De la crise des subprimes à la crise globale

Mis en ligne le 17 mai 2008

« Une véri­table poli­tique struc­tu­relle mon­diale est aujourd’hui indis­pen­sable pour éviter les effets rétro­ac­tifs des dif­fé­rentes sor­ties de crise. Des inves­tis­se­ments sont néces­saires pour assu­rer la sécu­rité ali­men­taire de chaque pays, réduire la dépen­dance éner­gé­tique, la for­ma­tion d’une mains d’oeuvre qua­li­fiée. L’Afrique n’est pas la moins avan­cée si elle sait valo­ri­ser le savoir sécu­laire de la rela­tion sym­bio­tique de ses habi­tants à leur envi­ron­ne­ment. » La crise finan­cière, der­nier symp­tôme en date des désta­bi­li­sa­tions induites par le modèle libé­ral de déve­lop­pe­ment déré­gulé, éclate au moment même où le para­digme de la crois­sance infi­nie est remis en cause par la réa­lité de la fini­tude des res­sources. Aminata Diagne et Jérôme Gleizes plaident pour une éco­no­mie sociale et soli­daire, res­pec­tueuse de l’environnement. Citant André Gorz, ils lancent un aver­tis­se­ment : « La sortie du capi­ta­lisme aura donc lieu d’une façon ou d’une autre, civi­li­sée ou bar­bare. La ques­tion porte seule­ment sur la forme que cette sortie pren­dra et sur la cadence à laquelle elle va s’opérer. »

Par Aminata Diagne et Jérôme Gleizes, Sud (Sénégal), 1er mai 2008

Hausse record du prix du baril du pétrole (119,93 $ le 28 avril), du prix de den­rées ali­men­taires comme le blé qui vient de dépas­ser les 460 $ la tonne ou le riz dont le prix de réfé­rence, celui de la Thaïlande, pre­mier expor­ta­teur mon­dial de riz, a plus que dou­bler entre décembre et avril, pas­sant de 360 $ à plus de 1 000 $, la dépré­cia­tion conti­nue du dollar vis-à-vis de l’euro (et donc vis-à-vis du franc CFA lié à l’euro) avec un record le 22 avril à 1,6019 mais aussi vis-à-vis d’autres mon­naies, record du prix de l’or avec 1 032,70 dol­lars l’once le 17 mars à New-York, record pour le cuivre (8 880 dol­lars la tonne atteint le jeudi 17 avril), l’étain (24 602 dol­lars la tonne le 24 avril, 80 % de hausse sur un an)…, les records se mul­ti­plient et les mau­vaises nou­velles finan­cières s’accumulent : baisse des bourses mon­diales, natio­na­li­sa­tion de la banque anglaise Northern Rock, rachat bradé de la cin­quième banque d’affaire amé­ri­caine Bear Stearns, quasi-faillite du hedge fund Carlyle qui a perdu 80 % de sa valeur… Cette crise, ou plutôt cette accu­mu­la­tion de crises font craindre un retour à la crise mon­diale de 1929. Mais à ces évè­ne­ments éco­no­miques et finan­ciers extrêmes, il faut en ajou­ter d’autres, accré­di­tant la thèse défen­due dans le der­nier article d’André Gorz , de la sortie com­men­cée du capi­ta­lisme. Nous avons une conjonc­tion de la crise finan­cière et éco­no­mique mais aussi éco­lo­gique : déta­che­ment d’un bloc de 414 km2 du pla­teau de Wilkins, le plus étendu de l’Antarctique, révi­sion pes­si­miste des scé­na­rios du GIEC (aug­men­ta­tion de la concen­tra­tion de CO2 dans l’atmosphère et de la tem­pé­ra­ture), séche­resses en Espagne obli­geant l’importation d’eau de France, aug­men­ta­tion du nombre d’espèces mena­cées par l’Union mon­diale pour la nature (16 306 mena­cées d’extinction contre 16 118 l’an der­nier)… Tous ces évè­ne­ments appa­rem­ment sin­gu­liers s’inscrivent dans des tem­po­ra­li­tés dif­fé­rentes, non for­ce­ment liées cau­sa­le­ment mais leur conjonc­tion est dan­ge­reuse car elle ampli­fie les dif­fé­rentes crises.

