Débat Bolivie : entre la Terre-Mère et une « économie d’extraction »

Mis en ligne le 24 mai 2010

Federico Fuentes *

L’énorme succès qu’a connu le Sommet Mondial des Peuples sur le Changement Climatique et les Droits de la Mère Terre qui s’est déroulé à Cochabamba (Bolivie) du 19 au 22 avril 2010, a confirmé le rôle bien mérité de son ini­tia­teur – le pré­sident boli­vien Evo Morales – en tant que défen­seur impor­tant de l’environnement. Depuis qu’il a été élu en tant que pre­mier pré­sident indi­gène en 2005, Morales n’a cessé de dénon­cer la menace pré­sen­tée par la crise cli­ma­tique et par la des­truc­tion envi­ron­ne­men­tale. Morales a pointé du doigt la vraie cause du pro­blème : le sys­tème capi­ta­liste, « consu­mé­riste » et entraî­née par la recherche de profit.

Evo Morales dirige un puis­sant mou­ve­ment indi­gène qui fait pres­sion pour la réa­li­sa­tion de chan­ge­ments en Bolivie et dans la région, et dont un des mots d’ordre est la res­tau­ra­tion de l’harmonie avec la nature. Ce mou­ve­ment révo­lu­tion­naire indi­gène, conduit par des orga­ni­sa­tions indi­gènes et pay­sannes, a ren­versé du pou­voir l’élite boli­vienne tra­di­tion­nelle en com­bi­nant des batailles élec­to­rales et des insur­rec­tions de masse. Il a com­mencé sa lutte pour la créa­tion d’une nou­velle Bolivie « plu­ri­na­tio­nale » – fondée sur l’intégration et l’égalité des 36 nations indi­gènes de la Bolivie.

Il y a un immense sens de fierté et d’empowerment [prise en charge de sa des­ti­née éco­no­mique, auto­no­mi­sa­tion] en Bolivie, un pays dont les habi­tants autoch­tones ont été tra­di­tion­nel­le­ment exclus. Cette fierté indi­gène revi­ta­li­sée a été le carac­tère clé de la confé­rence de Cochabamba, reflé­tant le rôle impor­tant des mou­ve­ments indi­gènes et pay­sans de la région dans les luttes environnementales.

La décla­ra­tion finale de la confé­rence sou­li­gnait avec force « la récu­pé­ra­tion et le ren­for­ce­ment du savoir, de la sagesse et des pra­tiques ances­trales des peuples indi­gènes » en tant qu’alternative au modèle capi­ta­liste dévas­ta­teur. Le vice-ministre boli­vien Raul Prada a affirmé que la confé­rence incar­nait le début d’une « révo­lu­tion mon­diale du Vivir Bien. » un concept indi­gène aymara qui signi­fie « vivre bien et non au détri­ment d’autrui »

L’impérialisme

Outre ces élé­ments de « cos­mo­vi­sion » indi­gène, la décla­ra­tion expri­mait une posi­tion for­te­ment anti­ca­pi­ta­liste et anti-impé­ria­liste, que reflé­tait éga­le­ment l’ambiance de ce sommet : « Pour qu’il puisse exis­ter une har­mo­nie avec la nature, il faut d’abord qu’il y ait de l’équité entre les êtres humains. » On y dénon­çait clai­re­ment le fait que « les pays déve­lop­pés sont la prin­ci­pale cause du chan­ge­ment cli­ma­tique » et on les y inter­pel­lait pour qu’ils « assument leur res­pon­sa­bi­lité historique ».

Le capi­ta­lisme impé­ria­liste qui a pro­fité aux firmes mul­ti­na­tio­nales du Premier Monde [centres impé­ria­listes] n’a pas seule­ment inten­si­fié les divi­sions entre les riches et les pauvres à l’intérieur des pays et détruit l’environnement. Il a éga­le­ment ren­forcé les divi­sions-inéga­li­tés plu­rielles entre les pays déve­lop­pés et les pays sous-développés.

