De la nécessité d’un féminisme matérialiste

Extrait d’un texte publié par le Front d’Action socialiste 1er mai 2014

Par Mis en ligne le 20 mai 2015

Parce qu’elles n’avaient pas les outils concep­tuels pour nommer ce qu’elles vivaient, long­temps les femmes furent relé­guées au second front de la lutte, elles le sont tou­jours d’ailleurs. L’analyse mar­xiste ne per­met­tait pas de recon­naître les femmes en tant que classe sociale spé­ci­fique, subor­don­nant de ce fait leur oppres­sion spé­ci­fique à la lutte anti­ca­pi­ta­liste. La non-recon­nais­sance des femmes en tant que classe s’inscrit dans la natu­ra­li­sa­tion des rap­ports sociaux qui sont les leurs comme si le sexe était pré­so­cial.

Cette atti­tude nie le rap­port d’exploitation qui unit les hommes aux femmes, en tant que caté­go­ries poli­tiques. Mais cette ten­ta­tive d’élaborer une ana­lyse glo­bale des oppres­sions, de pré­tendre repré­sen­ter les inté­rêts de tous et toutes les opprimé-e-s, masquent en tout temps la repro­duc­tion de sys­tèmes d’exploitation à tra­vers les rangs mili­tants. Encore aujourd’hui, les mar­xistes de dif­fé­rentes ten­dances nient l’existence du patriar­cat en fai­sant de l’abolition des classes salariées/​capitalistes une prio­rité et leur per­sis­tance est révé­la­trice de la pré­sence trop peu impor­tante de femmes au sein d’organisations socia­listes.

Pourtant, nom­breuses fémi­nistes ont su démon­trer au niveau concep­tuel la vali­dité d’une ana­lyse maté­ria­liste pre­nant pour objet le tra­vail des femmes. L’erreur éton­nante de plu­sieurs mar­xistes est de reje­ter la per­ti­nence d’une telle ana­lyse en raison de la gra­tuité de ce tra­vail, tel­le­ment qu’il est à se deman­der ce qu’il reste de Marx chez les mar­xistes. Il leur échappe que le carac­tère gra­tuit de ce tra­vail n’est pas dû à la nature de celui-ci, mais au groupe social qui l’effectue et par son exclu­sion du marché. Il leur échappe éga­le­ment que le sys­tème capi­ta­liste repose en partie sur cette repro­duc­tion gra­tuite de la force de tra­vail par les femmes.

Bien qu’il soit impos­sible de cal­cu­ler la plus-value géné­rée par celles-ci, parce qu’exclu du marché, le tra­vail domes­tique, qu’il s’agisse de la pré­pa­ra­tion des repas, l’éducation des enfants et l’entretien du loge­ment, est indis­pen­sable à la repro­duc­tion de notre exis­tence. Ce mode de pro­duc­tion domes­tique se réa­lise dans l’unité fami­liale où les femmes, exclues du marché, assurent gra­tui­te­ment l’entretien du foyer, à l’avantage du mari/​conjoint qui consomme la plus grande partie des pro­duits du tra­vail.

Ce tra­vail est carac­té­risé par sa non-rému­né­ra­tion : « Les pres­ta­tions reçues par les femmes en retour sont indé­pen­dantes du tra­vail fourni et ne sont pas ver­sées en échange de celui-ci c’est-à-dire comme un salaire auquel le tra­vail effec­tué donne droit, mais comme un don. » Il est en effet de l’intérêt du mari de repro­duire la force de tra­vail de sa femme pour main­te­nir ses pri­vi­lèges. Dans ce mode de pro­duc­tion, « le par­tage inégal des pro­duits [n’est] pas média­tisé par l’argent », ce fai­sant, la rétri­bu­tion en nature ne permet même pas aux femmes de consom­mer libre­ment.

L’on doit éga­le­ment com­prendre la repro­duc­tion sexuée en tant que rap­port social dans le cadre de ce mode de pro­duc­tion ; le contrôle du corps des femmes par les hommes, notam­ment par la contrainte à l’hétérosexualité, le mariage et le droit à l’avortement, nous démontre le carac­tère pro­duc­tif qui res­sort de ce rap­port, pro­duits rapi­de­ment appro­priés par les hommes.

Il nous appa­raît tou­te­fois qu’avec l’arrivée des femmes sur le marché du tra­vail, une actua­li­sa­tion du cadre d’analyse des fémi­nistes maté­ria­listes est néces­saire, même si elles conti­nuent d’assumer, et malgré elles, la plus grande part du tra­vail domes­tique. Elles ont étendu leurs acti­vi­tés pro­duc­tives à une rela­tion sala­riale : gar­de­ries, écoles pri­maires, café­té­rias, hôpi­taux, secré­ta­riat. Elles conti­nuent d’entretenir les enfants, maris/​boss, malades, mais avec une rému­né­ra­tion par­tielle, parce que leur tra­vail devrait être natu­rel­le­ment gra­tuit.

Les femmes entre­tiennent en ce sens un rap­port sem­blable à leur repro­duc­tion, jour après jour, elles sont là pour servir. Mais l’imbrication des sys­tèmes d’exploitation sou­lève cer­taines contra­dic­tions, alors que cer­tains capi­ta­listes bavent devant la pos­si­bi­lité de vendre des ser­vices de consom­ma­tion qui aupa­ra­vant étaient pro­duits dans la sphère fami­liale, ce que défendent cer­tains intel­lec­tuels, les femmes conti­nuent d’être sous-payées et sou­mises à une élé­va­tion tou­jours plus impor­tante des stan­dards d’entretien domes­tique, ce qui a pour effet de les ren­voyer au foyer. Il m’apparaît en ce sens néces­saire de tra­vailler sur les deux fronts de lutte tout en recon­nais­sant l’existence sépa­rée du capi­ta­lisme et du patriar­cat.

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