Haïti

De quoi parlent les racines de la liberté ?

Par Mis en ligne le 17 décembre 2014

Qu’il est long et escarpé le sen­tier vers la liberté. Après deux siècles de luttes, l’horizon de l’émancipation semble être borné par le capi­ta­lisme contem­po­rain, finan­cia­risé, cyber­né­tisé, le « sujet auto­mate ». Les contra­dic­tions actuelles au sein de l’État haï­tien (par­le­ment, exé­cu­tif, col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales) ainsi que la crise éco­no­mique, poli­tique et envi­ron­ne­men­tale montrent, comme une plaie béante, la crise plus glo­bale du capi­ta­lisme en tant que tel. Pour autant, l’affaiblissement his­to­rique de l’État haï­tien, qui a débou­ché sur une tutelle, ne devrait être ana­lysé comme une crise de domi­na­tion de la bour­geoi­sie haï­tienne. Une telle lec­ture ren­ver­rait à confondre les contra­dic­tions internes à l’appareil d’État avec les contra­dic­tions internes à la fonc­tion de l’État. En fait, il s’agit pour les domi­nants de trou­ver une bifur­ca­tion face à la crise du bloc au pou­voir, sous l’hégémonie du capi­tal inter­na­tio­nal, par la média­tion de l’ambassade des États-Unis ou même celle du vice-pré­sident de ce pays. Alors, quelle stra­té­gie de lutte natio­nale, démo­cra­tique et popu­laire pour défaire cette manœuvre ?

La situa­tion haï­tienne n’est pas une « crise révo­lu­tion­naire » dont une « stra­té­gie fron­tale » débou­che­rait sur une « révo­lu­tion », au sens clas­sique. Quand nous par­lons de révo­lu­tion haï­tienne, aujourd’hui, il ne s’agit pas se foca­li­ser essen­tiel­le­ment sur la ques­tion du pou­voir, par la conquête exclu­sive de l’appareil d’État. Cette option stra­té­gique serait, pour cer­tains, la condi­tion incon­tour­nable pour enta­mer les trans­for­ma­tions sociales. Ce schéma pri­vi­lé­gie le couple parti/​pouvoir d’États de manière ver­ti­cale, c’est-à-dire du haut vers le bas. Historiquement, ce modèle a été à la base des tra­hi­sons, des usur­pa­tions.

Cette pos­ture réduc­tion­niste néglige la dyna­mique de l’appropriation sociale par les masses de leur capa­cité d’autogestion, d’auto-organisation, d’autogouvernement. La construc­tion d’un nou­veau rap­port de force se veut, ainsi, une recon­nais­sance des reven­di­ca­tions de gens ordi­naires. Autrement dit, recon­naître le pou­voir du sou­ve­rain, des citoyens et citoyennes. Lutter pour que les classes popu­laires soient por­teuses de leur éman­ci­pa­tion, c’est lutter pour le plein déve­lop­pe­ment de chacun. La lutte contre la domi­na­tion, l’exploitation, l’exclusion, la mar­chan­di­sa­tion et la pau­vreté, est un projet de libé­ra­tion de la condi­tion humaine et non de la mise en place d’autres formes de domi­na­tion, de subor­di­na­tion par des bureaucrates/​technocrates fussent-ils de « gauche ».

Contrairement, au modèle des adeptes du com­plo­tisme poli­tique (tac­tique du mani­pu­la­teur en quête de pou­voir per­son­nel), des pro­fes­sion­nels de la poli­tique (les poli­ti­ciens tra­di­tion­nels), des experts, des tech­no­crates de l’ingénierie du capi­tal com­mu­nau­taire (les ONGistes); le projet d’un monde libéré, de la mar­chan­di­sa­tion, de l’impérialisme, de la dic­ta­ture, est un projet créa­tif en har­mo­nie avec les humbles et toutes per­sonnes conscientes, une utopie d’hommes et de femmes en lutte.

La rébel­lion, le cri, le souffle de la vie, les racines de la liberté, face à la des­truc­tion de notre pays, de notre pla­nète est la voie qui affirme que la construc­tion d’un autre monde est pos­sible. La terre mère exige de nous, de l’humanité, aujourd’hui, main­te­nant, une vision de la poli­tique plein d’amours, de rêves, de res­pects de la vie, de la nature, à la dimen­sion du désastre quo­ti­dien de la « société moderne » (mili­ta­risme, mar­chan­di­sa­tion de la vie, crise cli­ma­tique accé­lé­rée par l’exploitation à outrance des res­sources natu­relles, concur­rence entre les êtres humains, mani­pu­la­tion des masses, consu­mé­risme, alié­na­tion de nos enfants…). Ce combat n’est pas un vœu pieux, mais l’objet d’actions concrètes. Les peuples du monde attendent de la nation haï­tienne le sur­saut de dépas­se­ment qui ouvrira une nou­velle voie d’émancipation à l’humanité tout entière. Aujourd’hui, notre tâche consiste à :

— Offrir un cadre orga­nisé où les femmes et les hommes pour­ront lutter en contri­buant aux com­bats contre l’exploitation, l’exclusion, la dépen­dance et la pau­vreté ;

— Consolider le rap­pro­che­ment entre les diverses orga­ni­sa­tions qui luttent pour l’émancipation ;

— Renforcer et étendre la soli­da­rité inter­na­tio­nale des peuples en fai­sant écou­ter la voix des sans voix à tra­vers le monde entier ;

— Construire une alter­na­tive contre-hégé­mo­nique natio­nale, démo­cra­tique et popu­laire qui sera un pro­duit du mou­ve­ment social et poli­tique ;

— Donner une réponse caté­go­rique à l’occupation étran­gère ;

— Assumer de manière cohé­rente et réa­liste les tâches his­to­riques du peuple haï­tien ins­crites dans le mou­ve­ment d’éveil de l’humanité qui fait face à la des­truc­tion de notre pla­nète.

En somme, pro­mou­voir la trans­for­ma­tion sociale par l’appropriation « citoyenne » en vue de construire une nou­velle réa­lité sociale. Il s’agit, à court terme, de lancer une cam­pagne au sein du peuple en tenant compte de son ima­gi­naire en lien aux réflexions sur le réel des intel­lec­tuels orga­niques. Ressusciter les récits concer­nant nos héros en har­mo­nie avec les éner­gies pro­fon­dé­ment enra­ci­nées en nous et tout autour de nous. Encourager les forces créa­tives de chacun d’entre nous et du peuple. Dans ce cadre, construire un pro­gramme de lutte avec toutes per­sonnes dési­rant s’engager dans cette direc­tion. Renforcer la dyna­mique de l’autonomie des col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales par la créa­tion de coor­di­na­tions régio­nales en vue de coor­don­ner l’action des com­munes auto­nomes. L’action des coor­di­na­tions régio­nales prio­ri­se­rait : la créa­tion de cli­niques popu­laires, la créa­tion d’écoles axées sur le savoir du peuple et ouvertes sur l’apport des peuples du monde et de la tech­no­lo­gie moderne res­pec­tueuse de la nature et de l’être humain. Implémenter des coopé­ra­tives de pro­duc­tion. Encourager une jus­tice popu­laire fondée sur la répa­ra­tion au lieu du châ­ti­ment.

4 décembre 2014

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