Ecologie

Déclaration de Cancún

Forum International pour la Justice Climatique

Par Mis en ligne le 19 décembre 2010

Le « sommet de Cancun » (Mexique) a été pré­senté, sou­vent, par les médias comme une vic­toire, arra­chée le der­nier jour. Certes, le quo­ti­dien Le Monde, en date du 15 décembre 2010, doit nuan­cer : « Si l’accord conclu… a sauvé quelque chose, c’est moins l’équilibre cli­ma­tique de la pla­nète que la légi­ti­mité des Nations unies à pilo­ter le débat. »

Sur le fond, très nom­breux sont les scien­ti­fiques qui sont plus que pes­si­mistes. Selon eux, même si les « pro­messes » de Copenhague et de Cancun étaient tenues – ce qui est loin d’être cer­tain – le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, durant le siècle s’ouvre, attein­dra cer­tai­ne­ment le double du seuil ini­tia­le­ment fixé – et insuf­fi­sant – de 2 degrés.

Divers repor­tages illus­trent aussi la façon dont les « petits pays», endet­tés, ont été brus­qués et ache­tés afin qu’ils acceptent des accords comme le REDD (Reduced Emissions from Deforestation and forest Degradation). Un « accord » qui per­pé­tue la mar­chan­di­sa­tion de la nature et de la forêt.

La place de la Banque mon­diale dans le pro­ces­sus est aussi mise en ques­tion par de nom­breux experts.

Nous publions ici la réso­lu­tion du Forum International pour la Justice Climatique. Cette réso­lu­tion s’inscrit dans la suite de celle adop­tée à Cochabamba (Bolivie), en avril 2010. (Réd.)

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1. A l’appel de cen­taines d’organisations mexi­caines et inter­na­tio­nales venant de tous les conti­nents, nous, ouvriers, pay­sans, peuples indi­gènes, orga­ni­sa­tions de femmes, mili­tants du mou­ve­ment urbain popu­laire, envi­ron­ne­men­ta­listes, ONGs, mili­tants en géné­ral et intel­lec­tuels, nous nous sommes réunis à Cancún entre les 5 et 10 décembre, en même temps qu’avait lieu la Conférence des Nations Unies sur le Changement Climatique (COP 16). Notre pré­sence à Cancún est le fruit d’un large et intense pro­ces­sus d’éducation popu­laire et d’ateliers de dis­cus­sions, au Mexique et ailleurs, visant à avan­cer dans la construc­tion d’une com­pré­hen­sion com­mune, de consen­sus et de pro­po­si­tions unitaires.

Nous cher­chons à former peu à peu un grand sujet social, natio­nal et inter­na­tio­nal, plu­ri­sec­to­riel et uni­taire, qui soit capable d’exiger que les gou­ver­ne­ments du monde par­viennent à des accords contrai­gnants, véri­fiables et justes et que des sanc­tions soient pré­vues contre ceux qui ne les res­pectent pas. Ces accords doivent affron­ter les causes pro­fondes et struc­tu­relles de la crise cli­ma­tique qui ont pour ori­gine le modèle de pro­duc­tion et de consom­ma­tion qui ne conçoit la nature qu’en tant que source de richesses et de gains et non comme la Pacha Mama (Terre-Mère) sur laquelle il est néces­saire de vivre en har­mo­nie, dans l’équilibre et la justice.

Il est urgent de trou­ver des solu­tions face à la réa­lité et aux effets sociaux et envi­ron­ne­men­taux pro­vo­qués par le réchauf­fe­ment cli­ma­tique global ; on ne peut pas comp­ter sur le réa­lisme poli­tique et le confor­misme des puis­sants qui ont mis en péril la survie de la planète.

Au sein de ce pro­ces­sus, nous repré­sen­tons le Dialogue Climatique – Espace Mexicain qui est un large comité inter­na­tio­nal cher­chant l’unité avec ceux qui luttent pour sauver cette pla­nète et qui croient qu’il est prio­ri­taire et néces­saire d’impulser des chan­ge­ments systémiques.

2. Face à un modèle de civi­li­sa­tion capi­ta­liste et patriar­cal qui place au centre les pro­fits privés, nous impul­sons une civi­li­sa­tion nais­sante dans laquelle le centre est la vie, sous toutes ses formes. La crise cli­ma­tique est le pro­duit de la civi­li­sa­tion du gain et de la des­truc­tion de la nature. Les véri­tables solu­tions se trouvent dans la pro­mo­tion de la civi­li­sa­tion de la vie et non dans le marché. Beaucoup de gou­ver­ne­ments conti­nuent à penser qu’il serait stu­pide de s’attaquer à la crise cli­ma­tique si celle-ci peut appor­ter des pro­fits et, en consé­quence, ils pro­meuvent des « solu­tions de marché », qui ne sont en fait que du nou­veau busi­ness, pour essayer de trou­ver des solu­tions à ce qu’ils ont eux-mêmes provoqué.

