De la guerre de mouvement à la guerre de position

Par Mis en ligne le 23 mai 2012

Le gou­ver­ne­ment de Jean Charest a décidé de pour­suivre l’affrontement avec les étu­diants. Ce n’est pas sur­pre­nant. Les enjeux sont grands, et pas seule­ment pour les étu­diants et les étu­diantes.

La « révolution culturelle »

En fait depuis déjà plu­sieurs années, Charest et sa clique ont dit à plu­sieurs reprises qu’une « révo­lu­tion cultu­relle » était néces­saire pour faire accep­ter les poli­tiques néo­li­bé­rales à la popu­la­tion qué­bé­coise, ce qui implique un grand virage. Les ser­vices publics, la santé et l’éducation notam­ment, doivent être consi­dé­rés comme des « mar­chan­dises », et non comme un bien commun ou un droit. Les citoyens et les citoyennes sont des « clients » et des « consom­ma­teurs » qui doivent ache­ter ces mar­chan­dises au meilleur prix, selon leurs capa­ci­tés de payer. C’est ainsi que l’héritage de la révo­lu­tion tran­quille, et plus lar­ge­ment du key­né­sia­nisme, sera liquidé dans un vaste pro­ces­sus mené par la classe domi­nante et leurs lar­bins à Québec, Ottawa et par­tout ailleurs.

Le virage autoritaire

Ce projet néo­li­bé­ral, on le sait, est en marche depuis plus de 25 ans. Mais on constate qu’il avance de manière erra­tique. En effet, les domi­nés sont par­fois en mesure de mettre des grains de sable dans l’engrenage. D’autre part, la vora­cité néo­li­bé­rale fait en sorte que le capi­ta­lisme contem­po­rain aggrave et accé­lère les crises, au point où la légi­ti­mité de l’État s’effrite. Dans le fonds, on a l’impression que pour la classe domi­nante, la vio­lence rem­place peu à peu la ges­tion publique « habi­tuelle ». L’important est de faire peur, d’où une répres­sion de plus en plus bru­tale. Et aussi, en accen­tuant une déma­go­gie cen­trée sur l’hostilité, l’intolérance, la haine où les dis­si­dents sont pré­sen­tés comme des « bêtes à abattre ». C’est ce qu’on a vu dans les années 1930. Et c’est ce qu’on voit aujourd’hui depuis une quin­zaine d’années.

L’état d’exception

Depuis 2001, on voit une pano­plie de lois liber­ti­cides pré­sen­tées comme des moyens de com­battre le « ter­ro­risme ». Parallèlement, de vastes dis­po­si­tifs sont mis en place pour accen­tuer la « guerre sans fin », ce qui implique un immense détour­ne­ment des res­sources. Mais aujourd’hui, beau­coup de monde résiste. Les indi­gnés, les prin­temps arabes, les mobi­li­sa­tions se mul­ti­plient, qui débordent le sys­tème, jusqu’à un cer­tain point. Les modes de ges­tion des domi­nants sont inter­pel­lés. La « solu­tion » qu’est tra­di­tion­nel­le­ment l’« alter­nance » entre la droite, le centre-droit et le centre-gauche est de moins en moins opé­rante. En partie parce que le centre et le centre-gauche (l’ancienne social-démo­cra­tie) ont peu à offrir pour réta­blir l’ « ordre » la « sta­bi­lité macro-éco­no­mique sans conti­nuer les poli­tiques de la droite. Si cette pola­ri­sa­tion tra­di­tion­nelle est affai­blie, il reste pour la classe domi­nante de puiser dans les « forces de réserve » de la droite dure, pour ne pas dire l’extrême-droite. De tout cela se pro­file un état d’exception per­ma­nent, qui inclut la sus­pen­sion des droits et les mani­pu­la­tions très intenses au niveau média­tique, poli­tique et sécu­ri­taire. Les médias pou­belles comme Québécor inten­si­fient alors leurs agres­sions pour convaincre que les gens sont mena­cés par la sub­ver­sion et que fina­le­ment dans notre uni­vers, c’est une lutte sans merci de tout-le-monde-contre-tout-le-monde.