Après avoir pré­senté l’élément révé­la­teur de la crise, la faillite du marché des sub­primes au États-Unis d’Amérique et les méca­nismes de conta­gion, nous ver­rons que la per­sis­tance de la crise finan­cière révèle une crise de régu­la­tion éco­no­mique bien plus pro­fonde, elle même ampli­fiée par des crises éco­lo­giques qui remettent en cause les fon­de­ments de notre sys­tème pro­duc­tif mais aussi ceux de la société puis nous ver­rons que la glo­ba­lité de cette crise n’épargne pas l’Afrique même si les méca­nismes dif­fé­rent des pays occi­den­taux. L’humanité se trouve confron­tée à une ques­tion poli­tique majeure, expri­mée par André Gorz dans son der­nier article, pré­cé­dem­ment cité, par ailleurs très clair­voyant sur le deve­nir de nos socié­tés : « La sortie du capi­ta­lisme aura donc lieu d’une façon ou d’une autre, civi­li­sée ou bar­bare. La ques­tion porte seule­ment sur la forme que cette sortie pren­dra et sur la cadence à laquelle elle va s’opérer. »

Au commencement était la crise des subprimes …

Le marché des sub­primes, sous marché du marché hypo­thé­caire des États-Unis d’Amérique, visait à per­mettre aux ménages défa­vo­ri­sés un accès à la pro­priété immo­bi­lière. Ces prêts immo­bi­liers à taux variables, gagés sur la valeur de l’acquisition immo­bi­lière (l’hypothèque) pré­sen­taient un risque impor­tant d’insolvabilité (non rem­bour­se­ment des dettes) mais les banques pou­vaient saisir les mai­sons hypo­thé­quées. Le retour­ne­ment de la crois­sance amé­ri­caine, la hausse des taux d’intérêt et de la pré­ca­rité des ménages concer­nés ont pro­vo­qué de nom­breux défauts de paie­ment et une insol­va­bi­lité des débi­teurs … puis par rico­chet un besoin de refi­nan­ce­ment des banques déte­nant ces créances ou ces titres (un besoin de liqui­di­tés pour faire face aux retraits moné­taires des agents non finan­ciers) … et ampli­fié la crise du bâti­ment et de l’immobilier (l’augmentation des sai­sies aug­men­tant l’offre immo­bi­lière dans un contexte de demande dépri­mée).

Mais ces créances avaient été titri­sées, trans­for­mées en titres finan­ciers, pour mutua­li­ser les risques tout en pré­ser­vant des ren­de­ments élevés pour les ins­ti­tu­tions finan­cières, en par­ti­cu­lier les hedge funds. La com­plexi­fi­ca­tion des mar­chés finan­ciers a pro­vo­qué une dif­fu­sion du risque jusqu’à deve­nir un risque sys­té­mique par conta­gion à d’autres seg­ments de mar­chés finan­ciers et d’autres pays. Cette dilu­tion des créances a, au lieu de mutua­li­ser les risques, pro­vo­qué une aug­men­ta­tion de l’incertitude et para­lysé les acteurs finan­ciers et le refi­nan­ce­ment inter­ban­caire. Un pre­mier cas de panique ban­caire a même eu lieu en Angleterre (inca­pa­cité de répondre à un retrait massif de mon­naie par les agents non finan­ciers), dans la Northern Rock, hui­tième banque anglaise pour­tant non enga­gée sur le marché des sub­primes mais uni­que­ment sur celui du marché du prêt immo­bi­lier anglais au 5éme rang. Cette banque sol­vable a du faire face à un pro­blème de liqui­dité. Les banques cen­trales ont du alors jouer leur rôle de prê­teur de der­nier res­sort et de garant de la via­bi­lité du sys­tème ban­caire en inter­ve­nant sur les mar­chés moné­taires. Mais depuis le déclen­che­ment de la crise au mois d’août 2007, les dépré­cia­tion d’actif s’accumulent :UBS pour 37,4 mil­liard de dol­lars, Merrill Lynch, 22,4 Citygroup, 21,1, HSBC, 17,7, Bear Stearns, 11,7, Carlyle Group, 17 mais aussi Deutsche Bank pour 7 mil­liard de dol­lars, Mizuho Financial, 5,5 mil­liard de dol­lars, Crédit Agricole, 5,3 mil­liards de dol­lars… Aucune banque occi­den­tale n’est épar­gnée. La der­nière mau­vaise nou­velle de la série en cours est que malgré la prise en pen­sion de 30 mil­liards de créances sub­primes par la Réserve fédé­rale amé­ri­caine, la Bear Stearns a fait une quasi faillite. La crise de liqui­dité devient une crise de sol­va­bi­lité. L’insolvabilité ini­tiale des ménages amé­ri­cains est en train de conta­mi­ner le sec­teur ban­caire et finan­cier, c’est-à-dire que la valeur du patri­moine et le niveau de revenu des agents sont insuf­fi­sants pour faire face au volume des dettes et à leurs échéances de rem­bour­se­ment. Et aujourd’hui, pour la pre­mière fois depuis 1929, la Réserve fédé­rale amé­ri­caine a refi­nancé Bear Stearns pour des créances peu sol­vables, ce qui in fine signi­fie qu’elle risque d’effacer des dettes. A ce jour, le FMI a évalué le coût de la crise à 945 mil­liards de dol­lars dont 565 pour les emprunts hypo­thé­caires amé­ri­cains et les ins­tru­ments finan­ciers asso­ciés, 240 pour les pro­duits déri­vés du marché immo­bi­lier com­mer­cial, 120 pour les prêts aux entre­prises et 20 pour les prêts à la consom­ma­tion.

