De la crise du logement et de l’innocence

Jonathan Durand Folco, 29 AVRIL 2021

Le 28 avril dernier, j’ai eu un sursaut de négativisme et de colère face à la bêtise ordinaire, l’innocence joyeuse qui, flirtant avec la légèreté de l’existence, méconnaît les conséquences de ses propres actions sur autrui, en reproduisant une logique systémique à l’intérieur de petits gestes apparemment bénins. Dans un article du Devoir intitulé Apprendre à flairer les gains immobiliers, on découvre la vision saisissante d’une nouvelle génération d’acteurs qui profitent de la crise du logement comme un réservoir de juteuses opportunités d’affaires.

Flip Académie, le projet Arbore et toute une belle communauté d’influenceurs, d’investisseuses et de coachs tiennent un discours franc, naïf, et apparemment sans empathie pour les milliers de familles qui peinent à se trouver un logement abordable. Sur leur page Instagram, les nouvelles entrepreneures d’Arbore mettent en scène leur quotidien dans l’acquisition de condos locatifs. Elles articulent les pratiques ordinaires du capitalisme immobilier avec les techniques d’influenceurs des médias sociaux, puis un soupçon de « féminisme libéral » invitant les femmes à se lancer dans l’immobilier pour qu’elles puissent tirer profit elles aussi de la montée des prix.

Plus tard dans la journée, on apprend que le premier ministre du Québec semble ignorer complètement la réalité du marché locatif à Montréal, tout en continuant à nier l’existence d’une crise de logement, le mot « crise » étant un peu trop fort selon son opinion. « Est-ce que le premier ministre a une idée de c’est quoi le prix médian d’un appartement à louer à Montréal? », a demandé la députée Manon Massé à François Legault. Celui-ci répond tout bonnement : « Ça dépend de la grandeur du logement. Je dirais… Ça peut peut-être commencer à 500, 600 dollars par mois [pour] assez rapidement monter à 1000 dollars par mois. » Rappelons que la moyenne des prix de logement sur l’île de Montréal est de 1310 $ par mois selon une une recension des petites annonces publiées sur Kijiji effectuée par Le Devoir le 8 avril dernier.

Nous avons là deux exemples révélateurs du phénomène de l’« innocence » qui gruge nos sociétés de l’intérieur, en reproduisant insidieusement des pratiques, dispositifs et structures qui alimentent les inégalités, la précarité économique et la souffrance sociale.

L’anthropologue-artiste Gloria Wekker décrit « l’innocence blanche » comme une représentation de soi trompeuse, consistant à croire qu’on serait exempt de privilèges, de biais inconscients ou d’enjeux spécifiques liés au racisme, que ce soit à l’échelle individuelle ou collective. Dans son livre White Innocence. Paradoxes of Colonialism and Race (2016), Wekker critique une certaine représentation culturelle très répandue au Pays-Bas, les Néerlandais se voyant comme une nation « gentille », « éthique », « tolérante », « ouverte sur le monde », et donc incapable d’avoir des relations de domination basées sur la « race » dans leur société.

L’innocence est une représentation de soi enjolivée visant à se rassurer face aux critiques externes et à flatter l’ego. L’identité personnelle ou collective se trouve ainsi « immunisée » face aux images négatives de soi, repoussant toute remise en question. En termes « freudo-marxistes », nous pourrions dire que cette auto-représentation se combine à une série de mécanismes de défense qui se manifestent à différents degrés selon les situations : déni, projection, répression, rationalisation, agression, etc. Par exemple, des discours affirmant que les « antiracistes sont les vrais racistes », le déni de l’existence de certaines problématiques sociales, la montée de la polarisation et la régression de l’argumentation rationnelle dans le monde numérique peuvent être éclairés, du moins en partie, par le phénomène de l’innocence qui prend forme par-delà de nos diverses allégeances idéologiques.

Je ne parlerai pas ici de la question du racisme systémique au Québec, mais plutôt d’une transposition de ce concept d’innocence à d’autres sphères d’activité. À mon sens, tout système de domination s’accompagne de son propre système d’innocence. Il y a l’innocence masculine, qui consiste pour les hommes à croire qu’ils sont exempts de sexisme, que la masculinité toxique est un phénomène rare et extérieur à nous, alors que nous avons fort probablement reconduit des gestes plus ou moins problématiques dans notre parcours, inconsciemment ou délibérément. Il y a aussi l’innocence capitaliste, comme celle de l’entrepreneure néophyte s’achetant des condos locatifs en croyant gagner sa vie honnêtement, sans conséquences fâcheuses sur les classes moyennes et défavorisées. Il y a aussi l’innocence écologiste des gens croyant être responsables sur le plan environnemental, tout en reproduisant des pratiques banales qui participent à la souffrance des animaux non-humains, à la destruction des écosystèmes et à la sixième extinction de masse.