Quant à nous, qui cher­chons à mobi­li­ser les gens, nous n’avons pas d’affaires à faire avec le climat, nous cher­chons à chan­ger le sys­tème comme unique manière de sur­mon­ter la crise cli­ma­tique et de conti­nuer à vivre sous le man­teau pro­tec­teur de notre Pacha Mama, pen­dant des géné­ra­tions encore.

3. Nous exi­geons des gou­ver­ne­ments qu’ils cessent de tour­ner autour du pot et qu’ils s’engagent sur des réduc­tions obli­ga­toires des émis­sions de gaz à effet de serre dans les quan­ti­tés néces­saires (50%) à sta­bi­li­ser l’augmentation glo­bale de la tem­pé­ra­ture à un maxi­mum de 1,5%. Cela exige de pro­lon­ger d’une période les enga­ge­ments pris dans le cadre du Protocole de Kyoto. Le volume de réduc­tion d’émissions doit être défini par la science, avec comme cri­tère la sau­ve­garde de la pla­nète, indé­pen­dam­ment du bon vou­loir de tel ou tel pays. Le volume défini comme néces­saire doit être assumé par ceux qui ont émis le plus, comme l’établit l’accord entre les par­ties dans le cadre opé­ra­tion­nel du pro­to­cole de Kyoto. Les res­pon­sa­bi­li­tés et les enga­ge­ments doivent être pro­por­tion­nels aux émis­sions accu­mu­lées historiquement.

4. Le niveau de réduc­tion d’émissions néces­saire ne peut se faire sans une tran­si­tion juste vers un chan­ge­ment pro­fond du modèle de pro­duc­tion et de consom­ma­tion, qui inclut un chan­ge­ment de matrice éner­gé­tique. Il faut trou­ver des éner­gies propres, sans tou­te­fois occu­per des ter­ri­toires indi­gènes ou indis­pen­sables pour l’agriculture, la sécu­rité et la sou­ve­rai­neté ali­men­taire. La tran­si­tion aussi doit être juste pour les tra­vailleurs et ne pas détruire des emplois sans que n’en soient créés de nou­veaux dans le cadre d’une poli­tique publique de réin­ser­tion des travailleurs.

5. Nous exi­geons la jus­tice cli­ma­tique. Celui qui a fait le plus de tort à la Terre-Mère a l’obligation de réduire le plus ses émis­sions, de répa­rer le dom­mage et de trans­fé­rer des aides finan­cières et tech­no­lo­giques vers les pays du Sud pour les aider à faire face au problème.

Ces appuis finan­ciers et tech­no­lo­giques ne doivent pas consti­tuer des prêts, mais doivent être consi­dé­rés comme des répa­ra­tions en recon­nais­sance de la dette envi­ron­ne­men­tale. De plus, ces aides ne doivent être liées à aucune autre condi­tion que l’obligation d’utiliser cet argent pour la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique et pour faire face aux pro­blèmes sociaux, éco­no­miques et envi­ron­ne­men­taux causés par ce chan­ge­ment. Ces res­sources ne doivent pas être gérées par la Banque Mondiale, ni par les Institutions finan­cières inter­na­tio­nales ou banques pri­vées, et la banque privée, qui toutes ont promu le modèle néo­li­bé­ral prédateur.

6. La crise cli­ma­tique a non seule­ment des causes claires, mais aussi des res­pon­sables évi­dents : les pays hau­te­ment indus­tria­li­sés et leurs entre­prises trans­na­tio­nales. Personne ne doit échap­per à sa res­pon­sa­bi­lité et le prin­cipe de la Convention selon lequel « nous sommes tous res­pon­sables, mais les­dites res­pon­sa­bi­li­tés sont dif­fé­ren­ciées » doit être appliqué.

7. Nous nous oppo­sons aux fausses solu­tions : celles des mar­chés du car­bone et de la bio­di­ver­sité, des agro­car­bu­rants, des grands bar­rages, de la cap­ta­tion et du sto­ckage du car­bone et du bio­char [char­bon de bois pro­duit à partir de la bio­masse et qui peut aussi être uti­lisé pour enri­chir les sols]. Nous nous oppo­sons à la mar­chan­di­sa­tion de la vie. Ce sont les causes sys­té­miques qu’il faut affron­ter, la manière même de pro­duire et de consommer.

