té­ger et d’en assu­rer le suivi. Malheureusement, en raison du retrait de l’article 17 qui inter­di­sait l’ouverture de nou­veaux gise­ments dans la zone pro­té­gée jusqu’à ce que soit achevé l’inventaire, nous n’avons pas de mora­toire. Des outils sont impor­tants comme l’article 15 qui pré­voit que des études envi­ron­ne­men­tales mesu­re­ront l’impact des pro­jets. Des nou­veaux pro­jets de loi, parmi les­quels l’abrogation de la loi sur les inves­tis­se­ments miniers qui datent des années 1990 et un projet de loi inter­di­sant les acti­vi­tés minières à ciel ouvert pour­ront entrer en dis­cus­sion. Mais le plus dur com­mence sans doute. Cette loi des gla­ciers doit-être trans­po­sée en régle­men­ta­tions, puis il faudra qu’elle soit appli­quée. La trans­po­si­tion de la loi en régle­men­ta­tions n´est pas banale car elle dépend du secré­ta­riat natio­nal de l´environnement, qui s’était posi­tionné contre cette loi. Si la loi est détour­née, elle risque de rester lettre morte. Cette loi est un outil et une oppor­tu­nité pour ren­for­cer les luttes exis­tantes contre les pro­jets miniers. Cependant, il y a dans le même temps un pro­ces­sus de cri­mi­na­li­sa­tion et de répres­sion des mou­ve­ments lut­tant contre les méga-pro­jets miniers, comme à Catamarca, San Juan et à la Rioja. Par ailleurs, il y a éga­le­ment un pro­ces­sus de remise en cause des légis­la­tions les plus pro­tec­trices des pro­vinces les plus pro­gres­sistes, comme en Patagonie, sous la pres­sion des lobbys miniers.

M. : Le vote de cette loi est-il une rup­ture avec l’histoire récente de l’Argentine sur ces ques­tions ?

M. S. : Les gou­ver­ne­ments des Kirchner font œuvre de conti­nui­tés et de rup­tures avec les pré­si­dents anté­rieurs. Mais les conti­nui­tés sont très fortes. Y com­pris en 2008 lors du conflit entre le gou­ver­ne­ment et les pro­duc­teurs ruraux. Cela aurait pu être l’occasion de débattre des consé­quences envi­ron­ne­men­tales de l’extension de la fron­tière du soja et de l’utilisation des gly­pho­sates sur les 17 mil­lions d’hectares de soja. Ce ne fut pas le cas. Le gou­ver­ne­ment n’a pas de sen­si­bi­lité envi­ron­ne­men­tale, mais a démon­tré à cette occa­sion un vif inté­rêt pour la grande ren­ta­bi­lité du soja en consi­dé­rant qu’un pré­lè­ve­ment sur les expor­ta­tions pour­rait ren­for­cer son budget et le finan­ce­ment de ses poli­tiques publiques. Indirectement, c’est une légi­ti­ma­tion de l’extension du soja. Par rap­port aux res­sources natu­relles, nous vivons en fait un net appro­fon­dis­se­ment du modèle. Il y a peu, Christina Kirchner s’est réuni à Toronto avec Peter Munk, pré­sident de la Barrick Gold, et les gou­ver­neurs pro-miniers. Il y a une photo quasi-emblé­ma­tique avec le dra­peau cana­dien, le dra­peau argen­tin et celui de la Barrick Gold. Les Kirchner et le gou­ver­ne­ment n’ont pas un dis­cours pro­gres­siste sur les acti­vi­tés minières. Modèle clai­re­ment trans­na­tio­nal, le gou­ver­ne­ment affirme que les acti­vi­tés minières sont la voie du pro­grès et du déve­lop­pe­ment.

M. : Justement, l’Argentine est plus connu pour son chep­tel et son agri­cul­ture que pour ses mines. Qu’en est-il réel­le­ment ?