Rompre avec l’innocence ne veut pas dire que tout le monde doive se culpabiliser, fasse publiquement acte de repentance, ou tombe dans l’auto-flagellation vertueuse, comme aiment le répéter grossièrement les conservateurs et réactionnaires.

Notons d’ailleurs que ceux-ci participent à reproduire l’innocence généralisée, en occultant toute critique comme une sorte de moralisme extrémiste (celle des écolos, des féministes, véganes ou antiracistes), en s’attaquant de façon obsessive aux « wokes » qui viennent déranger leur sommeil innocent. Mais les « wokes » peuvent aussi avoir leur part d’innocence, liée à différents enjeux comme la langue, l’agressivité dans les milieux militants, etc. Le fait de nier les travers de la cancel culture sous prétexte qu’il s’agit d’un problème imaginaire inventé par la droite protège l’« ego militant » de critiques venant questionner les pratiques de domination qui viennent parfois se loger dans les meilleures intentions.

Surmonter l’innocence ne consiste pas non plus à dénoncer la méchante droite ou les wokes à tout vent; plus humblement, il s’agit de faire preuve de retenue, de réflexion critique, d’introspection. Non pas dans une visée une pureté idéologique, d’ascèse individuelle ou de perfection morale, car serait alors reproduire l’innocence néolibérale, l’attitude faussement rassurante de l’individu qui croit que se changer soi-même équivaut à changer le monde. Déjouer l’innocence, prendre conscience de ses contradictions, les assumer mais surtout essayer de les dépasser, sans sombrer dans la passivité et le confort de l’existant, créer des brèches par l’action collective, les rencontres, les tentatives de créer un monde plus décent, moins mauvais, plus libre, plus égalitaire. Ne pas se laisser atterré par la bêtise, mais arrêter de la voir comme un simple donné qu’on doit accepter, docilement, comme une fatalité de l’ordre des choses.

La dérision face à l’innocence du premier ministre, qui ignore complètement le prix des logements à Montréal, est déjà un signe de résistance symbolique face à la bêtise ambiante.

La dérision critique est un baume temporaire, un geste thérapeutique qui permet de ne pas sombrer dans la langueur, le cynisme ou la dépression; mais il faut que le moment de la moquerie se transforme en action, en auto-organisation.

Enfin, le phénomène de l’innocence peut être illustré par cette méditation sombre et lucide de Theodor W. Adorno dans Minima Moralia :

Il n’y a plus rien d’innocent. Les petites joies de l’existence, qui semblent dispensées des responsabilités de la réflexion, ne comportent pas seulement un élément de sottise têtue, d’aveuglement volontaire et égoïste, en fait elles se mettent directement au service de ce qui est le plus totalement en contradiction avec elles. Même l’arbre en fleur ment, dès l’instant où on le regarde fleurir en oubliant l’ombre du mal. « Que c’est joli! », même cette exclamation innocente revient à justifier les infamies de l’existence, qui est tout autre que belle; et il n’y a plus maintenant de beauté et de consolation que dans le regard qui se tourne vers l’horrible, s’y confronte et maintient, avec une conscience entière de la négativité, la possibilité d’un monde meilleur. La méfiance s’impose à l’égard de la spontanéité, de toute légèreté et de tout relâchement, car ce sont autant de façon de reculer devant la puissance écrasante de ce qui existe.

Dernier point : Adorno était un grand pessimiste, et je crois que nous pouvons encore apprécier la beauté des fleurs malgré tout. Cela est d’autant plus vital dans le contexte actuel, marqué par le retour du printemps, l’isolement social prolongé, la langueur collective, le confinement prolongé et l’autoritarisme des esprits qui paralysent toute forme d’élan et d’empathie.

Néanmoins, si l’espoir est nécessaire plus que jamais pour tenir bon face au monde qui court vers le désastre, il faut redoubler de vigilance pour ne pas confondre l’espoir avec l’attente passive qui se conforte dans le « ça ira mieux ». Disons « oui » à l’espoir, à la confiance commune qui s’incarne en action transformatrice, mais rejetons l’innocence qui accepte tacitement un monde qui ne tourne pas rond. Fuir l’innocence et l’espoir naïf, mais ne pas désespérer non plus, tel est le périlleux impératif de notre temps.