De quoi la Commission de vérité et réconciliation du Canada est-elle le nom ?

Par Mis en ligne le 05 décembre 2017

À consi­dé­rer la Commission de vérité et récon­ci­lia­tion du Canada (CVR) sur les pen­sion­nats indiens comme une ins­ti­tu­tion de jus­tice tran­si­tion­nelle, on ne peut que faire preuve de scep­ti­cisme quant à sa capa­cité à ins­tau­rer une éga­lité réelle entre Canadiens et nations autoch­tones. Depuis plus de qua­rante ans, les pro­messes et les dés­illu­sions se suc­cèdent ; les sur­vi­vants connais­saient donc les limites poli­tiques d’une telle com­mis­sion. Comment expli­quer que plus de 6000 per­sonnes ont été dépla­cées pour racon­ter leur his­toire pen­dant les six ans qu’ont duré les tra­vaux de la Commission ? Ce n’est pas, comme pour­raient l’avancer cer­tains mau­vais esprits, par inté­rêt pécu­niaire, puisque les pro­cé­dures visant l’octroi des com­pen­sa­tions finan­cières ont été indé­pen­dantes de la Commission[2].

Une mobi­li­sa­tion popu­laire

Pendant plus d’un siècle, le gou­ver­ne­ment cana­dien a entre­pris de détruire les struc­tures et les pra­tiques assu­rant la survie des peuples autoch­tones. Entre 1874 et 1996, le sys­tème des pen­sion­nats, dont la ges­tion était confiée à des ins­ti­tu­tions reli­gieuses, fut l’un des prin­ci­paux moyens pour réa­li­ser ce géno­cide cultu­rel[3]. Sur plus de 150 000 enfants placés dans ces éta­blis­se­ments, 3200 sont morts[4]. Pendant des années, le gou­ver­ne­ment du Canada et les Églises[5] impli­quées ont refusé de recon­naître les mau­vais trai­te­ments dont ces enfants ont été vic­times. Quand ils l’ont fina­le­ment fait, à tra­vers la Déclaration de récon­ci­lia­tion en 1998, ce fut sans remettre en cause l’idéologie sous-jacente légi­ti­mant le sys­tème des pen­sion­nats, et sans recon­naître que les pro­blèmes sociaux vécus par les Autochtones étaient liés à la mise en place du sys­tème des pen­sion­nats. Ce n’est qu’en 2006, en réponse à la pres­sion juri­dique exer­cée par les sur­vi­vantes et les sur­vi­vants, que gou­ver­ne­ments et Églises ont reconnu que le sys­tème des pen­sion­nats avait injus­te­ment et dura­ble­ment nui aux peuples autoch­tones. En ce sens, la Convention de règle­ment rela­tive aux pen­sion­nats indiens (CRRPI) qui a fait suite au plus grand recours col­lec­tif de l’histoire du Canada com­prend : (1) un fonds de gué­ri­son et un fonds de com­mé­mo­ra­tion ; (2) un paie­ment d’expérience com­mune pour chaque sur­vi­vant-e ayant fré­quenté un pen­sion­nat indien ; (3) un pro­ces­sus d’évaluation indé­pen­dant pour les récla­ma­tions indi­vi­duelles rela­tives à des sévices phy­siques et sexuels, et (4) une Commission de vérité et récon­ci­lia­tion (CVR)[6].