M. S. : L’Argentine est la 6ème réserve de la pla­nète en mine­rais non encore exploi­tés. Ces mine­rais ne peuvent être exploi­tés que par des tech­niques extrê­me­ment des­truc­trices pour l’environnement. En effet, ils ne sont pas regrou­pés dans une veine mais dis­sé­mi­nés dans des tonnes de roche. Or seules des tech­no­lo­gies d’exploitation à ciel ouvert per­mettent d’extraire les quelques grammes d’or, de cuivre, d’argent qu’il y a par tonne de roches. Idem pour les miné­raux rares qui sont très stra­té­giques dans le déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique. L’Argentine, comme tout le reste de l’Amérique Latine est devenu un véri­table centre d’attraction pour les entre­prises minières. Les inves­tis­se­ments y sont consi­dé­rables. Notamment en pro­ve­nance du Canada. Nous assis­tons à une repri­ma­ri­sa­tion de l’économie. Cette situa­tion se vit éga­le­ment en Equateur, au Pérou, mais aussi en Bolivie, au Chili ou au Brésil. Nous assis­tons à une nou­velle divi­sion des ter­ri­toires et du tra­vail avec cette sur-exploi­ta­tion des res­sources stra­té­giques non renou­ve­lables, et l’extension de ces exploi­ta­tions à des ter­ri­toires jusqu’ici assez délais­sés.

M. : Beaucoup de cher­cheurs parlent d’un nouvel extra-extrac­ti­visme andin atti­sant de nom­breuses contra­dic­tions comme on a pu le voir durant l’été à Potosi (Bolivie), ou en Equateur ? Que serait une véri­table alter­na­tive pro­gres­siste ? Est-ce le Buen-vivir dont on entend de plus en plus parler ?

M. S. : Je suis assez cri­tique des posi­tions assez mys­ti­fi­ca­trices par rap­port au Buen-vivir. A partir des nom­breuses luttes qui ont cours en Amérique Latine se consti­tue tout un lan­gage autour de cer­taines notions, que ce soit les « biens com­muns », la « jus­tice envi­ron­ne­men­tale », les « droits de la nature » comme en Equateur, ou le « buen-vivir » en Bolivie. En Argentine, nous par­lons plus de la défense des biens com­muns. Quel qu’il soit, ce dis­cours se construit en oppo­si­tion au dis­cours hégé­mo­nique porté par tant de gou­ver­ne­ments ou d’entreprises trans­na­tio­nales. Mais le dis­cours ne suffit pas, il est néces­saire de penser une alter­na­tive. Cette alter­na­tive passe néces­sai­re­ment par le déve­lop­pe­ment des éco­no­mies régio­nales. L’Argentine ne fut jamais un pays minier. C’est un pays avec une his­toire agraire. Le dis­cours des gou­ver­neurs pro­vin­ciaux qui posent comme unique solu­tion le déve­lop­pe­ment des acti­vi­tés minières sont sou­vent ceux qui ont étran­glé anté­rieu­re­ment leurs éco­no­mies régio­nales. L’alternative passe sans aucun doute par un projet beau­coup plus modeste, sans grand projet, minier ou autre, mais par des actions qui ren­forcent les éco­no­mies régio­nales et qui sont com­pa­tibles avec la vie des popu­la­tions. Avec l’objectif d’étendre la fron­tière des droits, il est tout à fait légi­time d’exiger que les popu­la­tions par­ti­cipent à la démo­cra­ti­sa­tion des déci­sions. Il est abso­lu­ment néces­saire que la popu­la­tion ait l’opportunité de dire que ce modèle de déve­lop­pe­ment ne lui convient pas car il n’est pas com­pa­tible avec l’équilibre inter­gé­né­ra­tion­nel et avec des formes de vie plus équi­li­brées.

M. : Comment ont émergé les ques­tions envi­ron­ne­men­tales en Argentine ? Comment se déroulent les luttes contre ces acti­vi­tés minières ?