Il faut reboi­ser avec des plants d’arbres natifs, en uti­li­sant les pra­tiques ances­trales des peuples indi­gènes et des com­mu­nau­tés de pay­sans et de femmes. Il faut aussi éviter la défo­res­ta­tion et la dégra­da­tion des sols, géné­rée par l’exploitation même des forêts et l’extraction de leurs res­sources natu­relles. Il faut aussi le plein res­pect des droits des com­mu­nau­tés qui habitent ces forêts, en res­pec­tant la Convention des Nations Unies pour l’Elimination de toutes les Formes de Discrimination des Femmes et la Déclaration des Droits des Peuples Indigènes. Il faut accor­der une atten­tion par­ti­cu­lière aux peuples indi­gènes et aux popu­la­tions tra­di­tion­nelles qui nous donnent l’exemple de la ges­tion durable de leurs forêts, et on doit res­pec­ter éga­le­ment le prin­cipe de consul­ta­tion libre et d’information four­nie avant que ne soit entre­prise une quel­conque action sur leurs territoires.

• Sous ses appa­rences trom­peuses, le pro­gramme REDD (Réduction d’Emissions par la Dégradation et la Déforestation) ne res­pecte pas ces condi­tions. Son objec­tif est de garan­tir les droits des « inves­tis­seurs», supé­rieurs à ceux des peuples qui habitent sur ces ter­ri­toires. Leurs droits à eux sont bien défen­dus devant les tri­bu­naux pénaux ou com­mer­ciaux, ce qui est loin d’être le cas des droits humains.

• Le pro­gramme REDD a comme objec­tif d’incorporer au marché les terres fer­tiles, riches en eau et en res­sources natu­relles. Cela se fait en vio­lant la sou­ve­rai­neté ter­ri­to­riale et en empê­chant les com­mu­nau­tés qui habitent ce ter­ri­toire de l’utiliser pour leur vie quo­ti­dienne. Tout le monde sait pour­tant que ce ne sont pas les com­mu­nau­tés et les peuples indi­gènes qui déboisent et dégradent les sols, mais les com­pa­gnies minières, agro-indus­trielles et pétro­lières ainsi que l’industrie du bois. En somme, cela consti­tue une contre-réforme agraire à l’échelle mon­diale. Pour toutes ces rai­sons, nous consi­dé­rons que le pro­gramme REDD consti­tue une fausse solu­tion de plus et nous refu­sons son implantation.

• Les cer­ti­fi­cats de car­bone ne réduisent pas les émis­sions, ils ont été un méca­nisme pour com­pen­ser la non-exé­cu­tion des enga­ge­ments de réduc­tion des émis­sions de la part des pays du Nord par l’achat de droits d’émission par d’autres pays.

8. Nous assis­tons avec une pro­fonde indi­gna­tion aux tac­tiques des pays indus­tria­li­sés qui pré­tendent en finir avec le pro­to­cole de Kyoto et la Convention qui uti­lisent les pro­messes de finan­ce­ment pour briser des volon­tés, divi­ser des groupes comme le G77 + la Chine, isoler la Bolivie et les pays de l’ALBA [Alliance Bolivarienne pour les Amériques], en les ren­dant cou­pables de l’échec du sommet, alors que les véri­tables cou­pables de cet échec sont les pays qui conti­nuent à pro­mou­voir de fausses solutions.

La seule chose qui dans le Protocole de Kyoto inté­resse cer­tains pays, c’est la base juri­dique des mar­chés du car­bone. Pour cela, ils dési­rent faire passer celle-ci dans le texte de négo­cia­tion du groupe d’Action Coopérative à Long Terme. C’est là une démons­tra­tion de plus de la ten­ta­tive de cer­tains pays d’échapper aux enga­ge­ments de réduc­tion d’émissions, tout en s’assurant de la conti­nuité et de l’expansion des méca­nismes basés sur le marché, même en ayant mis fin aux accords de Kyoto.

Nous nous oppo­sons aux ten­ta­tives de ne pas mettre en appli­ca­tion la seconde période d’engagements du Protocole de Kyoto. Nous cou­rons le risque de recu­ler sur ce qui a été acquis en 18 ans de négo­cia­tions, et de perdre des prin­cipes de jus­tice qui avaient été gagnés par la Convention.

Plus encore, nous ris­quons que soit détruit le cadre de négo­cia­tions mul­ti­la­té­rales sur le chan­ge­ment cli­ma­tique aux Nations-Unies et que nous soyons alors à la merci des grandes firmes et de leurs gouvernements.

Avec l’approbation de l’accord de Copenhague, des méca­nismes de négo­cia­tion qui excluent des pays sont accep­tés. Le pro­ces­sus de Cancún a été anti­dé­mo­cra­tique, excluant et peu trans­pa­rent, autant avec les gou­ver­ne­ments qu’avec les peuples, preuve en est l’expulsion d’observateurs de la société civile venus pour mani­fes­ter leur refus des fausses solutions.