II … aggravée par une crise de régulation économique …

Cette crise finan­cière se sur­ajoute et ali­mente une crise de régu­la­tion éco­no­mique. Le régime for­dien de crois­sance d’après guerre est en crise depuis la fin des années 60 et n’a pu se pour­suivre que par le finan­ce­ment par crédit de la pre­mière puis­sance éco­no­mique mon­diale, les États-Unis, deve­nue loco­mo­tive de la crois­sance mon­diale (28 % du PIB mon­dial). Or, aujourd’hui, la dette amé­ri­caine à la fois privée et publique devient insou­te­nable avec plus de 12 250 mil­liards de dol­lars. Ce n’est pas la pre­mière fois que les EU se trouvent sur­en­det­tés mais cette fois-ci, les créan­ciers, dont le pre­mier la Chine, ne vont pas for­ce­ment accep­ter de subir une déva­lua­tion de leurs créances du fait de celle du dollar. Ils risquent alors de stop­per leurs inves­tis­se­ments tant indus­triel que finan­cier aux EU, réduire leurs créances déte­nues en dollar et ainsi arrê­ter de réin­jec­ter les dol­lars accu­mu­lés suite aux défi­cits com­mer­ciaux et bud­gé­taires amé­ri­cains. Lors de la crise pré­cé­dente dans les années 90, le Japon, alors prin­ci­pal créan­cier des EU, avait accepté une rééva­lua­tion de sa mon­naie, le yen vis-à-vis du dollar, pro­vo­quant une baisse de la valeur de la créance japo­naise envers les EU. Mais, les EU dis­po­saient de moyens de pres­sions non éco­no­miques avec des bases mili­taires amé­ri­caines au Japon, assu­rant la sécu­rité mili­taire de l’archipel comme contre­point poli­tique. L’équilibre entre la Chine et les EU est d’une autre nature : Afin d’éviter une crise sociale majeure en Chine, avec une explo­sion du chô­mage compte tenu de la pres­sion démo­gra­phique, ce pays est obligé d’avoir un taux de crois­sance élevé, et donc de main­te­nir un niveau d’exportation élevé pour écou­ler la pro­duc­tion chi­noise, expor­ta­tions qui ali­mente la consom­ma­tion amé­ri­caine à crédit. Les dol­lars accu­mu­lés grâce aux expor­ta­tions chi­noises sont ainsi réin­jec­tés au Eu en achats de titres finan­ciers amé­ri­cains. Cependant, la Chine réduit sa dépen­dance aux impor­ta­tions amé­ri­caines en diver­si­fiant ses expor­ta­tions vers d’autres pays dont ceux d’Afrique, assu­rant éga­le­ment en contre­par­tie un appro­vi­sion­ne­ment en res­sources natu­relles.

