Débat Les mouvements sociaux sont-ils solubles dans l’austérité ? (1)

Pierre Puchot s’entretient avec C. Durand et L. Mathieu *

L’un des paradoxes de la période actuelle est la faiblesse des mouvements contestataires, alors même que le capitalisme traverse une des plus graves crises de son histoire. Crise grecque, déclin de l’altermondialisme, échec des organisations syndicales et des mobilisations sociales… Première partie de notre analyse au long cours avec l’économiste de l’EHESS, Cédric Durand, et le sociologue du CNRS, Lilian Mathieu, auteurs de deux ouvrages sur le capitalisme et les luttes parus début 2010 [1].

Quelle analyse faites-vous du plan d’aide européen à la Grèce, dont la première tranche de 14,5 milliards d’euros a été versée mardi 18 mai?

Cédric Durand.- Le mécanisme qui se met en place ne peut pas, honnêtement, être qualifié d’«aide». Les versements à la Grèce ne visent pas à l’aider mais à sauver les banques françaises et allemandes d’un défaut grec. Celles-ci sont en effet lourdement exposées puisqu’elles détiennent ensemble près de 100 milliards d’euros de bons du trésor grecs. Et, de fait, un peu de la même façon qu’on parlait d’«aide» du Fonds monétaire international aux pays en développement dans les années 1980 et 1990, on retrouve aujourd’hui ce même FMI et l’Europe apportant une «aide» à des pays souffrant de problèmes de financement. Ce qu’il faut voir, c’est l’ampleur de la contrepartie demandée, c’est-à-dire un plan d’ajustement considérable qui est imposé au peuple grec, en terme de fiscalité, avec en particulier la hausse de la TVA, de baisse de salaire, d’allongement de l’âge de la retraite, etc. Ce «pack d’austérité» est le début de ce qui s’annonce dans toute l’Europe.

Prenons un peu de champ, et envisageons la situation dans laquelle nous nous trouvons. Nous avons le choix entre affronter les marchés financiers en imposant un moratoire, une restructuration de la dette, etc., ou accepter les exigences des marchés et donc mettre en œuvre des politiques d’austérité pour assurer à tout prix la continuité du paiement de la dette.

Mais cette alternative n’en est pas une: en suivant la seconde option, on ne fait que précipiter les économies dans la dépression. Et ce qui nous arrive en Europe, c’est une spirale dans laquelle l’activité et la consommation vont se réduire, le chômage augmenter, et donc les recettes des Etats vont diminuer, et la dette des Etats ne sera pas remboursée.

De fait, on reproduit aujourd’hui les mêmes erreurs que celles faites au début des années 1930 par le bloc-or, des pays qui avaient choisi l’austérité généralisée face à la crise.

Votre livre s’intitule Le capitalisme est-il indépassable? De votre point de vue, que nous apprend la crise actuelle sur l’évolution d’un système qui domine depuis plusieurs siècles?

Cédric Durand.- Ce livre renvoie à deux idées principales: la première, c’est que l’émergence du capitalisme n’était pas une fatalité. C’est un processus historique contingent, l’histoire aurait pu se passer autrement. La seconde chose, qui nous intéresse plus dans l’immédiat, c’est que le capitalisme est très fragile. On a l’impression qu’il est établi pour toujours, il y a une sorte de naturalisation idéologique du système… Mais il n’en est rien. Le capitalisme est fragile pour deux raisons: de par l’instabilité intrinsèque du processus d’accumulation du capital, et c’est ce que vient de révéler la crise actuelle, qui n’est pas simplement financière, mais qui s’inscrit dans plusieurs décennies de ralentissement de cette accumulation. Mais il est fragile aussi en raison des conflits qu’il génère entre les classes sociales, source permanente d’instabilité politique.

Pourquoi une telle faiblesse des mouvements sociaux, alors même que la crise actuelle devrait leur donner le champ libre pour proposer une critique audible du libéralisme économique?

Lilian Mathieu – Le type de crise du capitalisme n’est pas le même aujourd’hui que dans les années post-1968.

La crise de 1968, et c’est ce que montrent Luc Boltanski et Eve Chiapello dans Le Nouvel Esprit du capitalisme, c’est une crise de l’adhésion au capitalisme. C’est ce qu’expriment d’une certaine manière les modes de vie communautaires, qui ont été marginaux, mais qui malgré tout ont eu un certain retentissement, c’est qu’il existait une possibilité de défection de cet univers du capitalisme et du salariat. Il y avait aussi l’existence d’un contre-modèle, l’URSS, qui était critiquée et critiquable, mais qui constituait une réponse à cet effet d’inéluctabilité du capitalisme.

