Dé-mondialiser, ou changer le monde ?

Par Mis en ligne le 28 juin 2011

Les pro­po­si­tions récentes de « démon­dia­li­sa­tion » montrent à quel point la gra­vité de la situa­tion dans le monde appelle des alter­na­tives [1].

Pour défi­nir quelles logiques exac­te­ment il s’agit de contre­car­rer, de dépas­ser, il convient de pré­ci­ser de quelle crise il s’agit et des causes qui y pré­sident. Certes, la crise de la finance, du com­merce inter­na­tio­nal, des mon­naies est spec­ta­cu­laire, mais une ana­lyse pro­fonde de ce qui est en cours néces­site d’articuler ces aspects avec la glo­ba­lité de la logique du capi­ta­lisme contem­po­rain. La mon­dia­li­sa­tion des échanges sous ses formes actuelles est elle-même une expres­sion de la crise du mode d’accumulation et de repro­duc­tion du capi­tal, d’un nou­veau régime du capi­ta­lisme : finan­cia­risé et glo­ba­lisé, il marque pro­gres­si­ve­ment le monde et l’ensemble des socié­tés ; il y modi­fie la confron­ta­tion de classe.

Lors des échanges des mar­chan­dises sur le marché, lorsque prend forme la valeur d’échange, le tra­vail humain comme fac­teur consti­tu­tif de cette valeur reste masqué. On en voit les consé­quences jusque dans les tra­vaux d’économistes cri­tiques de la mon­dia­li­sa­tion qui étu­dient le com­merce, la finance, la mon­naie, la sphère de la cir­cu­la­tion, mais sans en éta­blir le rap­port au mode de pro­duc­tion. C’est ainsi que ce qu’on appelle ‘mon­dia­li­sa­tion’ appa­raît comme un vaste pro­ces­sus de déré­gu­la­tion , de démon­tage des pro­tec­tions. Mais en réa­lité, les trans­for­ma­tions du capi­ta­lisme à partir des années 1970 consti­tuent une réponse à la crise du capi­ta­lisme de type for­diste –et son volet (néo)colonialiste – de l’après-guerre.

C’est dans un même mou­ve­ment que s’organisent de grandes trans­for­ma­tions – portée par la grande offen­sive néo­li­bé­rale – ayant pour objec­tif de relan­cer la dyna­mique d’accumulation : démon­tage du statut du sala­riat jusqu’à l’émergence mas­sive du pré­ca­riat au béné­fice des action­naires ; pilo­tage des entre­prises par les inté­rêts de la finance et baisse des inves­tis­se­ments pro­duc­tifs ; redis­tri­bu­tion de la valeur ajou­tée en faveur du capi­tal ; déman­tè­le­ment des régu­la­tions locales, natio­nales et inter­na­tio­nales ; décon­nexion entre finance et éco­no­mie réelle ; exten­sion du capi­ta­lisme finan­cia­risé et mon­dia­lisé à l’ensemble des régions du monde ; mar­chan­di­sa­tion pro­gres­sive de l’ensemble des acti­vi­tés humaines ; inéga­li­tés crois­santes dans les deux hémi­sphères ; vaste dépos­ses­sion (D.Harvey) des popu­la­tions à tra­vers le monde (terres, mai­sons, sec­teur public, patri­moine natio­nal, matières pre­mières,…).

Le tout s’accompagnant de la muta­tion des Etats vers des formes de « market state ». L’acceptation du dogme de la « capa­cité d’autorégulation des mar­chés » par des forces de droite et socio-démo­crates a ouvert le chemin vers des reculs de la démo­cra­tie et généré un sen­ti­ment d’impuissance lar­ge­ment répandu ainsi que la crise du poli­tique.

Le nou­veau régime du capi­ta­lisme avec l’ensemble de ses carac­té­ris­tiques – dont la glo­ba­li­sa­tion – finit par res­treindre, du local au global, les pou­voirs poli­tiques basés sur la sou­ve­rai­neté popu­laire. Dans un tel contexte, tout retour à un « capi­ta­lisme natio­nal » semble tota­le­ment irréa­liste compte tenu de l’essence du capi­ta­lisme contem­po­rain. Sa logique glo­bale et cohé­rente a fini par plon­ger le monde – qui ne peut rester en l’état – dans une crise de civi­li­sa­tion. [2] Le capi­ta­lisme est lui-même gra­ve­ment endom­magé et on constate que les réponses des domi­nants ne font qu’aggraver la crise. C’est l’ensemble du mode d’accumulation et de repro­duc­tion qui est en crise.

Comment nommer le projet alter­na­tif ? Démondialisation ? Ou chan­ger le monde à tra­vers des logiques alter­na­tives de nature à dépas­ser le capi­ta­lisme ? S’il s’agit de contes­ter l’ensemble des logiques du capi­ta­lisme finan­cia­risé et mon­dia­lisé, nous ne pou­vons pas en rester à des pro­tec­tions limi­tées, concer­nant essen­tiel­le­ment le champ des échanges inter­na­tio­naux.

