(Dé) unis contre le terrorisme

Par Mis en ligne le 01 avril 2015

Aujourd’hui, à Tunis tous dis­cutent de l’impact ter­rible de l’attentat contre des tou­ristes qui est sur­venu plus tôt dans le mois. Les gens direc­te­ment affec­tés sont ceux qui tra­vaillent dans le tou­risme. Ils sont plus d’un mil­lion dans ce pays. Car la Tunisie est choyée par de somp­tueuses richesses du côté de son his­toire, de son archi­tec­ture et de sa nature. On peut s’y délec­ter entre les ves­tiges des grandes civi­li­sa­tions phé­ni­cienne, romaine, otto­mane, arabe, et des plages qui comptent parmi les plus magni­fiques de la Méditerranée, sans comp­ter les splen­dides beau­tés du désert.

Traditionnellement, quelque 10 mil­lions de tou­ristes, majo­ri­tai­re­ment euro­péens, venaient en Tunisie, mais pré­sen­te­ment, c’est leur nombre est en chute. Les grands opé­ra­teurs, entre­prises vacan­cières et navires de croi­sière, vont ailleurs, puisque leurs com­pa­gnies d’assurance (pas leurs clients) leur disent de chan­ger de cap. Habituellement durant les périodes de vacances, le port est assailli de méga paque­bots pour des tou­ristes d’un jour qui amènent des mannes d’Euros ce qui ali­mentent des mil­liers de taxistes, de guides et de res­tau­ra­teurs. « Aujourd’hui c’est fini », nous raconte notre chauf­feur de taxi. Ce crash éco­no­mique sur­vient à un très mau­vais moment.

Déjà sous la dic­ta­ture de Ben Ali, la Tunisie était la cham­pionne régio­nale des « chô­meurs diplô­més ». Le sys­tème d’éducation, qui avait connu un des grands succès suite à la déco­lo­ni­sa­tion, conti­nue de pro­duire des mil­liers de jeunes édu­qués, mais il y a peu de tra­vail. L’activité tou­ris­tique apporte des devises et crée des emplois, mais pas du tout assez pour com­bler cet afflux des jeunes. L’industrie confi­née dans les sec­teurs un peu archaïques du tex­tile et du vête­ment a été balayée par la concur­rence asia­tique. L’Union euro­péenne n’a jamais été inté­res­sée à aider la Tunisie à se doter d’une solide infra­struc­ture indus­trielle, se conten­tant d’« écré­mer » les diplô­més. Et main­te­nant la porte est fermée, consé­quence de la stag­na­tion du capi­ta­lisme euro­péen. Et il y a enfin la guerre, si proche et en même temps éloi­gnée, qui tire toute la région dans le chaos et la des­truc­tion. Ici quand on parle de « Crise » (avec un « C » majus­cule), ce n’est pas une exa­gé­ra­tion.

Les pou­voirs, qui sont restés dans les mains d’une petite élite tuni­sienne et de leurs alliés-pro­tec­teurs-domi­na­teurs euro­péens, n’ont aucune réponse à appor­ter. Et pour cause, ce sont eux qui ont mis en place le sys­tème qui arrive aujourd’hui en fin de course. Leur « rêve » d’une Tunisie « tran­quille » rempli de belles plages et de bons res­tau­rants était fait pour le 1 % et quelques pous­sières, pen­dant que la grande masse de la popu­la­tion était appe­lée à vivre la pénu­rie ou à émi­grer. Pendant des années et par­ti­cu­liè­re­ment durant la pénible dic­ta­ture de Ben Ali, ce 1 % a volé, tor­turé et détenu.

Cette poi­gnée de pillards entre­temps met­tait leurs mil­lions à l’abri à Montréal, Paris, Los Angeles, tout en étant reçus par leurs copains dans les capi­tales euro­péennes et nord-amé­ri­caines. Au Québec et en France, les ser­vices de sécu­rité tuni­siens mena­çaient les nom­breux oppo­sants exilés et ceux qui le sou­te­naient. C’est ainsi que j’ai eu l’« hon­neur » d’être « convo­qué » par l’ambassadeur tuni­sien parce que le jour­nal Alternatives que je diri­geais à l’époque avait publié une entre­vue avec des dis­si­dents. Ce salo­pard savait très bien ce qu’il fai­sait. La GRC le savait très bien aussi. Quelques jours plus tard, des « étu­diants » tuni­siens télé­gui­dés par le consu­lat et l’ambassade enva­his­saient nos réunions en nous trai­tant de « ter­ro­ristes ». Ottawa était content, car cela per­met­tait de sécu­ri­ser quelques misé­rables contrats avec des régimes de ban­dits, pas seule­ment en Tunisie, mais éga­le­ment en Algérie et en Libye. C’est ce sys­tème pourri que les mul­ti­tudes ont ren­versé en 2012 dans une immense insur­rec­tion popu­laire.