Ces deux échappatoires, si je puis dire, ont aujourd’hui disparu. Et, comme dirait Hirschman, il y a une sorte de loyauté forcée au capitalisme. Parce qu’il n’y a pas la possibilité de faire défection. L’autre facteur mis en avant par Hirschman, c’est la prise de parole. Et

précisément, celle-ci n’a pas été très fructueuse ces dernières années. On a vu au premier semestre de l’année passée ce qu’il en était pour les mouvements sociaux: il y a des velléités de contestation, mais qui tournent court, pour différentes raisons, et notamment en raison d’une surestimation de la faiblesse du mouvement par les organisations syndicales.

Dans le chapitre sur les cycles de contestation, vous évoquez le concept de «structure des opportunités politiques». De quoi s’agit-il ? En quoi ce schéma vous paraît-il opérant aujourd’hui?

Lilian Mathieu.- Le concept de cycles de contestation tel qu’il est formulé ici, c’est l’idée qu’un premier succès encourage d’autres acteurs à contester à leur tour. Analysé chez Sydney Tarrow, c’est une exacerbation des antagonismes structurels de la société qui produit de la contestation victorieuse, et encourage d’autres mouvements. Or, dans la situation actuelle, nous n’avons pas de succès significatifs qui pourraient avoir cet effet d’entraînement. On l’a eu un peu en 1995: le mouvement a été un succès très limité, parce que la CSG et l’essentiel du plan Juppé sont passés. Mais ce qui a été vécu comme une victoire, c’est qu’il soit possible de bloquer le pays, de susciter une grève et des défilés aussi massifs. Cela a relancé une certaine combativité. Par la suite, le cycle s’est épuisé,notamment parce qu’il a été capté par le politique, à travers la gauche plurielle.

Depuis, aucune des mobilisations n’a réussi à faire barrage aux politiques libérales du gouvernement, hormis celle sur le CPE, mais qui a été très peu valorisée par les organisations syndicales. Ce n’est pas la détermination qui fait défaut, on l’a encore vu l’année passée: les deux premières journées de mobilisation de janvier et de mars ont été impressionnantes. Mais l’idée des organisations syndicales de chaque fois remettre ça «dans deux mois» a sonné comme un aveu d’impuissance et d’incapacité à construire un mouvement durable.

«L’idéologie néolibérale ne fonctionne plus»

Cédric Durand.- Effectivement, la situation est un peu surprenante: cela fait longtemps qu’on n’a pas vu une crise idéologique de cette ampleur. L’idéologie néolibérale n’a jamais suscité une adhésion absolue de la population, mais elle s’appuyait quand même sur un large ensemble de personnes qui pensaient que cela allait apporter de la croissance, etc. Aujourd’hui, avec la crise, on sait désormais qu’il n’y a aucune raison objective qui

justifie les sacrifices et concessions subies ou acceptées ces dernières années. Les mesures néolibérales n’ont pas apporté ce qu’elles promettaient.

Deuxième élément de cette crise idéologique: les dirigeants sont complètement déboussolés, et changent de position à quelques jours d’intervalle. Le bon exemple de cela, c’est le directeur de la banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet. Il avait promis, il y a quelques semaines, qu’il ne prendrait pas de la dette grecque si elle était dégradée en «Junk bond». Lorsqu’elle a été dégradée, il a accepté de la prendre.

De même,il y a dix jours, Trichet expliquait, le jeudi qui précédait le week-end de l’annonce du plan de relance, qu’il ne rachèterait pas les titres de la dette publique sur les marchés secondaires, ce qui est un dogme néolibéral absolu, un principe clé de leur dispositif. Dans la nuit du dimanche au lundi, Trichet a engagé les premières actions en achetant les bons de la dette. Ce sont des points un peu techniques, mais qui montrent que leur idéologie ne fonctionne plus. On est donc face à une certaine faiblesse du pouvoir, qui a de grandes difficultés à penser le monde dans lequel nous nous trouvons, et donc à mettre en œuvre des politiques qui fonctionnent.

Le paradoxe, c’est que, de l’autre côté, on a une faiblesse des mobilisations, qui ne sont pas à la hauteur des opportunités. Pour l’expliquer, j’aimerais revenir sur les conditions économiques des crises des années 1970 et d’aujourd’hui. Pour l’économie marxiste, il y a trois points essentiels qui permettent de penser le rapport de force capital/travail au niveau micro-économique.

Le mécanisme de «l’armée de réserve», c’est-à-dire le chômage, qui permet une pression à la baisse sur les salaires, qui discipline les travailleurs et affaiblit leurs capacités de mobilisation. La domination du capital sur le processus de développement technologique, avec lequel il vise à gagner des parts de marché, à faire du profit mais également à accentuer sa domination sur le travail. De ce point de vue, le développement des technologies de l’information et de la communication a aussi contribué à accentuer cette domination, et la mise en concurrence des travailleurs, avec toute une série de pratiques de benchmarking, etc. Une capacité à diviser les travailleurs. Aujourd’hui, on retrouve ce mécanisme dans l’éclatement des groupes en plusieurs établissements, dans la segmentation internationale des processus productifs… Exemple: quand sur une chaîne automobile, il vous suffit d’être 20% à cesser le travail pour bloquer l’ensemble de l’établissement, vous pesez significativement dans le rapport de force. Lorsque, au contraire, vous êtes éclatés dans toute une série d’établissements, et que, lors de la grève, des gens de l’établissement d’à côté sont disponibles pour venir vous remplacer, vous êtes très faibles.