9. Nous avons des pro­po­si­tions de fond qui sont viables. Elles sont conte­nues dans l’Accord des Peuples, nous les avons expri­mées face à l’opinion publique et aux gou­ver­ne­ments, mais beau­coup de gou­ver­ne­ments sont pris au piège du dis­cours sur les accords dits viables, c’est-à-dire qu’ils soient accep­tables pour ceux qui ne pensent qu’à leurs affaires, et à toutes celles qu’ils vont pou­voir faire dans le futur. L’approche des mou­ve­ments sociaux est autre. Ce qui nous importe, c’est l’évidence du drame que vivent déjà cer­tains en raison de la crise cli­ma­tique qui tend rapi­de­ment tend à s’approfondir et à s’étendre. Nous exi­geons des solu­tions réelles qui ne peuvent s’appuyer sur le marché, mais qui, au contraire, sont de la res­pon­sa­bi­lité des gouvernements.

10. Parvenir à la survie de notre Terre-Mère et de la vie elle-même implique de dimi­nuer dras­ti­que­ment les émis­sions en adop­tant des enga­ge­ments contrai­gnants et en créant un tri­bu­nal qui sanc­tionne for­te­ment ceux qui ne les res­pectent pas.

Dans la pers­pec­tive de la Justice Climatique, cela implique des res­pon­sa­bi­li­tés dif­fé­ren­ciées, des fonds d’appui public natio­naux et étran­gers (pas du crédit) accor­dés à titre de paie­ment du dom­mage causé et qui ne soient pas gérés par la Banque Mondiale.

Nous vou­lons :
• Une tran­si­tion vers un nou­veau modèle de pro­duc­tion et de consom­ma­tion non « déve­lop­pe­men­ta­liste » et qui se fasse avec justice ;
• des limites impé­ra­tives à toutes les formes de dégra­da­tion de la nature ;
• la tran­si­tion vers un nou­veau modèle énergétique ;
• pri­vi­lé­gier les mar­chés locaux qui évitent les fortes émis­sions de gaz à effet de serre asso­ciées à l’importation et à l’exportation. Le libre marché mon­dial affirme qu’il abaisse les coûts des pro­duits pour les consom­ma­teurs, mais si l’on intègre les coûts envi­ron­ne­men­taux, on voit alors que le bon marché est cher.

11. Un nou­veau modèle, ou mieux dit un modèle ances­tral de pro­duc­tion agri­cole, syl­vi­cole et céréa­lière basé sur la pro­duc­tion éco­lo­gique et orga­nique fami­liale, une pro­duc­tion des­ti­née à des mar­chés locaux et qui tend vers la sécu­rité et la sou­ve­rai­neté ali­men­taire, avec des semences dites créoles [des semences que les pay­sans peuvent repro­duire eux-mêmes]. Avec des poli­tiques publiques et des appuis adé­quats en faveur des pay­sans, on peut non seule­ment ali­men­ter l’humanité, mais encore col­la­bo­rer signi­fi­ca­ti­ve­ment à la réduc­tion des émissions.

Toutes les véri­tables solu­tions incluent le plein res­pect de tous les droits civils, poli­tiques, éco­no­miques, sociaux, envi­ron­ne­men­taux et cultu­rels des peuples indi­gènes et autochtones.

Nos reven­di­ca­tions s’inscrivent dans le tor­rent de luttes qui sont livrées et se livrent encore à l’échelle mon­diale contre le libre-échange et le modèle néo­li­bé­ral, dans le cadre de mobi­li­sa­tions paral­lèles aux réunions du G20, de l’OMC et des négo­cia­tions du Traité de Libre Commerce (TLC).

Nous nous enga­geons à :
• Continuer à mar­cher vers la construc­tion d’un mou­ve­ment pour la défense de la nature fort, mul­ti­sec­to­riel et unifié, et de tra­vailler dans une démarche de conscien­ti­sa­tion, d’éducation et d’organisation depuis la base.
• Approfondir les pro­po­si­tions que nous avons avan­cées dans l’Accord de Cochabamba [d’avril 2010].
• Evaluer les pos­si­bi­li­tés et les moda­li­tés d’une consul­ta­tion popu­laire, d’étudier la pos­si­bi­lité d’un nou­veau Sommet des Peuples, de même que d’autres formes d’implication de nou­veaux sec­teurs populaires.
• Augmenter l’organisation et la pres­sion sur nos gou­ver­ne­ments natio­naux et au niveau global.

Changeons le sys­tème pas le climat !
Que la Banque Mondiale sorte de la ques­tion du climat !

Cancún, 10 décembre 2010 (Traduction A l’Encontre)

(17 décembre 2010

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