M. S. : Le déve­lop­pe­ment d’une conscience envi­ron­ne­men­tale est assez récente. Ce sont les assem­blées socio-envi­ron­ne­men­tales contre les acti­vi­tés minières qui ont favo­risé l’émergence de ces ques­tions. Et la greffe avec les mou­ve­ments sociaux de base, comme les chô­meurs, fut bien plus facile qu’avec le mou­ve­ment syn­di­cal. En 2007, nous avons orga­nisé une confé­rence de presse à l’Hôtel Bauen avec des repré­sen­tants des assem­blées d’Esquel, de la pro­vince de Chubut, en lutte contre une com­pa­gnie minière. Nous pen­sions que per­sonne ne vien­drait. Finalement, toutes les orga­ni­sa­tions sociales et toute la presse alter­na­tive se sont dépla­cées. Dès lors, la ques­tion envi­ron­ne­men­tale est entrée dans l’agenda social et les mobi­li­sa­tions. Bien que ces mobi­li­sa­tions aient lieu loin de Buenos Aires, dans des petites ou moyennes villes, il y a bien une prise de conscience de l’importance de ces enjeux. Les orga­ni­sa­tions sociales qui s’opposent à ce type d’activités minières s’organisent sous la forme d’assemblées. Cette forme mili­tante est direc­te­ment issue des mobi­li­sa­tions lors de la crise éco­no­mique de 2001. On y trouve une forte demande d’autonomie, d’horizontalité et de démo­cra­tie directe. Ces ras­sem­ble­ments sont assez vul­né­rables parce qu’elles font face à des alliances ter­ri­to­riales entre les gou­ver­neurs des pro­vinces et les entre­prises pri­vées. Les rela­tions avec des orga­ni­sa­tions liées à des partis, des syn­di­cats ou des ONG ne sont pas tou­jours faciles. Néanmoins, les résul­tats sont pro­bants : par leurs actions, de nom­breuses lois pro­vin­ciales qui restreignent ou inter­disent les acti­vi­tés minières uti­li­sant des sub­stances toxiques ont été votées. On se sou­vient de la mobi­li­sa­tion à Esquel qui permit d’obtenir le départ de l’entreprise minière et le vote d’une loi inter­di­sant ce type d’activités. Depuis 2008, nous assis­tions à une remo­bi­li­sa­tion des lobbys miniers pour pou­voir récu­pé­rer les ter­ri­toires qu’ils avaient momen­ta­né­ment perdu sous l’effet de ces lois anti-minières. La loi qui vient d’être votée peut donc être vu comme un coup d’arrêt à leur retour en force, car elle a une portée natio­nale.

M. : Quel est l’accueil de ces pro­jets miniers dans la société argen­tine ? Y a-t-il une oppo­si­tion entre ceux qui en subissent les consé­quences directes – pol­lu­tion de l’air, de l’eau, etc – et ceux qui pro­fi­te­raient du déve­lop­pe­ment éco­no­mique engen­dré ?

M. S. Les acti­vi­tés minières n’apportent pas de grands béné­fices à l’Argentine. Ce n’est pas comme le soja. C’est une figure extrême qui s’appuie à la fois sur une déré­gu­la­tion enta­mée dans les années 1990 et pour­sui­vie depuis au profit des trans­na­tio­nales, la pos­si­bi­lité de ne pas tenir compte des consé­quences envi­ron­ne­men­tales et le sac­cage des res­sources natu­relles. Cette forme d’extractivisme, qui a une longue his­toire en Amérique Latine, est un modèle d’exportation qui est bien loin de déve­lop­per les éco­no­mies régio­nales. Les béné­fices sont trans­fé­rés à l’étranger. En Argentine, selon l`Institut National de Statistique, il n’y a guère plus de 18300 sala­riés enre­gis­trés tra­vaillant dans ce sec­teur, dont 6.000 dans des mines pro­duc­trices de métaux.. Cela signi­fie que ni le tra­vail ni les béné­fices ne font de ce sec­teur une clef du déve­lop­pe­ment des régions argen­tines. Dès lors, il n’y a pas vrai­ment d’opposition entre classes sociales, popu­la­tions des villes et popu­la­tions locales. Ce qui ne veut pas dire que les entre­prises minières ne cherchent pas à divi­ser la popu­la­tion en offrant de meilleurs salaires et des acti­vi­tés sociales à leurs sala­riés. Mais glo­ba­le­ment, les Argentins prennent conscience peu à peu de cette réa­lité et ils s’indignent devant tant de béné­fices pour les entre­prises et quasi rien pour les popu­la­tions. Et ce d’autant plus que les dom­mages envi­ron­ne­men­taux sont si grands. Ainsi c’est la pre­mière fois que le Parlement dis­cute du thème minier ouver­te­ment..