Après avoir découpé et par­tagé le monde entre eux, les « pays déve­lop­pés», tels que les Etats-Unis et l’Australie, ont uti­lisé leur domi­na­tion sur des pays du Tiers-monde pour les main­te­nir en état de sous-déve­lop­pe­ment. Les éco­no­mies des pays sous-déve­lop­pés ont été orien­tées vers l’extraction des matières pre­mières au profit des éco­no­mies des nations impé­ria­listes. Cette orien­ta­tion des éco­no­mies des pays du Tiers-Monde vers la pro­duc­tion de matières pre­mières peu chères pour l’exportation, à la merci des prix des mar­chés mon­diaux, sou­vent mani­pu­lés par des spé­cu­la­teurs, au lieu de pou­voir se consa­crer à un déve­lop­pe­ment inté­rieur équi­li­bré, contri­bue à main­te­nir ces pays dans un état per­ma­nent de dépen­dance et de pauvreté.

Aucun pays ne démontre ce sys­tème mieux que la Bolivie. Il y a quatre cents ans, la ville minière de Potosi était la troi­sième plus grande ville du monde. Des mil­lions de tonnes d’argent ont été extraits – aidant à finan­cer une partie du déve­lop­pe­ment indus­triel européen.

Aujourd’hui, des mil­liers de tra­vailleurs de coopé­ra­tives tra­vaillent dans les mines d’argent creuses de Potosi dans des condi­tions sous-humaines, qui leur per­mettent juste de sur­vivre. La Bolivie, dont les res­sources ont enri­chi l’Europe, est la nation la plus pauvre d’Amérique du Sud – son éco­no­mie dépend des expor­ta­tions de mine­rais brut et de gaz.

Le défi de la Bolivie

Briser cette dépen­dance consti­tue le défi clé pour le gou­ver­ne­ment boli­vien, et entraîne aussi beau­coup de dif­fi­cul­tés. Lors de la com­pagne élec­to­rale de 2005, celui qui est actuel­le­ment le Vice-pré­sident Alvaro Garcia Lineras, a résumé ce dilemme lorsqu’il a expli­qué que le choix de la Bolivie était « l’industrialisation ou la mort ».

Le gou­ver­ne­ment de Morales a remis les réserves de gaz et de mine­rais sous le contrôle de l’Etat et a natio­na­lisé 13 com­pa­gnies dans le sec­teur du gaz, des mines, des télé­com­mu­ni­ca­tions, des che­mins de fer et de l’électricité. Cette inter­ven­tion éta­tique accrue signi­fie que le sec­teur public, qui repré­sen­tait 12% du pro­duit inté­rieur brut (PIB) en 2005, a passé à 32%, actuel­le­ment. Avec la natio­na­li­sa­tion des réserves de gaz en 2006 et la signa­ture de contrats avec des com­pa­gnies pri­vées plus favo­rables à l’Etat, le sec­teur des hydro­car­bures a dra­ma­ti­que­ment aug­menté, comme sec­teur clé [quasi seul], sa contri­bu­tion au budget de l’Etat, pas­sant de 678 mil­lions de dol­lars en royal­ties en 2005 à 2 mil­liards de dol­lars l’année passée.

Ce revenu sup­plé­men­taire a permis au gou­ver­ne­ment d’augmenter les dépenses sociales, sur­tout pour le ver­se­ment d’aides aux retrai­tés, aux familles avec des enfants en âge sco­laire et aux femmes enceintes. On estime que 2.8 mil­lions de per­sonnes, sur les 9 mil­lions que compte la Bolivie, reçoivent une de ces nou­velles subventions.

Tous les indi­ca­teurs macroé­co­no­miques montrent que l’économie boli­vienne a connu d’importantes amé­lio­ra­tions. L’année der­nière, la Bolivie avait le taux le plus élevé de crois­sance éco­no­mique dans la région. Ayant pu main­te­nir des excé­dents bud­gé­taires durant les cinq der­nières années, le gou­ver­ne­ment a assuré que ses réserves inter­na­tio­nales ont atteint un record de 9 mil­liards de dol­lars états-uniens. Malgré cela, le gou­ver­ne­ment s’est montré en grande partie inca­pable de faire des avan­cées sérieuses avec son pro­gramme d’industrialisation.

Plusieurs de ses pro­jets miniers clés sus­citent la contro­verse, et aucune usine de trai­te­ment du gaz n’a encore été créée dans le pays. Ceci s’explique entre autres par une com­bi­nai­son entre les rela­tions dif­fi­ciles avec les mul­ti­na­tio­nales et un manque de cadre tech­nique. En consé­quence, on peut dire que l’économie boli­vienne – et donc les pro­grammes sociaux – sont plus dépen­dants des acti­vi­tés d’extraction qu’il y a cinq ans.