Un nou­veau mode déve­lop­pe­ment social, éco­lo­gique, démo­cra­tique est à inven­ter par­tout dans le monde ce qui sup­pose de mener par­tout une confron­ta­tion mul­ti­di­men­sion­nelle avec la logique du capi­tal deve­nue glo­bale. Les sphères de la finance, des mon­naies, des échanges com­mer­ciaux consti­tuent des champs essen­tiels de cette confron­ta­tion. Simultanément, le projet alter­na­tif doit viser des chan­ge­ments radi­caux en ce qui concerne le tra­vail, la répar­ti­tion des richesses, des pou­voirs, une nou­velle démo­cra­tie poli­tique et éco­no­mique à toutes les échelles. Protections donc contre la liberté du capi­tal de cir­cu­ler comme celle d’exploiter.

Stratégies transformatrices

Un des obs­tacles réside dans la culture poli­tique du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste lui-même. La contes­ta­tion de la glo­ba­li­sa­tion néo­li­bé­rale a été déve­lop­pée avec sérieux et déter­mi­na­tion notam­ment au sujet de la libé­ra­li­sa­tion des échanges et des mar­chés, de la mar­chan­di­sa­tion et des enjeux éco­lo­giques. Mais la trans­for­ma­tion du mode d’accumulation du capi­tal et des rap­ports sociaux est restée lar­ge­ment dans l’ombre. C’est ce qui pro­duit de la fra­gi­lité théo­rique et poli­tique et des obs­tacles à ce que puissent se rejoindre dif­fé­rents mou­ve­ments qui résistent aux mêmes logiques du capi­ta­lisme finan­cia­risé et glo­ba­lisé mais fondent leur oppo­si­tion sur une vision des causes dif­fé­rente. En fait, la confu­sion idéo­lo­gique qu’a intro­duite le terme « mon­dia­li­sa­tion » s’est assez lar­ge­ment pro­pa­gée au sein de la gauche, parmi les contes­ta­taires du néo­li­bé­ra­lisme.

Pour illus­trer ces propos, on peut se réfé­rer à un défi d’actualité en France : com­ment ras­sem­bler face au G8 ou au G20 ? Rapprocher les com­po­santes du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, les syn­di­cats, la gauche poli­tique sup­pose de démon­trer qu’il faut autant régu­ler les mar­chés finan­ciers qu’augmenter les salaires dès lors qu’on sou­haite s’opposer aux logiques si nui­sibles. Les mar­chés finan­ciers, les action­naires doivent être pris en tenaille, d’un côté à tra­vers un ensemble de mesures de régu­la­tion contrai­gnantes et, de l’autre, par le dépas­se­ment du rap­port actuel entre capi­tal et tra­vail. C’est pour­quoi il convient de viser un nou­veau mode de pro­duc­tion et de déve­lop­pe­ment, et des dyna­miques sociales et poli­tiques basées sur des luttes com­munes autour des enjeux du tra­vail et de la glo­ba­li­sa­tion. Exiger des ‘pro­tec­tions’ envi­ron­ne­men­tales, sociales, démo­cra­tiques non pas spé­cia­le­ment aux fron­tières, mais par­tout face à la logique du capi­tal pour­rait ten­dan­ciel­le­ment deve­nir une volonté par­ta­gée entre sala­riés, agri­cul­teurs, syn­di­cats, mou­ve­ments, consom­ma­teurs, citoyens, et cela au Sud et au Nord. [3]

Poser ainsi l’ensemble des enjeux dans leur cohé­rence devrait per­mettre de dépas­ser une cer­taine ‘divi­sion du tra­vail’ dans les luttes (alter­mon­dia­listes, syn­di­cales, poli­tiques..). Dans la période actuelle, face à une confron­ta­tion aussi glo­bale, aussi directe, une divi­sion du tra­vail génère de la fai­blesse. Si nous accep­tons le diag­nos­tic de « crise de civi­li­sa­tion », cela induit de nou­velles exi­gences quant au mou­ve­ment à construire dans la mesure où il s’agit de trans­for­mer les réa­li­tés en direc­tion d’une nou­velle civi­li­sa­tion. Rassembler dans un élan nou­veau toutes les forces – du local au global – pou­vant porter un « inté­rêt géné­ral » face aux logiques des­truc­trices du capi­ta­lisme consti­tue un défi de pre­mière impor­tance.

L’analyse pré­cise est impor­tante pour défi­nir un posi­tion­ne­ment de gauche. Si la Droite popu­liste n’hésite pas à s’en prendre à cer­tains aspects du capi­ta­lisme – par exemple à tra­vers sa pos­ture « anti-mon­dia­liste » – c’est pour mieux dépla­cer les confron­ta­tions de classe vers d’autres divi­sions, entre pays, ter­ri­toires, popu­la­tions, per­sonnes de dif­fé­rentes ori­gines, groupes sociaux. [4] Un posi­tion­ne­ment de gauche sup­pose de bâtir des approches éman­ci­pa­trices à partir de l’ensemble des domi­na­tions qui se super­posent. Si nous vou­lons ras­sem­bler lar­ge­ment pour contes­ter et les causes et les consé­quences de la crise finan­cière, éco­no­mique, sociale et main­te­nant poli­tique, nous devons certes pro­po­ser des alter­na­tives concer­nant la finance, le com­merce, la mon­naie mais éga­le­ment le rap­port capital/​travail. On peut illus­trer ces enjeux à tra­vers la dette publique. Celle-ci pro­vient du trans­fert du coût de la crise de la finance et des banques vers les États, mais en même temps du manque struc­tu­rel de recettes publiques suite à la dégra­da­tion du rap­port travail/​capital (fai­blesse des salaires, des coti­sa­tions sociales, de l’imposition des reve­nus du capi­tal….).

