Débat Les mouvements sociaux sont-ils solubles dans l’austérité ? (1)

Mis en ligne le 22 mai 2010

Pierre Puchot s’entretient avec C. Durand et L. Mathieu *

L’un des para­doxes de la période actuelle est la fai­blesse des mou­ve­ments contes­ta­taires, alors même que le capi­ta­lisme tra­verse une des plus graves crises de son his­toire. Crise grecque, déclin de l’altermondialisme, échec des orga­ni­sa­tions syn­di­cales et des mobi­li­sa­tions sociales… Première partie de notre ana­lyse au long cours avec l’économiste de l’EHESS, Cédric Durand, et le socio­logue du CNRS, Lilian Mathieu, auteurs de deux ouvrages sur le capi­ta­lisme et les luttes parus début 2010 [1].

Quelle ana­lyse faites-vous du plan d’aide euro­péen à la Grèce, dont la pre­mière tranche de 14,5 mil­liards d’euros a été versée mardi 18 mai ?

Cédric Durand.- Le méca­nisme qui se met en place ne peut pas, hon­nê­te­ment, être qua­li­fié d’«aide ». Les ver­se­ments à la Grèce ne visent pas à l’aider mais à sauver les banques fran­çaises et alle­mandes d’un défaut grec. Celles-ci sont en effet lour­de­ment expo­sées puisqu’elles détiennent ensemble près de 100 mil­liards d’euros de bons du trésor grecs. Et, de fait, un peu de la même façon qu’on par­lait d’«aide » du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal aux pays en déve­lop­pe­ment dans les années 1980 et 1990, on retrouve aujourd’hui ce même FMI et l’Europe appor­tant une « aide » à des pays souf­frant de pro­blèmes de finan­ce­ment. Ce qu’il faut voir, c’est l’ampleur de la contre­par­tie deman­dée, c’est-à-dire un plan d’ajustement consi­dé­rable qui est imposé au peuple grec, en terme de fis­ca­lité, avec en par­ti­cu­lier la hausse de la TVA, de baisse de salaire, d’allongement de l’âge de la retraite, etc. Ce « pack d’austérité » est le début de ce qui s’annonce dans toute l’Europe.

Prenons un peu de champ, et envi­sa­geons la situa­tion dans laquelle nous nous trou­vons. Nous avons le choix entre affron­ter les mar­chés finan­ciers en impo­sant un mora­toire, une restruc­tu­ra­tion de la dette, etc., ou accep­ter les exi­gences des mar­chés et donc mettre en œuvre des poli­tiques d’austérité pour assu­rer à tout prix la conti­nuité du paie­ment de la dette.

Mais cette alter­na­tive n’en est pas une : en sui­vant la seconde option, on ne fait que pré­ci­pi­ter les éco­no­mies dans la dépres­sion. Et ce qui nous arrive en Europe, c’est une spi­rale dans laquelle l’activité et la consom­ma­tion vont se réduire, le chô­mage aug­men­ter, et donc les recettes des Etats vont dimi­nuer, et la dette des Etats ne sera pas rem­bour­sée.

De fait, on repro­duit aujourd’hui les mêmes erreurs que celles faites au début des années 1930 par le bloc-or, des pays qui avaient choisi l’austérité géné­ra­li­sée face à la crise.

Votre livre s’intitule Le capi­ta­lisme est-il indé­pas­sable ? De votre point de vue, que nous apprend la crise actuelle sur l’évolution d’un sys­tème qui domine depuis plu­sieurs siècles ?

Cédric Durand.- Ce livre ren­voie à deux idées prin­ci­pales : la pre­mière, c’est que l’émergence du capi­ta­lisme n’était pas une fata­lité. C’est un pro­ces­sus his­to­rique contin­gent, l’histoire aurait pu se passer autre­ment. La seconde chose, qui nous inté­resse plus dans l’immédiat, c’est que le capi­ta­lisme est très fra­gile. On a l’impression qu’il est établi pour tou­jours, il y a une sorte de natu­ra­li­sa­tion idéo­lo­gique du sys­tème… Mais il n’en est rien. Le capi­ta­lisme est fra­gile pour deux rai­sons : de par l’instabilité intrin­sèque du pro­ces­sus d’accumulation du capi­tal, et c’est ce que vient de révé­ler la crise actuelle, qui n’est pas sim­ple­ment finan­cière, mais qui s’inscrit dans plu­sieurs décen­nies de ralen­tis­se­ment de cette accu­mu­la­tion. Mais il est fra­gile aussi en raison des conflits qu’il génère entre les classes sociales, source per­ma­nente d’instabilité poli­tique.