La tâche de recons­truc­tion était, et reste, immense, com­plexe, pleine de pièges. L’ancienne oli­gar­chie a perdu « son » homme (Ben Ali), mais est restée soli­de­ment accro­chée à ses pri­vi­lèges et ses villas de mil­lion­naires sur les hau­teurs de la ville. L’Union euro­péenne, de même que les prin­ci­paux États impli­qués, n’étaient pas, et ne le sont tou­jours pas, inté­res­sés à aider les Tunisiens à « réin­ven­ter » leur pays. Pour ce 1 %, la stra­té­gie vise un seul but : réta­blir la dic­ta­ture sans le dic­ta­teur. Pour cela, il faut briser l’élan d’émancipation et frap­per la galaxie de mou­ve­ments popu­laires qui ont été à l’origine du prin­temps arabe. Pour cela, il y a plu­sieurs moyens mis en place. D’abord, il s’agit de conclure un « deal », un pacte avec les isla­mistes « modé­rés » qui sont en fait des mou­ve­ments de droite plus ou moins dégui­sés. C’est ainsi que le parti Nidaa Tounès (dominé par les ex-copains et ministres de Ben Ali) est main­te­nant allié à Ennahdha, un parti dans la mou­vance des Frères musul­mans, qui avait acquis une cer­taine base popu­laire à l’époque où il était dans l’opposition.

L’opération vise à impo­ser un nou­veau virage qui d’une part anéan­ti­rait les gains du prin­temps arabe au niveau des liber­tés civiles et d’autre part à « relan­cer » l’économie par de nou­velles poli­tiques néo­li­bé­rales qu’on pré­sente comme, devi­nez quoi, une néces­saire « aus­té­rité ». En clair, cela veut dire coin­cer encore plus les jeunes et le sec­teur public, pour pré­ser­ver la cagnotte du 1 %. Comme cela ne passe pas très bien, cette approche fait un détour par la « lutte contre le ter­ro­risme ».

Ça adonne bien, car effec­ti­ve­ment des mil­liers de jeunes déses­pé­rés tuni­siens, pous­sés par le chô­mage et l’humiliation, rejoignent les dji­ha­distes qui com­battent en Libye (juste à côté) et même en Syrie et en Irak. Ces com­bat­tants tombent dans le piège de pro­jets sans espoir, moti­vés par un anti-impé­ria­lisme de paco­tille et entrai­nés dans de san­glantes batailles sec­taires. Ils deviennent alors la cible « par­faite », l’ennemi par­fait, pour les orga­ni­sa­teurs de la « guerre sans fin » avec en tête les États-Unis et leurs lar­bins euro­péens et cana­diens, de même qu’avec les relais régio­naux, Israéliens, Saoudiens et autres. La semaine der­nière, des émis­saires amé­ri­cains étaient dans la capi­tale tuni­sienne pour parler d’un « par­te­na­riat stra­té­gique » avec le gou­ver­ne­ment dans la « lutte contre le ter­ro­risme ».

L’ambition des pom­piers-pyro­manes de Washington est d’entraîner tout un chacun dans cette misé­rable opé­ra­tion qui met 250 mil­lions de per­sonnes à risque d’Aden jusqu’à Bamako en pas­sant par Gaza et Damas. Pour cette clique en Tunisie, en Égypte et ailleurs, l’occasion est belle pour soli­di­fier les rap­ports avec les pro­tec­teurs impé­ria­listes. Dans la rue à Tunis cepen­dant, on n’est pas dupe. Attention, l’opinion ici est très montée contre les Djihadistes, à la fois pour des rai­sons prag­ma­tiques (la crainte de l’effondrement du tou­risme), et pour des rai­sons poli­tiques et idéo­lo­giques : la grande majo­rité des gens ne veulent pas d’un projet déli­rant au nom de la reli­gion, mais dans les faits dic­ta­to­rial. Par ailleurs, les gens voient bien le jeu des puis­sants. C’est facile à com­prendre que la « lutte contre le ter­ro­risme » est un mot de passe qui veut réta­blir l’« ordre » que le prin­temps arabe avait secoué. Ils voient aussi qu’en Europe et en Amérique du Nord, la « lutte contre le ter­ro­risme » devient une chasse aux immi­grants et aux réfu­giés et se trans­forme en un puis­sant cou­rant raciste, isla­mo­phobe et réac­tion­naire, que des « démo­crates » naïfs et des intel­lec­tuels de ser­vice endossent au nom d’une fausse laï­cité qui est en fait un moyen de plus de remettre les mal­heu­reux à « leur place ». Et sur­tout, ils savent qu’on ne peut pas réel­le­ment com­battre pas les dji­ha­distes en met­tant des mil­liers de jeunes en prison, en ver­rouillant les asso­cia­tions popu­laires et en empê­chant les chô­meurs-diplô­més de s’organiser.

La colère gronde dans ce pays et tout autour. Une vague sourde et impal­pable est latente. La com­pré­hen­sion des réa­li­tés â la fois natio­nales et inter­na­tio­nales est élevée parmi les mil­liers de jeunes Tunisiens assem­blés dans le Forum social mon­dial que les médias-mer­ce­naires relèguent aux oubliettes par­tout dans le monde. 50 000 per­sonnes pour parler de démo­cra­tie, du bien commun et de la dignité, c’est beau­coup moins impor­tant, évi­dem­ment, que le der­nier atten­tat, sur­tout si des Européens sont tués. Mais ces 50 000, et d’autres mil­lions dis­per­sés dans les quar­tiers, les vil­lages, les écoles, n’ont pas dit leur der­nier mot. Le « prin­temps arabe » per­siste et signe…

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