La CVR, dotée d’un budget de 60 mil­lions de dol­lars, s’est dis­tin­guée de la plu­part des autres com­mis­sions, car elle a été mise en place dans un pays perçu dans le monde comme l’un des lea­ders en matière de défense des droits de la per­sonne et des liber­tés indi­vi­duelles. Initialement d’une durée de cinq ans, éten­due à sept ans à cause des conflits avec le gou­ver­ne­ment fédé­ral concer­nant son péri­mètre d’enquête[7], la CVR a été créée à la demande des anciens pen­sion­naires[8]. Son mandat consis­tait à entre­prendre des recherches sur cette période et à col­lec­ter les témoi­gnages des sur­vi­vants et des sur­vi­vantes afin d’informer la société cana­dienne sur le sys­tème des pen­sion­nats et sur ses effets sur la vie sociale actuelle. Du point de vue du champ de la jus­tice tran­si­tion­nelle, l’anthropologue Ronald Niezen relève quatre par­ti­cu­la­ri­tés de la CVR : elle résul­tait d’une bataille judi­ciaire et n’est pas née d’un contexte post­con­flit ; elle ne dis­po­sait pas de pou­voir légal, mais était plutôt conçue comme un espace d’information ; elle por­tait sur la vio­lence faite à des enfants, ce qui a accen­tué la dimen­sion mémo­rielle des témoi­gnages repo­sant sur des sou­ve­nirs par­fois éloi­gnés ; enfin, elle com­po­sait avec la pro­blé­ma­tique de la santé men­tale et du trauma col­lec­tif décou­lant des formes de vio­lence ins­ti­tu­tion­na­li­sées[9].

La Commission a éga­le­ment été ori­gi­nale sur un autre plan. Au Canada, les voies tra­di­tion­nel­le­ment emprun­tées par les peuples autoch­tones pour sortir de la vio­lence et résoudre les injus­tices his­to­riques consistent à mener des négo­cia­tions poli­tiques ou des com­bats juri­diques. Dans le cadre de la Commission, les sur­vi­vants et les sur­vi­vantes ont déployé une stra­té­gie sym­bo­lique[10]. Au niveau des luttes poli­tiques et juri­diques, les acteurs du mou­ve­ment sont habi­tuel­le­ment chefs de bande, hommes, avo­cats et élites poli­tiques. L’institutionnalisation du mou­ve­ment et la com­plexité des tech­niques de gou­ver­ne­ment à laquelle s’attaquent les lea­ders échappent en grande partie à la base qui tend à inves­tir d’autres espaces de contes­ta­tion et se mobi­lisent sous d’autres formes[11]. En fin de compte, la Commission s’est ins­crite clai­re­ment dans une pers­pec­tive de renou­vel­le­ment des luttes autoch­tones.

La CVR a opéré un ren­ver­se­ment de pers­pec­tives, non pas en s’appuyant sur les struc­tures ins­ti­tu­tion­nelles exis­tantes, mais en remet­tant en cause leur dimen­sion uni­ver­selle. Ce ren­ver­se­ment sym­bo­lique s’est situé à deux niveaux. Au niveau indi­vi­duel d’abord, en mon­trant com­ment l’universalisme abs­trait au nom duquel le Canada a entre­pris d’arracher des mil­liers d’enfants à leurs parents sous-ten­dait une logique de déshu­ma­ni­sa­tion. Deuxièmement, au niveau de la col­lec­ti­vité, les pro­duc­tions cultu­relles et artis­tiques qui fleu­ris­saient depuis le milieu des années 1990 ten­daient à ren­ver­ser les codes sym­bo­liques domi­nants défi­nis­sant le sens des ins­ti­tu­tions sociales de la nation cana­dienne (santé, poli­tique, édu­ca­tion, famille). La souillure a sym­bo­lisé le sys­tème social et les ins­ti­tu­tions qui l’ont com­posé.

Déshumanisation et resub­jec­ti­va­tion

Les médias ont lar­ge­ment relayé les abus vécus par un grand nombre de sur­vi­vants et de sur­vi­vantes des pen­sion­nats. Arrachés à leurs parents sans expli­ca­tion, ache­mi­nés par auto­bus, train ou avion, dépouillés de leurs vête­ments, atteints dans leurs corps et dans leur être, les enfants ont été trai­tés comme des objets. Leurs his­toires sont des récits de déshu­ma­ni­sa­tion. Le sujet des enfants dis­pa­rus et des lieux de sépul­ture est à ce titre par­ti­cu­liè­re­ment révé­la­teur.