Mais à ce pro­blème de finan­ce­ment de la crois­sance, s’ajoute une crise interne du régime de pro­duc­tion. Le régime de crois­sance for­dien était basé sur le com­pro­mis for­dien, c’est-à-dire l’échange d’un pou­voir d’achat à tra­vers une aug­men­ta­tion conti­nue des salaires contre une crois­sance de la pro­duc­ti­vité du tra­vail et une « paci­fi­ca­tion » des rela­tions sala­riales. Ce com­pro­mis a permis un rythme sou­tenu de consom­ma­tion per­met­tant d’écouler la pro­duc­tion. De plus, cette pro­duc­tion était tay­lo­ri­sée ; La concur­rence inter­na­tio­nale des pro­duits natio­naux était faible, d’où peu de contrainte exté­rieure ; La divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail per­met­tait d’assurer des appro­vi­sion­ne­ment en matières pre­mières ou en pro­duits inter­mé­diaires à des coûts faibles ; L’État inter­ve­nait comme sta­bi­li­sa­teur de la crois­sance de manière contra-cyclique ; Le crédit ban­caire était facile à obte­nir. Mais comme l’a montré André Gorz, l’informatisation et la robo­ti­sa­tion ont mis à mal ce com­pro­mis en per­met­tant de pro­duire beau­coup plus avec beau­coup moins de tra­vail alors qu’autrefois, la pro­duc­tion, l’emploi et les salaires aug­men­taient simul­ta­né­ment. Aujourd’hui, les gains de pro­duc­ti­vité du capi­tal pro­voquent une baisse des coûts de pro­duc­tion et donc des prix de vente des pro­duits manu­fac­tu­rés, ce qui entraîne une baisse des pro­fits et une course accé­lé­rée à la réduc­tion des coûts, à de nom­breux licen­cie­ments ou des délo­ca­li­sa­tions. L’investissement pro­duc­tif devient de moins en moins ren­table, ampli­fié en cela par la hausse du prix des matières pre­mières (et donc des coûts de pro­duc­tion incom­pres­sibles). Nous assis­tons insi­dieu­se­ment à une aug­men­ta­tion des arbi­trages au béné­fice des inves­tis­se­ments finan­ciers et des acqui­si­tions externes d’entreprises au cours des années 80 et 90. Aujourd’hui, le total des actifs finan­ciers repré­sente 3 à 4 fois le PIB mon­dial, géné­rant « une immense bulle spé­cu­la­tive au cœur même du sys­tème indus­triel ». A ce dés­équi­libre capi­tal industriel/​capital finan­cier s’ajoute aussi un dés­équi­libre entre classes sociales avec une pau­pé­ri­sa­tion crois­sante des popu­la­tions ne béné­fi­ciant plus du com­pro­mis for­dien. Le régime for­dien repo­sait sur une classe moyenne impor­tante dis­po­sant d’un pou­voir d’achat élevé afin de pou­voir ache­ter la pro­duc­tion qu’elle avait pro­duite. Aujourd’hui, la crois­sance repose sur moins de per­sonnes, ce qui pro­voque iné­luc­ta­ble­ment des ten­sions sociales tant entre les pays qu’à l’intérieur de chacun d’entre eux. En effet, ce ne sont plus les classes moyennes des pays occi­den­taux qui assurent un écou­le­ment de la pro­duc­tion mais l’existence de classes sociales aisées dans tous les pays et tous les conti­nents.

III … et amplifiée par des crises écologiques.

Une sortie de crise pour­rait s’entr’apercevoir avec la montée en puis­sance de la Chine, de l’Inde comme nou­veau moteur de la crois­sance mon­diale comme l’ont été les EU après la seconde guerre mon­diale, en pre­nant le relais de l’Europe. Mais chose inédite dans l’histoire de l’humanité, le monde se trouve confronté à l’épuisement de ses res­sources natu­relles, confir­mée par la hausse de prix conti­nue de celles-ci, révé­la­trice d’une insuf­fi­sance de l’offre vis-à-vis de la demande. La crois­sance chi­noise excep­tion­nelle à plus de 10 % ampli­fie ce mou­ve­ment. Ses impor­ta­tions d’énergie ont aug­menté en trois ans de 44,9 % et celles des autres matières pre­mières de 34,5 %. En 2003, la Chine consom­mait 35 % du fer mon­dial, 33 % du coton, 22 % de l’étain… Toute crois­sance néces­site une base maté­rielle, même si celle-ci est sous-éva­luée dans les prix des biens consom­més. La crois­sance chi­noise nous rap­pelle que la crois­sance euro­péenne des trente glo­rieuses (et d’avant) n’a pu se faire que grâce à une sur­ex­ploi­ta­tion minière de ses anciennes colo­nies. Les res­sources renou­ve­lables (ou réuti­li­sables) comme les métaux sont aussi sur-uti­li­sées et voient aujourd’hui aussi leur prix flam­ber.