Le mouvement est populaire, la lutte est politique

Si les domi­nants sont aux abois, ce n’est pas seule­ment parce que les domi­nés sont fâchés. Depuis quelques années, ceux-ci résistent, construisent des réseaux, éla­borent des pro­jets, tissent une vaste toile de soli­da­rité qui mène la bataille sur le plan des idées, mais aussi sur le ter­rain via des mobi­li­sa­tions d’une ampleur sans pré­cé­dent. De nou­veaux outils, de nou­velles confi­gu­ra­tions de forces, appa­raissent de ces explo­ra­tions, comme l’a tel­le­ment bien démon­tré le mou­ve­ment étu­diant qué­bé­cois. Au-delà des inno­va­tions au niveau orga­ni­sa­tion­nel (alliances, hori­zon­ta­lisme, uti­li­sa­tion des moyens de com­mu­ni­ca­tion, etc), ces mou­ve­ments ont l’ascendant parce qu’ils dépassent le cadre des reven­di­ca­tions habi­tuelles qui plongent par­fois dans le piège du cor­po­ra­tisme. Les reven­di­ca­tions sont concrètes (gel des frais de sco­la­rité, gra­tuité sco­laire), mais le nar­ra­tif explique bien que la lutte est pour pré­ser­ver un bien commun, ce qui contre­dit la voyou­cra­tie au pou­voir qui ment effron­té­ment en en fai­sant une ques­tion de $0,50 par jour. Alors se pose un autre défi. À court terme, il faut les faire plier et empê­cher l’inacceptable. À long terme, il faut d’autre chose qui exige un chan­ge­ment poli­tique d’envergure, pour ne pas dire, un chan­ge­ment de para­digme qui part du prin­cipe que le capi­ta­lisme contem­po­rain (le néo­li­bé­ra­lisme) doit être relé­gué. Comment récon­ci­lier ce court terme et ce long terme ?

Répliquer

Il ne faut pas penser que la lutte actuelle va se dénouer rapi­de­ment. L’alignement des camps est là pour rester. Le gou­ver­ne­ment Charest, bien appuyé par Harper, par la tota­lité des domi­nants, par les médias-pou­belles, va per­sis­ter en déployant l’arsenal de la répres­sion. Il gagne à se pré­sen­ter comme le défen­seur de la loi et de l’ordre au moment où une partie impor­tante de la popu­la­tion est apeu­rée par l’image d’apocalypse véhi­cu­lée par les médias. Il faut donc se sortir du piège qui est dressé.

À court terme, il faut ren­for­cer la conver­gence des luttes popu­laires. Ce n’est pas nou­veau et jusqu’à un cer­tain point, le mou­ve­ment étu­diant a avancé dans ce sens. Mais ce n’est pas encore assez. Une conver­gence veut dire une par­ti­ci­pa­tion active des mou­ve­ments popu­laires, et pas seule­ment des appuis au mou­ve­ment étu­diant. Ce sont à ces mou­ve­ments syn­di­caux, popu­laires, éco­lo­gistes, fémi­nistes de déter­mi­ner com­ment ils peuvent faire cela, mais il y a une cer­taine urgence en la matière. Parlons conver­gences, il est éga­le­ment impé­ra­tif de chan­ger une situa­tion où le mou­ve­ment est trop confiné à Montréal, malgré les mobi­li­sa­tions dans cer­taines régions (Gatineau et Sherbrooke notam­ment). Les mou­ve­ments popu­laires se battent par­tout pour la jus­tice sociale, contre le pillage des res­sources, pour le bien commun. La lutte étu­diante, ce sont aussi toutes ces luttes. Des efforts orga­ni­sa­tion­nels devront être consen­tis pour élar­gir le péri­mètre des mobi­li­sa­tions.

Autre chan­tier à ren­for­cer. Les mobi­li­sa­tions de masse res­tent non seule­ment essen­tielles mais indis­pen­sables. Les actions d’éclat (confron­ta­tions avec la police) qui res­tent sym­bo­liques (elles ne changent rien au rap­port de force) sont uti­li­sées par l’État pour jus­ti­fier encore plus de répres­sion. Une telle pos­ture n’a rien à voir avec la fas­ci­na­tion mor­bide qu’ont cer­taines per­son­na­li­tés pour le « droit » et la « loi ». Des États pour­ris, cela donne des lois pour­ries. Confronter ces lois pour­ries est tout à fait légi­time, encore faut-il choi­sir com­ment. Ce n’est pas une ques­tion mora­liste, mais poli­tique : com­ment effec­ti­ve­ment désta­bi­li­ser l’État et les classes domi­nantes et ne pas seule­ment mani­fes­ter sa colère ?

Lutte prolongée

Durant les der­nières semaines, des mil­liers de jeunes ont fait leurs pre­mières armes dans le mili­tan­tisme. Des efforts immenses sont en cours pour appro­fon­dir la réflexion, dis­cu­ter les stra­té­gies, éla­bo­rer des ini­tia­tives qui vont relan­cer la lutte. Ce labeur est conco­mi­tant avec la mobi­li­sa­tion. Il permet aussi d’examiner d’autres sen­tiers. Il faut com­men­cer à penser aux pro­chaines élec­tions, par exemple. C’est sans illu­sion, mais c’est néan­moins un enjeu qui concerne le mou­ve­ment au moment où Québec Solidaire tente de faire entendre la voix du peuple dans les enceintes par­le­men­taires, ce qui la réper­cute tout en met­tant le gou­ver­ne­ment dans l’embarras. Le conflit actuel évolue vers ce que Gramsci appe­lait une « guerre de posi­tion », sur plu­sieurs « fronts » simul­ta­nés, et où le mou­ve­ment popu­laire doit miner l’adversaire, péné­trer ses lignes de défense, le désar­mer intel­lec­tuel­le­ment et redon­ner confiance au grand front uni des domi­nés qui est en émer­gence au Québec.

Pierre Beaudet

Les commentaires sont fermés.