Le total d’élèves décé­dés entre 1867 et 2000 s’élève à 3201, selon les recherches de la Commission[12]. Dans 48,7 % des cas décla­rés, la tuber­cu­lose est à la cause du décès. Comme le note avec pré­cau­tion la Commission, il existe peu de don­nées com­pa­ra­tives, même si le taux de mor­ta­lité des enfants autoch­tones est beau­coup plus élevé que celui des enfants cana­diens. Entre 1941 et 1945 par exemple, le taux de mor­ta­lité était 4,9 fois supé­rieur à celui des enfants cana­diens. Au pen­sion­nat d’Old Sun en Alberta, 20 % du nombre total d’élèves ins­crits sont décé­dés pen­dant leur sco­la­rité[13]. Dans sa conclu­sion, la Commission rap­pelle que la tuber­cu­lose au Canada avait com­mencé à décli­ner dès le début du XXe siècle, et ce, préa­la­ble­ment aux avan­cées médi­cales, grâce à une meilleure ali­men­ta­tion, des loge­ments salubres, ainsi qu’une prise en charge médi­cale accrue. Or, tout cela fai­sait défaut dans ces pen­sion­nats peu sub­ven­tion­nés, sur­peu­plés, mal chauf­fés, insa­lubres et sou­vent dépour­vus d’infirmerie[14]. Les recherches de la Commission ont montré que les res­pon­sables poli­tiques ont été maintes fois aler­tés tout au long de l’existence des pen­sion­nats. « Si la ques­tion que l’on pose est “Qui savait à l’époque ?”, la réponse claire est la sui­vante : “Chacun qui occu­pait un poste d’autorité était par­fai­te­ment au cou­rant des condi­tions de santé et de sécu­rité dans les pen­sion­nats”[15]».

Si la quan­ti­fi­ca­tion et l’identification des res­pon­sa­bi­li­tés sont un point essen­tiel du tra­vail de la Commission, cette recherche a fait éga­le­ment appa­raître le manque de don­nées. Cette lacune trahit la faible valeur que ces enfants pou­vaient avoir pour l’administration reli­gieuse et cana­dienne. Ainsi, comme l’a rap­pelé avec beau­coup d’émotions la com­mis­saire Marie Wilson lors de l’événement final de la CVR à Ottawa en juin 2015, sur les 3201 enfants autoch­tones dis­pa­rus :

  • le nom de 32 % d’entre eux n’a jamais été indi­qué ;
  • dans 23 % des cas, les registres du gou­ver­ne­ment ou des Églises ne font aucune men­tion du sexe ;
  • dans un cas sur deux, les archives ne men­tionnent pas la cause du décès ;
  • la dépouille de l’enfant n’était très sou­vent pas remise aux com­mu­nau­tés, mais enter­rée dans des cime­tières aujourd’hui aban­don­nés et désaf­fec­tés dont la loca­li­sa­tion est rendue très dif­fi­cile.

Roméo Saganash, devant la Commission lors des audiences à Montréal, a ainsi raconté qu’il n’avait jamais connu son frère Jonish. Celui-ci, envoyé en 1954 au pen­sion­nat de Bishop Horden Hall à Moose Factory (Ontario) dès l’âge de six ans, est mort durant sa pre­mière année au pen­sion­nat. « À ce jour, on n’a pas de cer­ti­fi­cat de décès pour Jonish. Et ça a pris 40 ans à ma mère pour trou­ver où son petit Jonish était enterré […]. On a pu enre­gis­trer cet évé­ne­ment parce que ma sœur tra­vaillait pour Radio-Canada. Ma mère n’y était pas et on a montré la vidéo ensuite à ma mère […]. Je n’ai jamais vu ma mère pleu­rer comme ça. Et cette his­toire aussi trau­ma­ti­sante, ce n’est pas uni­que­ment dans ma famille[16]

Les audi­tions et recherches de la Commission ont révélé la déshu­ma­ni­sa­tion qui a accom­pa­gné la construc­tion d’une nation cana­dienne unie autour de valeurs com­munes. Une très forte dis­so­nance est appa­rue entre l’idéal uni­ver­sa­liste abs­trait qui sous-tend l’édification de la nation et la réa­lité ins­ti­tu­tion­nelle. L’école n’a pas éduqué, elle a pollué les corps. Les res­pon­sables poli­tiques et les Églises dont le rôle était de pro­té­ger et de veiller à l’intégrité des per­sonnes sans dis­tinc­tion, en réa­lité, ont trié, dis­tin­gué et dis­cri­miné. Cette action sym­bo­lique de contes­ta­tion d’un uni­ver­sa­lisme acca­paré par les forces colo­niales est par­ti­cu­liè­re­ment visible dans les pro­duc­tions cultu­relles.