Débats et dilemmes

C’est ce pro­blème qui est au cœur des débats qui ont surgi lors de la confé­rence cli­ma­tique sur des ques­tions com­plexes. Ils concernent notam­ment l’implication de gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes comme ceux de la Bolivie, du Venezuela et de l’Equateur, dans l’extraction de pétrole en Amazonie ainsi que dans l’approfondissement en Amérique latine du modèle basé sur extraction.

Alberto Acosta, l’ex-président de l’Assemblée Constituante en Equateur qui a pro­duit la pre­mière consti­tu­tion à niveau mon­dial défen­dant expli­ci­te­ment les droits de la Mère Terre, a expli­qué : « Il est néces­saire de remettre en ques­tion la logique capi­ta­liste et de construire une société post-capi­ta­liste ». Néanmoins, il a ajouté : « Nous devons iden­ti­fier clai­re­ment ceux qui sont res­pon­sables [de la crise cli­ma­tique] et nous pen­cher sur nos propres res­pon­sa­bi­li­tés. Il est vrai que les prin­ci­paux cou­pables sont les riches, mais le fait que nos pays sont liés à l’économie mon­diale ayant une logique d’extraction entraîne la repro­duc­tion de ces pro­ces­sus d’accumulation ire ». [voir sur ce site la contri­bu­tion de Alberto Costa en date du 24 avril 2010].

Il serait sui­ci­daire d’argumenter que la Bolivie devrait sim­ple­ment fermer son indus­trie gazière et minière, cela entraî­ne­rait des impacts sociaux meur­triers. Mais le dilemme a été résumé par l’ex-Ministre des hydro­car­bures Andres Soliz Rada. Il a décrit le « piège » dans lequel se trouve Morales entre « ses pro­po­si­tions d’industrialisation qui lui ont valu sa réélec­tion et les reven­di­ca­tions indi­gé­nistes deman­dant qu’il s’applique à défendre l’environnement comme il s’y est engagé. »

Morales a exprimé ce dilemme dans la réponse qu’il a faite aux groupes de défense de l’environnement et indi­gènes qui s’opposent à l’exploration pétro­lière en Amazonie : « De quoi la Bolivie vivra-t-elle alors ?». Il a ajouté que sans reve­nus du pétrole il n’y aurait pas d’argent pour le paie­ment de sub­ven­tions étatiques.

Les com­men­taires de Morales peuvent sur­prendre ceux qui ne connaissent que ses éner­giques dénon­cia­tions de l’inaction sur le chan­ge­ment cli­ma­tique à niveau inter­na­tio­nal. Mais en réa­lité le projet de pro­gramme d’industrialisation et de dépenses sociales redis­tri­bu­tives de son gou­ver­ne­ment est un des fac­teurs clé qui contri­bue à son sou­tien popu­laire élevé. C’est le sys­tème impé­ria­liste qui contraint la Bolivie à s’enfoncer dans cette contra­dic­tion. Pour la sur­mon­ter il fau­drait à terme que les nations riches paient leur dette cli­ma­tique – et aident à four­nir aux pays pauvres tels que la Bolivie, les moyens d’un déve­lop­pe­ment soutenable.

En atten­dant, les gou­ver­ne­ments du Tiers-monde qui cherchent à briser le cycle meur­trier de pau­vreté et des sous-déve­lop­pe­ments devront affron­ter des choix difficiles.

En 2007, Garcia Linera expli­quait : « La concep­tion selon laquelle le monde indi­gène a sa propre cos­mo­vi­sion, radi­ca­le­ment oppo­sée à celle de l’Occident, est typique des indi­gé­nistes récents («arri­vés » sur le tard) ou ceux ayant des liens étroits avec cer­taines ONG… Fondamentalement, tout le monde veut être moderne. Les insur­gés [indi­gènes] de Felipe Quispe, deman­daient en 2000 des trac­teurs et des accès à Internet .»