Pourquoi une telle fai­blesse des mou­ve­ments sociaux, alors même que la crise actuelle devrait leur donner le champ libre pour pro­po­ser une cri­tique audible du libé­ra­lisme éco­no­mique ?

Lilian Mathieu – Le type de crise du capi­ta­lisme n’est pas le même aujourd’hui que dans les années post-1968.

La crise de 1968, et c’est ce que montrent Luc Boltanski et Eve Chiapello dans Le Nouvel Esprit du capi­ta­lisme, c’est une crise de l’adhésion au capi­ta­lisme. C’est ce qu’expriment d’une cer­taine manière les modes de vie com­mu­nau­taires, qui ont été mar­gi­naux, mais qui malgré tout ont eu un cer­tain reten­tis­se­ment, c’est qu’il exis­tait une pos­si­bi­lité de défec­tion de cet uni­vers du capi­ta­lisme et du sala­riat. Il y avait aussi l’existence d’un contre-modèle, l’URSS, qui était cri­ti­quée et cri­ti­quable, mais qui consti­tuait une réponse à cet effet d’inéluctabilité du capi­ta­lisme.

Ces deux échap­pa­toires, si je puis dire, ont aujourd’hui dis­paru. Et, comme dirait Hirschman, il y a une sorte de loyauté forcée au capi­ta­lisme. Parce qu’il n’y a pas la pos­si­bi­lité de faire défec­tion. L’autre fac­teur mis en avant par Hirschman, c’est la prise de parole. Et

pré­ci­sé­ment, celle-ci n’a pas été très fruc­tueuse ces der­nières années. On a vu au pre­mier semestre de l’année passée ce qu’il en était pour les mou­ve­ments sociaux : il y a des vel­léi­tés de contes­ta­tion, mais qui tournent court, pour dif­fé­rentes rai­sons, et notam­ment en raison d’une sur­es­ti­ma­tion de la fai­blesse du mou­ve­ment par les orga­ni­sa­tions syn­di­cales.

Dans le cha­pitre sur les cycles de contes­ta­tion, vous évo­quez le concept de « struc­ture des oppor­tu­ni­tés poli­tiques ». De quoi s’agit-il ? En quoi ce schéma vous paraît-il opé­rant aujourd’hui ?

Lilian Mathieu.- Le concept de cycles de contes­ta­tion tel qu’il est for­mulé ici, c’est l’idée qu’un pre­mier succès encou­rage d’autres acteurs à contes­ter à leur tour. Analysé chez Sydney Tarrow, c’est une exa­cer­ba­tion des anta­go­nismes struc­tu­rels de la société qui pro­duit de la contes­ta­tion vic­to­rieuse, et encou­rage d’autres mou­ve­ments. Or, dans la situa­tion actuelle, nous n’avons pas de succès signi­fi­ca­tifs qui pour­raient avoir cet effet d’entraînement. On l’a eu un peu en 1995 : le mou­ve­ment a été un succès très limité, parce que la CSG et l’essentiel du plan Juppé sont passés. Mais ce qui a été vécu comme une vic­toire, c’est qu’il soit pos­sible de blo­quer le pays, de sus­ci­ter une grève et des défi­lés aussi mas­sifs. Cela a relancé une cer­taine com­ba­ti­vité. Par la suite, le cycle s’est épuisé,notamment parce qu’il a été capté par le poli­tique, à tra­vers la gauche plu­rielle.

Depuis, aucune des mobi­li­sa­tions n’a réussi à faire bar­rage aux poli­tiques libé­rales du gou­ver­ne­ment, hormis celle sur le CPE, mais qui a été très peu valo­ri­sée par les orga­ni­sa­tions syn­di­cales. Ce n’est pas la déter­mi­na­tion qui fait défaut, on l’a encore vu l’année passée : les deux pre­mières jour­nées de mobi­li­sa­tion de jan­vier et de mars ont été impres­sion­nantes. Mais l’idée des orga­ni­sa­tions syn­di­cales de chaque fois remettre ça « dans deux mois » a sonné comme un aveu d’impuissance et d’incapacité à construire un mou­ve­ment durable.

« L’idéologie néo­li­bé­rale ne fonc­tionne plus »

Cédric Durand.- Effectivement, la situa­tion est un peu sur­pre­nante : cela fait long­temps qu’on n’a pas vu une crise idéo­lo­gique de cette ampleur. L’idéologie néo­li­bé­rale n’a jamais sus­cité une adhé­sion abso­lue de la popu­la­tion, mais elle s’appuyait quand même sur un large ensemble de per­sonnes qui pen­saient que cela allait appor­ter de la crois­sance, etc. Aujourd’hui, avec la crise, on sait désor­mais qu’il n’y a aucune raison objec­tive qui

jus­ti­fie les sacri­fices et conces­sions subies ou accep­tées ces der­nières années. Les mesures néo­li­bé­rales n’ont pas apporté ce qu’elles pro­met­taient.