A cela, il faut rajou­ter le fait que la crois­sance mon­diale de ces deux der­niers siècles n’a pu se faire que grâce à une sur­con­som­ma­tion des hydro­car­bures. Des mil­lions de par­ti­cules de CO2 se sont aussi accu­mu­lés dans l’atmosphère et sont aujourd’hui la cause des dérè­gle­ments cli­ma­tiques. Ceux-ci pro­voquent une baisse des ren­de­ments agri­coles et de la pro­duc­tion. Une hausse des prix des den­rées agri­coles s’ensuit iné­luc­ta­ble­ment, ampli­fiée par la réduc­tion des terres arables à cause de l’étalement urbain et de la concur­rence de l’usage des terres entre pro­duc­tion ali­men­taire et agro-car­bu­rants. L’inflation aug­mente aujourd’hui iné­luc­ta­ble­ment, sur­tout pour les pro­duits de base et elle ne peut être conte­nue que par des mesures com­pen­sa­trices par les gou­ver­ne­ments. De nom­breuses émeutes ont eu lieu en Afrique ou en Asie, suite à des hausses de pro­duits de base comme le riz, l’huile… Cette infla­tion n’ayant pas une ori­gine moné­taire ne peut être com­bat­tue par une poli­tique moné­taire res­tric­tive comme s’échine à le faire la Banque Centrale Européenne. Elle néces­site des réformes struc­tu­relles. Des réformes struc­tu­relles d’autant plus néces­saires que le rap­port du Conseil sur le climat de l’ONU indique que les émis­sions de CO2 devront dimi­nuer de 85 % d’ici 2050 pour limi­ter le réchauf­fe­ment cli­ma­tique de 2°C et qu’au delà, nous entrons dans une zone incon­nue qui pour­rait néces­si­ter des mesures auto­ri­taires, la bar­ba­rie qui inquié­tait Gorz.

Une crise globale, le cas de l’Afrique

Avant de parler des évi­dences expli­quant la glo­ba­lité de la crise comme l’accélération de l’avancée du désert ou la hausse du prix du riz, expli­ci­tons les consé­quences de la crise des sub­primes ou du for­disme en Afrique. Les liens sont moins directs qu’en occi­dent où des entre­prises ou des banques euro­péennes, japo­naises subissent immé­dia­te­ment les contre­coups de la crise des sub­primes mais ils sont impor­tants. La crise de la liqui­dité puis de la sol­va­bi­lité ont pour consé­quence de réduire les fonds dis­po­nibles pour finan­cer les inves­tis­se­ments directs en Afrique dans un pre­mier temps puis les prises de risque dans un deuxième temps. Les ménages euro­péens ont déjà un accès amoin­dri au crédit, obli­geant les banques cen­trales à inter­ve­nir mais les moyens d’actions sont plus faibles dans les espaces moné­taires afri­cains comme l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine, la Zone Monétaire Ouest-Africaine, la Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale…

Or les inves­tis­se­ments néces­saires sont impor­tants pour faire face à la crise ali­men­taire ou la crise éner­gé­tique, moins faci­le­ment amor­ties qu’en Occident car la crise du for­disme fait que les pays non occi­den­taux ne sont plus les bases arrières de la pro­duc­tion mon­diale. Les bas niveaux de rému­né­ra­tion ne sont plus un argu­ment suf­fi­sant pour atti­rer les délo­ca­li­sa­tions. Il faut dis­po­ser d’une main d’oeuvre qua­li­fiée pour atti­rer les emplois délo­ca­li­sés et dans cette nou­velle divi­sion du tra­vail, la Chine dis­pose d’une lon­gueur d’avance comme par exemple dans le tex­tile. Les pays qui peuvent s’en sortir grâce à la pré­sence de res­sources minières agri­coles perdent les devises accu­mu­lées par les impor­ta­tions de biens de consom­ma­tions ache­tés par les nou­velles classes moyennes béné­fi­ciant de ces rentes minières ou agri­coles.