Décolonisation et pro­duc­tion cultu­relle

Alors que la pro­duc­tion cultu­relle par les Autochtones eux-mêmes consti­tue l’une des expres­sions concrètes de la déco­lo­ni­sa­tion, celle-ci est sou­vent igno­rée par les poli­to­logues, socio­logues et anthro­po­logues qui pré­fèrent se foca­li­ser sur les ins­ti­tu­tions sociales et d’autres espaces de contes­ta­tion qui semblent à pre­mière vue plus poli­tiques. Pourtant, lors des évé­ne­ments orga­ni­sés par la CVR, les pro­duc­tions artis­tiques et cultu­relles ont occupé une place majeure et cela ne relève pas d’un hasard. Que ce soit à tra­vers les œuvres d’art, les films, les bio­gra­phies des sur­vi­vants et des sur­vi­vantes, la Commission a sou­tenu la pro­duc­tion d’œuvres cultu­relles. Le film Nous n’étions que des enfants[17], réa­lisé par Tim Wolochatiuk, a été pro­jeté pen­dant les évé­ne­ments orga­ni­sés par la CVR. L’analyse du film four­nit des élé­ments pour mieux saisir la lutte qui s’opère au niveau sym­bo­lique.

Le film débute dans la forêt. Une petite fille accom­pa­gnée de son grand-père caresse des che­vaux. La mère sur la gale­rie de la petite maison peigne dou­ce­ment les che­veux de sa fille et pleure en silence. Elle regarde son père. Ils savent que l’inévitable va se pro­duire. La petite fille, inno­cente, entou­rée d’amour et de dou­ceur, n’en est pas consciente. Sa mère l’habille d’une belle robe, lui glisse une fleur dans les che­veux. Toute la scène se déroule sans un mot. Soudain, ce silence est percé par le bruit d’un moteur qui approche. Soulevant de la pous­sière, le véhi­cule s’immobilise. L’homme qui le conduit n’est pas dans le plan de la caméra. On ne voit que sa main blanche, son pan­ta­lon noir, sa che­mise blanche elle aussi. Sa mère et son grand-père, inter­dits, le regardent partir. L’homme retient la jeune femme. La petite fille inno­cente observe à tra­vers la vitre arrière du véhi­cule ses parents, sa maison, les che­vaux, la forêt s’éloigner. La scène intro­duc­tive prend à contre-pied les pré­ju­gés visant les Premières Nations : la dou­ceur, l’amour, l’innocence, le soin donné aux enfants. Les cou­leurs chaudes et vives de la forêt tranchent avec la noir­ceur du véhi­cule et la blan­cheur de l’homme. Le bruit du moteur et la tech­nique pol­luent le chant de la nature et l’harmonie qui y règne.

Ce contraste ne fait que s’accentuer à l’arrivée au pen­sion­nat. Les plans en contre-plon­gée qui cherchent à res­ti­tuer le point de vue de l’enfant révèlent la dureté archi­tec­tu­rale. La bâtisse sombre, angu­leuse, appa­raît gigan­tesque. Cette impres­sion est accen­tuée par les sil­houettes lon­gi­lignes des reli­gieux vêtus de leurs habits noirs et blancs. La parole est dépour­vue de ten­dresse, sèche et mépri­sante. À la douche, il faut net­toyer les corps des « Sauvages ». L’une des sœurs explique à une autre plus jeune : « S’ils se font piquer, leur mère laisse la bles­sure pour­rir ». Les figures de l’autorité se suc­cèdent dévoi­lant un sys­tème dis­ci­pli­naire et car­cé­ral où la vio­lence et le racisme sont omni­pré­sents. Par exemple, lorsque la petite fille sous-ali­men­tée tombe malade, l’infirmière la force à manger. L’on est déso­rienté, apeuré à l’instar de la petite fille. Pour ne pas som­brer, celle-ci se réfu­gie dans son ima­gi­naire. Elle convoque des images, des sen­sa­tions de son ancienne vie : les cou­leurs chaudes, la douce musique, les che­vaux qui com­po­saient la vie fami­liale rem­placent un court ins­tant la noir­ceur de l’institution. Lorsque des enfants résistent et refusent les mau­vais trai­te­ments, l’euphorie est de courte durée. Les prêtres reviennent plus nom­breux, plus grands, plus forts, munis de fouets. Ils matent la rébel­lion et enferment les dis­si­dents. La déco­lo­ni­sa­tion appa­raît impos­sible. La doci­lité est l’unique solu­tion. L’écart, la fuite ou le repli sur soi sont les seuls moyens d’action.