Deuxième élé­ment de cette crise idéo­lo­gique : les diri­geants sont com­plè­te­ment débous­so­lés, et changent de posi­tion à quelques jours d’intervalle. Le bon exemple de cela, c’est le direc­teur de la banque cen­trale euro­péenne, Jean-Claude Trichet. Il avait promis, il y a quelques semaines, qu’il ne pren­drait pas de la dette grecque si elle était dégra­dée en « Junk bond ». Lorsqu’elle a été dégra­dée, il a accepté de la prendre.

De même,il y a dix jours, Trichet expli­quait, le jeudi qui pré­cé­dait le week-end de l’annonce du plan de relance, qu’il ne rachè­te­rait pas les titres de la dette publique sur les mar­chés secon­daires, ce qui est un dogme néo­li­bé­ral absolu, un prin­cipe clé de leur dis­po­si­tif. Dans la nuit du dimanche au lundi, Trichet a engagé les pre­mières actions en ache­tant les bons de la dette. Ce sont des points un peu tech­niques, mais qui montrent que leur idéo­lo­gie ne fonc­tionne plus. On est donc face à une cer­taine fai­blesse du pou­voir, qui a de grandes dif­fi­cul­tés à penser le monde dans lequel nous nous trou­vons, et donc à mettre en œuvre des poli­tiques qui fonc­tionnent.

Le para­doxe, c’est que, de l’autre côté, on a une fai­blesse des mobi­li­sa­tions, qui ne sont pas à la hau­teur des oppor­tu­ni­tés. Pour l’expliquer, j’aimerais reve­nir sur les condi­tions éco­no­miques des crises des années 1970 et d’aujourd’hui. Pour l’économie mar­xiste, il y a trois points essen­tiels qui per­mettent de penser le rap­port de force capital/​travail au niveau micro-éco­no­mique.

Le méca­nisme de « l’armée de réserve », c’est-à-dire le chô­mage, qui permet une pres­sion à la baisse sur les salaires, qui dis­ci­pline les tra­vailleurs et affai­blit leurs capa­ci­tés de mobi­li­sa­tion. La domi­na­tion du capi­tal sur le pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique, avec lequel il vise à gagner des parts de marché, à faire du profit mais éga­le­ment à accen­tuer sa domi­na­tion sur le tra­vail. De ce point de vue, le déve­lop­pe­ment des tech­no­lo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion a aussi contri­bué à accen­tuer cette domi­na­tion, et la mise en concur­rence des tra­vailleurs, avec toute une série de pra­tiques de bench­mar­king, etc. Une capa­cité à divi­ser les tra­vailleurs. Aujourd’hui, on retrouve ce méca­nisme dans l’éclatement des groupes en plu­sieurs éta­blis­se­ments, dans la seg­men­ta­tion inter­na­tio­nale des pro­ces­sus pro­duc­tifs… Exemple : quand sur une chaîne auto­mo­bile, il vous suffit d’être 20% à cesser le tra­vail pour blo­quer l’ensemble de l’établissement, vous pesez signi­fi­ca­ti­ve­ment dans le rap­port de force. Lorsque, au contraire, vous êtes écla­tés dans toute une série d’établissements, et que, lors de la grève, des gens de l’établissement d’à côté sont dis­po­nibles pour venir vous rem­pla­cer, vous êtes très faibles.

Ces trois méca­nismes se com­binent pour affai­blir la capa­cité de mobi­li­sa­tion des tra­vailleurs sur leur lieu de tra­vail, et donc bien sûr les orga­ni­sa­tions syn­di­cales.

Lilian Mathieu.- Il n’y a qu’à regar­der les sta­tis­tiques et la baisse des jour­nées de grève. Avec le déve­lop­pe­ment des phé­no­mènes de sous-trai­tance, ce pro­ces­sus s’est accé­léré. Il est beau­coup plus dif­fi­cile de se syn­di­quer au sein d’une PME, parce qu’on est immé­dia­te­ment repéré et stig­ma­tisé. Et de fait, la consti­tu­tion d’une unité syn­di­cale devient un enjeu en soi. De fait, les res­sources orga­ni­sa­tion­nelles et mili­tantes sur le lieu de tra­vail, utiles pour la résis­tance aux logiques capi­ta­listes, ont aujourd’hui dis­paru.