La crise est ampli­fiée en Afrique car les éco­sys­tèmes sont très affai­blis par les déré­gle­ments cli­ma­tiques : déser­ti­fi­ca­tion, baisse des ren­de­ments agri­coles, dépen­dance ali­men­taire en riz par exemple… Cela pro­voque les migra­tions for­cées avec leur cohorte de misère et de déses­poirs. Dans les pires des cas, les éco­no­mies ren­tières deviennent des éco­no­mie des guerres civiles, selon l’expression de Jean-Christophe Rufin, où la kalach­ni­kov devient un fac­teur de pro­duc­tion comme outil de pré­da­tion. Depuis la fin de la guerre froide, plus de 60 conflits armés ont fait des cen­taines de mil­liers de morts et 17 mil­lions de réfu­giés. En Afrique, sur 11 pays en conflit durant les années 90, le nombre de morts est estimé entre 3,8 et 6,8 mil­lions. Et cela accen­tue le phé­no­mène migra­toire.

Une relance key­né­sienne clas­sique en Occident par la hausse de la consom­ma­tion n’est plus pos­sible comme durant les trente glo­rieuses car cette crois­sance, pré­da­trice en res­sources natu­relles, entraîne des ten­sions sur l’ensemble des mar­chés de matières pre­mières, ampli­fiées par les mar­chés finan­ciers de pro­duits déri­vés. De même, l’effet rebond (aug­men­ta­tion de consom­ma­tion liée à l’amélioration d’une tech­no­lo­gie) ampli­fie ce phé­no­mène. La glo­ba­li­sa­tion des modèles de pro­duc­tion et de consom­ma­tion font qu’aujourd’hui la crois­sance des uns ne peut être com­pen­sée que par l’exploitation des autres. Le seul cri­tère per­ti­nent, l’empreinte éco­lo­gique (mesure en hec­tares de la super­fi­cie bio­lo­gi­que­ment pro­duc­tive néces­saire pour pour­voir aux besoins d’une popu­la­tion humaine de taille donnée), montre aujourd’hui qu’il fau­drait 3 pla­nètes pour géné­ra­li­ser le mode de consom­ma­tion fran­çais.

Une véri­table poli­tique struc­tu­relle mon­diale est aujourd’hui indis­pen­sable pour éviter les effets rétro­ac­tifs des dif­fé­rentes sor­ties de crise. Des inves­tis­se­ments sont néces­saires pour assu­rer la sécu­rité ali­men­taire de chaque pays, réduire la dépen­dance éner­gé­tique, la for­ma­tion d’une mains d’oeuvre qua­li­fiée. L’Afrique n’est pas la moins avan­cée si elle sait valo­ri­ser le savoir sécu­laire de la rela­tion sym­bio­tique de ses habi­tants à leur envi­ron­ne­ment. Il faut modi­fier le modèle pro­duc­tif et agro-ali­men­taire pour réduire la pré­da­tion des res­sources de la pla­nète mais il faut aussi modi­fier les rap­ports sociaux. Seule l’écologie poli­tique a une réflexion sur ces points ou du moins en fait une prio­rité de toute réforme de poli­tique de trans­for­ma­tion sociale et éco­lo­gique à tra­vers une vision ter­ri­to­riale (res­pect des éco­sys­tèmes, relo­ca­li­sa­tion des productions/​consommations), une nou­veau pers­pec­tive de rap­ports éco­no­miques en sub­sti­tuant à la logique concur­ren­tielle de l’économie mar­chande celle coopé­ra­tive de l’économie sociale et soli­daire, la créa­tion d’un nou­veau com­pro­mis social, de mon­naies locales. L’Afrique ne pour­rait-elle pas renouer avec les céréales locales plutôt qu’importer du riz ou gas­piller son eau pour le pro­duire ? Ne pour­rait-elle pas géné­ra­li­ser le sys­tème des « ton­tines » plutôt qu’importer un sys­tème de micro-crédit usu­rier ? Ne pour­rait-elle pas pré­ser­ver sa tra­di­tion des soli­da­ri­tés fami­liales qu’importer le style de vie de l’occident urbain, pré­da­teur en res­sources ?

Aminata Diagne est ensei­gnante à Paris. Jérôme Gleizes enseigne à l’Université Paris XIII et par­ti­cipe aux comi­tés de rédac­tion d’Ecorev’ et de Multitudes. Tous deux sont membres des Verts.


Source : Sud

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