En Europe où la confron­ta­tion se durcit et où gran­dit la conscience que la nature actuelle de l’UE consti­tue une impasse dan­ge­reuse, nous sommes confron­tés à un enjeu déci­sif pour l’avenir du conti­nent, de chaque société, voire du monde. Où les colères, prises de consciences, grèves de la poli­tique débouchent sur des dyna­miques qui divisent les vic­times ; où les confron­ta­tions prennent un carac­tère de classe (ce qui ne gomme pas per se toutes les divi­sions, mais peut per­mettre – au prix de gros efforts poli­tiques – de les réduire ou dépas­ser). Une partie de cette confron­ta­tion théo­rique et poli­tique se joue actuel­le­ment autour des ques­tions mondialisation/​démondialisation, autour de la nature des pro­tec­tions dont ont besoins les indi­vi­dus et les socié­tés. On ne voit pas com­ment le réta­blis­se­ment de fron­tières ter­ri­to­riales ou encore la sortie de l’Euro pour­raient contri­buer à la recon­quête d’un nou­veau pou­voir poli­tique, démo­cra­tique, popu­laire – seul capable de contrer les logiques en cours.

Notre dis­cus­sion devrait faire émer­ger les options les plus effi­caces pour « pro­té­ger » par­tout face aux exi­gences – deve­nues dévas­ta­trices pour la civi­li­sa­tion – des puis­sances du capi­ta­lisme finan­cia­risé et glo­ba­lisé. Une sorte de « sélec­ti­vité de classe » dans les choix poli­tiques. Dans une telle optique, il s’agit tout autant de nou­veaux droits des sala­riés, popu­la­tions, élus locaux par rap­port aux entre­prises que de res­tric­tions de la libre acti­vité des mar­chés finan­ciers. A l’opposé du market state qui a rem­placé l’État social de l’après-guerre, une toute nou­velle concep­tion de « démo­cra­tie éco­no­mique » aurait comme objec­tif la recon­quête du pou­voir poli­tique par rap­port à l’économie, et par consé­quent la mise en place d’une offen­sive poli­tique mul­ti­di­men­sion­nelle qui vise­rait à faire recu­ler par­tout, de façon diver­si­fiée et adap­tée aux enjeux concrets, la logique du capi­ta­lisme finan­cia­risé et glo­ba­lisé. Une telle approche per­met­trait de repen­ser les néces­saires pro­tec­tions non pas sous l’angle des pro­tec­tions « des concur­rents », mais plutôt en termes de libé­ra­tion des socié­tés des logiques oppri­mantes et aujourd’hui des­truc­trices. Une ‘autre’ éco­no­mie, per­met­tant de résoudre les pro­blèmes sociaux et éco­lo­giques, ne peut plus être dis­cuté comme un loin­tain hori­zon, mais comme une urgence. Dans une telle approche, peuvent éga­le­ment s’ouvrir les voies pour faire revivre la sou­ve­rai­neté popu­laire – à l’expression de laquelle le capi­ta­lisme dans la phase actuelle laisse de moins en moins de moyens – et pour tendre à dépas­ser la « grève de masse poli­tique ».

Notes

[1] Une ver­sion plus courte de ce texte a été publiée comme tri­bune dans l’Humanité 17 juin 2011 [2] Une crise de civi­li­sa­tion ? Colloque Espaces Marx jan­vier 2011. Publication hors série de la revue Transform !. 220p. Paris 2011. Voir www​.Espaces​-Marx​.org [3] Au niveau euro­péen, on observe que se mul­ti­plient les lieux de tra­vail pour déga­ger les conver­gences entre les dif­fé­rentes com­po­santes du mou­ve­ment de résis­tance contre les poli­tiques d’austérité en Europe. Ainsi, le 31 mai 2011, une Conférence Européenne au Parlement Européen (Bruxelles) « Austérité, dette, casse sociale en Europe : ça suffit !Coordonnons nos résis­tances ! Des alter­na­tives démo­cra­tiques sont pos­sibles et néces­saires ! » a permis de se conclure par un texte commun http://​www​.espaces​-marx​.net/​s​p​ip.ph…. Voir aussi le dos­sier http://​www​.espaces​-marx​.net/​s​p​ip.ph…. [4] Voir le dos­sier « La droite popu­liste et xéno­phobe radi­ca­li­sée et la crise en Europe », revue Transform ! 08/2011 en langue fran­çaise. Également dis­po­nible http://​www​.espaces​-marx​.net/​s​p​ip.ph…

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