Le film ren­verse la dicho­to­mie sauvage/​civilisé au cœur de l’entreprise des pen­sion­nats. Il brouille les fron­tières. Qui sont les vrais humains ? Qui sont les Sauvages ? Les adultes sup­po­sés bien­veillants et dont la fonc­tion est d’élever la conscience incarnent la vio­lence, la per­ver­sion et la cruauté. L’infirmière au lieu de soi­gner mal­traite les enfants. Les reli­gieux au lieu d’élever l’âme appa­raissent comme des geô­liers dont la mis­sion est de dres­ser des corps et d’aliéner les esprits. L’école en tant qu’institution pour sortir les enfants de l’obscurantisme les plonge dans l’horreur. Le seul hori­zon qui s’offre aux enfants est la pas­si­vité et l’attente du retour à un espace ori­gi­nel, har­mo­nieux, d’amour et de dou­ceur.

L’idée de récon­ci­lia­tion n’apparaît que par bribes dans les voix hors champ des his­toires des deux sur­vi­vants. Alors là, les his­toires de soli­da­rité sur­gissent. Le peu d’aide que les uns ont pu appor­ter aux autres prime sur la récon­ci­lia­tion. Le film s’achève par les mots d’un des sur­vi­vants : « Ce qu’ils nous ont fait nous a rendus plus forts ». Ces mots résonnent comme le début d’une lutte et non d’une fin en soi.

Conclusion

La Commission de vérité et récon­ci­lia­tion a fait l’objet de nom­breuses cri­tiques concer­nant son absence de pou­voir à pour­suivre les res­pon­sables, son inca­pa­cité à trai­ter des enjeux poli­tiques et ter­ri­to­riaux liés à la mise en place des pen­sion­nats, sa ten­dance à patho­lo­gi­ser les vic­times, ou encore le fait qu’elle pri­vi­lé­giait la mémoire trau­ma­tique des anciennes et anciens pen­sion­naires au détri­ment des aspects « posi­tifs » des pen­sion­nats. Certaines de ces cri­tiques sont impor­tantes. Néanmoins, elles tendent à mesu­rer l’efficacité de la Commission en tant qu’institution de jus­tice tran­si­tion­nelle. Si le mandat de la Commission visait la récon­ci­lia­tion, ce n’est pas dans ce sens que de nom­breux sur­vi­vants et sur­vi­vantes ont ins­crit leur action. « La récon­ci­lia­tion… C’est trop vite. Moi, je l’ai dit à la Commissaire : “Pourquoi on ne parle pas de Commission de vérité ? Te récon­ci­lier avec toi, entre nous… d’accord, mais pas avec les Canadiens. On n’est même pas récon­ci­liés avec nous autres, en dedans ! Il faut de l’argent pour la gué­ri­son et la santé” » me confiait une sur­vi­vante d’une cin­quan­taine d’années.