M. : Il sem­ble­rait donc que vous dif­fé­ren­ciez le modèle extrac­ti­viste lié aux acti­vi­tés minières de celui qui est lié aux mono­cul­tures, dans le cas de l’Argentine, celui du soja. Pourtant cer­tains intel­lec­tuels d’Amérique du Sud ont plutôt ten­dance à les rap­pro­cher sous le terme « néo-extrac­ti­visme ». Pourriez-vous pré­ci­ser ?

M. S. : Plutôt que néoex­trac­ti­visme, je pré­fère parler de nou­veau déve­lop­pe­ment extrac­ti­viste. En effet, l’imaginaire déve­lop­pe­men­tiste et le thème du pro­grès pèsent très for­te­ment tant dans la popu­la­tion que chez les intel­lec­tuels, ou la classe poli­tique. Et je crois qu’essayer de décons­truire cette ima­gi­naire est essen­tiel. Il est évident que le modèle du soja et celui des acti­vi­tés minières sont com­pa­rables. Mais je crois qu’il y a quand même de grandes dif­fé­rences. Quand on regarde le modèle argen­tin, il est cer­tain que le déve­lop­pe­ment du soja est aber­rant, avec 18 mil­lions d’hectares et l’accentuation de la concen­tra­tion de son exploi­ta­tion. Mais c’est un modèle assez com­plexe qui com­prend petits, moyens et grands pro­duc­teurs. Si des petits et moyens pro­duc­teurs ont dis­paru, ce modèle a fait naître une petite bour­geoi­sie. Ce n’est pas la même chose avec le modèle minier où il y a peu d’acteurs inter­mé­diaires entre les tra­vailleurs et les entre­prises trans­na­tio­nales. C’est un sec­teur de haute ren­ta­bi­lité qui pro­fite à une mino­rité et qui ne génère pas d’activités inter­mé­diaires, ni beau­coup d’emplois. Cela me paraît être une grande dif­fé­rence. Par ailleurs, en Argentine, malgré la pro­duc­tion socio-dis­cur­sive des entre­prises, il est plus facile de mettre en ques­tion le modèle minier qui n’est pas ins­tallé dans les ima­gi­naires alors que le modèle agraire est perçu comme la base de la réus­site passée et à venir du pays. Personne ne peut penser l’Argentine sans pro­duc­tion agraire. Alors qu’il est pos­sible de penser une Argentine sans grands pro­jets miniers.

M. : Attendez-vous des som­mets comme celui de Cancun qu’ils puissent résoudre les grands enjeux cli­ma­tiques ou envi­ron­ne­men­taux qui se posent à l’échelle mon­diale ? Que pensez-vous des ini­tia­tives comme celle de Cochabamba et de l’activisme de la Bolivie dans ces négo­cia­tions inter­na­tio­nales ?