Ces trois mécanismes se combinent pour affaiblir la capacité de mobilisation des travailleurs sur leur lieu de travail, et donc bien sûr les organisations syndicales.

Lilian Mathieu.- Il n’y a qu’à regarder les statistiques et la baisse des journées de grève. Avec le développement des phénomènes de sous-traitance, ce processus s’est accéléré. Il est beaucoup plus difficile de se syndiquer au sein d’une PME, parce qu’on est immédiatement repéré et stigmatisé. Et de fait, la constitution d’une unité syndicale devient un enjeu en soi. De fait, les ressources organisationnelles et militantes sur le lieu de travail, utiles pour la résistance aux logiques capitalistes, ont aujourd’hui disparu.

Des conflits sur le lieu de travail à ceux liés aux processus de marchandisation…

Cédric Durand.- Je voudrais pointer une autre idée, qu’évoque Beverley Silver dans une étude très «macro»sur les luttes et le déplacement du capital aux XIXe et XXe siècles. Elle pointe deux types de conflits: «à la Marx» sur le lieu de travail, «à la Polanyi» renvoyant davantage à la marchandisation, et dans quelle mesure celle-ci régule la société. Jusque dans les années 1970, on se serait trouvé dans une situation de conflit du premier type, sur le lieu de travail, pour espérer gagner des choses. Aujourd’hui, ce ne semble plus possible, parce que le rapport de force s’est dégradé, et parce que la mondialisation met directement en résonance chaque conflit avec l’organisation générale des politiques économiques.

En revanche, toute la frustration engendrée depuis deux décennies par les processus de marchandisation cherche à se résoudre politiquement, et sur ce plan-là, il y a de fait peu de marge de manœuvre pour quelque chose de progressif. Lorsqu’elles se développent, les luttes le font très vite de manière politique. Et s’il doit y avoir des luttes dans cette crise, vu la dureté des conflits actuels et à venir, elles poseront nécessairement des questions d’organisation politique. Parce qu’il n’y a plus, dans le capitalisme tel qu’il est structuré aujourd’hui, de place pour des ajustements à la marge.

Ces phénomènes permettent d’expliquer la déliquescence des mouvements syndicaux, mais pas celle du mouvement d’altermondialisation, important au début des années 2000, et qui paraît depuis en perte de vitesse…

Lilian Mathieu.- Le problème de ce mouvement, c’est qu’il n’a pas apporté de victoire significative. On peut évoquer aussi son refus de s’engager sur un terrain proprement politique, de proposer des alternatives au capitalisme néolibéral. Du fait de son investissement particulier sur la sphère intellectuelle, il y a eu enfin des

effets de sélection sociale. La sociographie des militants altermondialistes, ce sont des «super-diplômés», ce sont davantage des étudiants et des salariés du public, qui se prennent moins de plein fouet les effets de la mondialisation libérale.

Cédric Durand.- Je vois les choses différemment: le mouvement altermondialiste, c’est avant tout une façon de gérer les mouvements sociaux. C’est un “mouvement des mouvements”, qui s’inscrit dans la longue durée. Un peu comme le mouvement ouvrier, qui s’est formé au XIXe siècle, a été par la suite au centre des mobilisations pendant des décennies. Ce que le mouvement altermondialiste a tenté de faire, c’est de gérer au niveau international une pluralité de questions et d’acteurs. De ce point de vue, on est arrivé à un palier, mais il y a un certain acquis, qui va devoir se développer, tout simplement parce qu’on ne dispose pas d’autres ressources. Ce qui a été élaboré dans le mouvement altermondialiste, c’est le versant militant des théories critiques qui ont fleuri au cours des dernières décennies. Il faut le temps que ça irrigue, que cela imprègne les différentes cultures militantes. Mais au final, on interprétera correctement ce qui s’est passé à la fin du XXe siècle avec un peu plus de distance.

Mais il y a un deuxième point: quand on parle du recul du mouvement alter, il faut être prudent, car il y a eu des manifestations numériquement très importantes lors du G8 qui a eu lieu en Allemagne il y a 18 mois. On songe aussi à ce qu’il s’est passé à Copenhague: beaucoup de monde, de nouvelles alliances, et de nouvelles questions. En France, d’accord, Attac s’est un peu cassé la gueule, mais au niveau international, le mouvement alter est toujours là.

[1] Cedric Durand, Le capitalisme est-il indépassable ?, Ed. Textuel, 2010 ; Lilian Mathieu, Les années 70, un âge d’or des luttes ?, Editions Textuel, 2010

* Entretien publié par le site Mediapart.

(21 mai 2010)

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