Les récentes ten­sions entre des groupes de pay­sans indi­gènes sur les chan­ge­ments dans la loi des réformes agraires du gou­ver­ne­ment sont un exemple de ces dilemmes. Des orga­ni­sa­tions indi­gènes de l’est de l’Amazonie ont vio­lem­ment cri­ti­qué l’ex-vice-ministre du Territoire, Victor Camacho, et la Confédération Syndicale Unique de Travailleurs Ruraux de Bolivie (CSUTCB) pour avoir essayé d’assigner des com­mu­nau­tés indi­gènes à un statut de petits pay­sans en intro­dui­sant des chan­ge­ments qui tendent à donner prio­rité aux titres de pro­priété fon­cière indi­vi­duels par rap­port aux titres collectifs.

Cette appa­rente contra­dic­tion entre une « cos­mo­vi­sion andine » (un concept qui semble exclure les 34 autres groupes indi­gènes vivant dans les régions non-andines de Bolivie) et les pay­sans indi­gènes qui demandent des titres de pro­priété indi­vi­duels plutôt que col­lec­tifs, peut-être com­prise si nous sai­sis­sons la dyna­mique qui sous-tend le gou­ver­ne­ment de Morales.

Le natio­na­lisme indigène

Plutôt que de repré­sen­ter un désir de retour­ner à d’anciennes époques indi­gènes, ce gou­ver­ne­ment est un pro­duit d’un nouvel anti-impé­ria­lisme dont les racines se trouvent dans les mou­ve­ments natio­na­listes pré­cé­dents. Il dépasse les ten­ta­tives natio­na­listes pré­cé­dentes parce que, pour la pre­mière fois, ce ne sont pas des offi­ciers de l’armée ou les classes moyennes urbaines qui mènent le projet, mais des sec­teurs indi­gènes et paysans.

Ce ne sont pas les orga­ni­sa­tions indi­gènes de peuples indi­gènes (qui sont éga­le­ment pay­sans) – qui sont ceux qui ont le plus ques­tionné le divorce appa­rent entre le dis­cours et l’action des gou­ver­ne­ments de la Pachamama («Terre-Mère») qui consti­tuent le noyau dur de ce gou­ver­ne­ment. Ce sont des orga­ni­sa­tions des pay­sans (qui sont aussi indi­gènes) qui ont béné­fi­cié de réformes agraires intro­duites par des gou­ver­ne­ments natio­na­listes pré­cé­dents. Aujourd’hui, ils pos­sèdent des lotis­se­ments individuels.

Il ne s’agit évi­dem­ment pas de nier le rôle impor­tant que jouent dans le pro­ces­sus les modèles orga­ni­sa­tion­nels, éco­no­miques et poli­tiques spé­ci­fiques des peuples indi­gènes du pays. C’est en effet ce qui le dif­fé­ren­cie le plus clai­re­ment ce gou­ver­ne­ment des gou­ver­ne­ments natio­na­listes du passé, et qui consti­tue un aspect cru­cial de sa dyna­mique révolution.

On ne peut pas non plus nier que le gou­ver­ne­ment boli­vien est le pre­mier défen­seur à échelle glo­bale dans la défense de l’environnement et dans la pro­mo­tion d’une alliance glo­bale en vue d’une lutte incor­po­rant de forts élé­ments de cos­mo­vi­sion indi­gène dans son discours.

Néanmoins, il existe en Bolivie la néces­sité d’un débat sérieux. Celui-ci semble être en train de s’amorcer, après ce sommet, sur la ques­tion de savoir com­ment enta­mer une tran­si­tion entre l’actuelle éco­no­mie basée sur l’extraction et dépen­dante vers une société post-capi­ta­liste sou­te­nable. Ce débat exi­gera de dépas­ser des décla­ra­tions roman­tiques sur la nais­sance d’une nou­velle « pers­pec­tive civi­li­sa­tion­nelle et cultu­relle » ou sur une « révo­lu­tion mon­diale du Vivir Bien», pour com­prendre la réa­lité com­plexe de la société boli­vienne et le dif­fi­cile pro­ces­sus de chan­ge­ment qui est en cours. (Traduction A l’Encontre)

* Federico Fuentes a publié avec Marta Harneker un livre d’entretiens sur le Mas boli­vien et son ori­gine Bolivie : Mas-IPSP de Bolivia. Instrumento poli­tico que surge de los movi­men­tos sociales. Il peut être obtenu sur le site de rebel​lion​.org.

(23 mai 2010)

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