M. S. : Nous avons vu le résul­tat du sommet de Copenhague. Difficile d’attendre quelque chose de précis de Cancun. La ren­contre de Cochabamba fut beau­coup plus pro­duc­tive. Non seule­ment au niveau inter­na­tio­nal mais éga­le­ment au niveau natio­nal. Parce que d’une cer­taine manière, Cochabamba met en lumière cer­taines des contra­dic­tions qui tra­versent le modèle boli­vien. Celui-ci est quand même net­te­ment extrac­ti­viste et le dis­cours gou­ver­ne­men­tal peut-être for­te­ment indus­tria­liste. D’un côté il y a cette allu­sion à la Pachamama et au Buen-vivir et de l’autre le choix de ren­for­cer l’extraction des res­sources natu­relles pour déve­lop­per l’industrie du pays. Finalement Cochabamba aura été utile pour ouvrir un débat qu’il était jusqu’ici dif­fi­cile d’avoir, notam­ment en Bolivie. Et notam­ment avec le vice-Président Alvaro Garcia Linera pour qui la pré­oc­cu­pa­tion envi­ron­ne­men­tale n’est vrai­ment pas majeure.

M. : Comment l’expliquez-vous ?

M. S. : Il ne faut pas oublier qu’historiquement la gauche en Amérique du Sud est assez peu pré­oc­cu­pée par la ques­tion envi­ron­ne­men­tale, mais l’est beau­coup plus par l’expansion des forces pro­duc­tives. L’idée selon laquelle les res­sources natu­relles pré­sentes avec une cer­taine abon­dance en Amérique du Sud sont une chance pour sortir de la situa­tion de pau­vreté actuelle, est for­te­ment ancrée. Et qu’à ne pas le faire, ce sont les autres puis­sances qui vont en pro­fi­ter. Cet ima­gi­naire pèse très for­te­ment en Amérique du Sud. Il est dès lors très dif­fi­cile d’ouvrir un débat sur ces ques­tions et sur ce modèle de repri­ma­ri­sa­tion de l’économie. Il y a alors deux sortes de dis­cours, l’un, global, sur la néces­saire régu­la­tion glo­bale des émis­sions ciblant à juste titre les pays du Nord, et de l’autre, la conso­li­da­tion d’un modèle net­te­ment extrac­ti­viste, source de nom­breuses luttes et conflits locaux. Nous ne sor­tons pas de ce double dis­cours. Ce type de contra­dic­tions se retrouvent dans de nom­breux pays, même si ce sont des scé­na­rios assez dif­fé­rents. La carte sud-amé­ri­caine des résis­tances est aujourd’hui lar­ge­ment défi­nie par les luttes socio-envi­ron­ne­men­tales dont les conte­nus et reven­di­ca­tions sont fina­le­ment assez proches. Nous fai­sons face à un para­doxe. Nous vivons un moment poli­tique où nous pour­rions penser les alter­na­tives, la nou­velle rela­tion entre le social et le poli­tique en raison de l’émergence de gou­ver­ne­ments de gauche et de centre-gauche. Mais dans le même temps, ce modèle extrac­ti­viste est conso­lidé alors qu’il entre en contra­dic­tions avec les droits et le modèle de vie des popu­la­tions, mena­çant le futur des pro­chaines géné­ra­tions.

Notes

[1] Maristella Svampa, socio­logue argen­tine est l’auteure de nom­breux ouvrages et articles sur le péro­nisme, la dyna­mique de l’exclusion et les mou­ve­ments sociaux en Argentine. Elle a notam­ment publié « La socie­dad Excluyente, La Argentina bajo el signo del neo­li­be­ra­lismo » (2005) et « Cambio de época, Movimientos sociales y poder poli­tico » (2008). Mouvements avait publié une inter­view de Maristella Svampa en 2006 reve­nant sur les mou­ve­ments sociaux qui avaient secoué l’Argentine au début des années 2000 (http://​www​.cairn​.info/​l​o​a​d​_​pdf.p hp?…). Depuis quelques années, elle s’intéresse plus par­ti­cu­liè­re­ment aux poli­tiques et mobi­li­sa­tions en Argentine et en Amérique du Sud rela­tives à l’exploitation des res­sources minières.

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