La Commission, en dépit de son nom, est moins une ins­ti­tu­tion de jus­tice tran­si­tion­nelle qu’un mou­ve­ment d’affirmation iden­ti­taire ori­gi­nal porté par les sur­vi­vantes et les sur­vi­vants. Par leurs actions, ceux-ci déplacent la lutte sur le ter­rain sym­bo­lique, et ce, tant aux niveaux indi­vi­duel que col­lec­tif. La Commission en pro­dui­sant une contre-his­toire des pen­sion­nats par­ti­cipe à l’émergence de nou­velles soli­da­ri­tés entre nations et groupes, au-delà de la mul­ti­pli­cité de leurs iden­ti­tés sociales ou cultu­relles. Ses acteurs par­ti­cipent aussi à la dési­gna­tion d’un adver­saire – les ins­ti­tu­tions colo­nia­listes – et rap­pellent qu’il convient de hisser l’action conflic­tuelle au niveau sym­bo­lique, et non pas uni­que­ment au niveau de la poli­tique ou du juri­dique.

Brieg Capitaine est pro­fes­seur à l’École d’études socio­lo­giques et anthro­po­lo­giques de l’Université d’Ottawa.

Crédit photo : https://​www​.devp​.org/​f​r​/​b​l​o​g​/​m​a​r​c​h​e​r​-​a​v​e​c​-​l​a​-​c​o​m​m​i​s​s​i​o​n​-​d​e​-​v​e​r​i​t​e​-​e​t​-​r​e​c​o​n​c​i​l​i​ation


Notes

[2] Kim Stanton, « Canada’s Truth and Reconciliation Commission : settling the past ? », The International Indigenous Policy Journal, vol. 2, n° 3, 2011.
[3] James R. Miller, Shingwauk’s Vision. A History of Native Residential Schools, Toronto, University of Toronto Press, 1996.
[4] Commission de vérité et réconciliation du Canada, Pensionnats du Canada. Enfants disparus et lieux de sépulture non marqués, Rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, vol. 4, Montréal, McGill-Queen’s University Press, 2015.
[5] Il s’agit des Églises presbytérienne, anglicane, catholique et unie.
[6] Convention de règlement relative aux pensionnats indiens, Annexe N. Mandat de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, 2006, <www​.trc​.ca/​w​e​b​s​i​t​e​s​/​t​r​c​i​n​s​t​i​t​u​t​i​o​n​/​F​i​l​e​/​p​d​f​s​/​S​C​H​E​D​U​L​E​_​N​_​E​N.pdf>.
[7] Des contentieux avec le gouvernement fédéral autour de l’accès à certaines archives concernant le placement des enfants dans les services sociaux ont retardé le travail de la Commission. Contrairement au gouvernement, la Cour supérieure de l’Ontario en 2013 a jugé que cette question du placement des enfants s’inscrivait dans le mandat de la Commission et a contraint l’État à ouvrir ses archives.
[8] Rosemary Nagy, « The Truth and Reconciliation Commission of Canada : genesis and design », Canadian Journal of Law and Society, vol. 29, n° 2, 2014.
[9] Ronald Niezen, Truth and Indignation. Canada’s Truth and Reconciliation Commission on Indian Residential Schools, Toronto, University of Toronto Press, 2013.
[10] Brieg Capitaine et Karine Vanthuyne (dir.), Power through Testimony. Reframing Residential Schools in the Age of Reconciliation, Vancouver, University of British Columbia, 2017. Geoffrey Pleyers et Brieg Capitaine, Mouvements sociaux. Quand le sujet devient acteur, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2016.
[11] Brieg Capitaine, « Les voies de la résistance autochtone à la colonisation », dans Maurice Demers et Patrick Dramé (dir.), Tiers-Monde postcolonial. Espoirs et désenchantements, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2014.
[12] Ce nombre est sujet à controverses pour plusieurs raisons. L’une d’elles est que le mandat de la Commission se limite aux pensionnats reconnus dans la Convention de règlement relative aux pensionnats indiens. Cette liste exclut notamment un certain nombre d’écoles de jour au Labrador notamment. Voir en particulier le volume 4 du Rapport final de la CVR, op.cit.
[13] Ibid., p. 36.
[14] Ibid., p. 136.
[15] Ibid., p. 137.
[16] Roméo Saganash, Cercle des commissaires, Évènement national de Montréal, 26 avril 2013.
[17] Office national du film, 2012, 1 h 2

Ce texte est paru dans le nu 18 des Nouveaux Cahiers du socialisme.


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