Des conflits sur le lieu de tra­vail à ceux liés aux pro­ces­sus de mar­chan­di­sa­tion…

Cédric Durand.- Je vou­drais poin­ter une autre idée, qu’évoque Beverley Silver dans une étude très « macro»sur les luttes et le dépla­ce­ment du capi­tal aux XIXe et XXe siècles. Elle pointe deux types de conflits : « à la Marx » sur le lieu de tra­vail, « à la Polanyi » ren­voyant davan­tage à la mar­chan­di­sa­tion, et dans quelle mesure celle-ci régule la société. Jusque dans les années 1970, on se serait trouvé dans une situa­tion de conflit du pre­mier type, sur le lieu de tra­vail, pour espé­rer gagner des choses. Aujourd’hui, ce ne semble plus pos­sible, parce que le rap­port de force s’est dégradé, et parce que la mon­dia­li­sa­tion met direc­te­ment en réso­nance chaque conflit avec l’organisation géné­rale des poli­tiques éco­no­miques.

En revanche, toute la frus­tra­tion engen­drée depuis deux décen­nies par les pro­ces­sus de mar­chan­di­sa­tion cherche à se résoudre poli­ti­que­ment, et sur ce plan-là, il y a de fait peu de marge de manœuvre pour quelque chose de pro­gres­sif. Lorsqu’elles se déve­loppent, les luttes le font très vite de manière poli­tique. Et s’il doit y avoir des luttes dans cette crise, vu la dureté des conflits actuels et à venir, elles pose­ront néces­sai­re­ment des ques­tions d’organisation poli­tique. Parce qu’il n’y a plus, dans le capi­ta­lisme tel qu’il est struc­turé aujourd’hui, de place pour des ajus­te­ments à la marge.

Ces phé­no­mènes per­mettent d’expliquer la déli­ques­cence des mou­ve­ments syn­di­caux, mais pas celle du mou­ve­ment d’altermondialisation, impor­tant au début des années 2000, et qui paraît depuis en perte de vitesse…

Lilian Mathieu.- Le pro­blème de ce mou­ve­ment, c’est qu’il n’a pas apporté de vic­toire signi­fi­ca­tive. On peut évo­quer aussi son refus de s’engager sur un ter­rain pro­pre­ment poli­tique, de pro­po­ser des alter­na­tives au capi­ta­lisme néo­li­bé­ral. Du fait de son inves­tis­se­ment par­ti­cu­lier sur la sphère intel­lec­tuelle, il y a eu enfin des

effets de sélec­tion sociale. La socio­gra­phie des mili­tants alter­mon­dia­listes, ce sont des « super-diplô­més », ce sont davan­tage des étu­diants et des sala­riés du public, qui se prennent moins de plein fouet les effets de la mon­dia­li­sa­tion libé­rale.

Cédric Durand.- Je vois les choses dif­fé­rem­ment : le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, c’est avant tout une façon de gérer les mou­ve­ments sociaux. C’est un “mou­ve­ment des mou­ve­ments”, qui s’inscrit dans la longue durée. Un peu comme le mou­ve­ment ouvrier, qui s’est formé au XIXe siècle, a été par la suite au centre des mobi­li­sa­tions pen­dant des décen­nies. Ce que le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste a tenté de faire, c’est de gérer au niveau inter­na­tio­nal une plu­ra­lité de ques­tions et d’acteurs. De ce point de vue, on est arrivé à un palier, mais il y a un cer­tain acquis, qui va devoir se déve­lop­per, tout sim­ple­ment parce qu’on ne dis­pose pas d’autres res­sources. Ce qui a été éla­boré dans le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, c’est le ver­sant mili­tant des théo­ries cri­tiques qui ont fleuri au cours des der­nières décen­nies. Il faut le temps que ça irrigue, que cela imprègne les dif­fé­rentes cultures mili­tantes. Mais au final, on inter­pré­tera cor­rec­te­ment ce qui s’est passé à la fin du XXe siècle avec un peu plus de dis­tance.

Mais il y a un deuxième point : quand on parle du recul du mou­ve­ment alter, il faut être pru­dent, car il y a eu des mani­fes­ta­tions numé­ri­que­ment très impor­tantes lors du G8 qui a eu lieu en Allemagne il y a 18 mois. On songe aussi à ce qu’il s’est passé à Copenhague : beau­coup de monde, de nou­velles alliances, et de nou­velles ques­tions. En France, d’accord, Attac s’est un peu cassé la gueule, mais au niveau inter­na­tio­nal, le mou­ve­ment alter est tou­jours là.

[1] Cedric Durand, Le capi­ta­lisme est-il indé­pas­sable ?, Ed. Textuel, 2010 ; Lilian Mathieu, Les années 70, un âge d’or des luttes ?, Editions Textuel, 2010

* Entretien publié par le site Mediapart.

(21 mai 2010)

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