De la conspiration et des théories de la conspiration

Le battage médiatique actuel autour des évènements d’octobre a au moins le mérite de raviver l’intérêt pour cette période mouvementée de notre histoire. Cependant, le ton passe en gros un même message. Les actions du FLQ ont été manipulées, voire téléguidées par l’État fédéral. Les felquistes ont été des pions d’une vaste pièce de théâtre montée par Ottawa pour discréditer le PQ, principalement. Cette analyse nous semble limitée, voire insidieuse. Pour mieux comprendre, il faut un peu revenir en arrière.

Nègres blancs d’Amérique

Jusqu’à la révolution tranquille, la domination s’exerce assez brutalement au Québec. Duplessis appelle la police lorsqu’il y a des grèves : «il faut casser des bras !». Des militants sont pourchassés, traités comme des pestiférés par l’Église catholique alors toute puissante. La «démocratie» est une mascarade avec les «faiseurs d’élections» de l’Union nationale. Une poignée de grandes entreprises canado-anglaises et états-uniennes pille nos richesses au bénéfice d’une classe dominante quasi coloniale. Le livre de Pierre Vallières est justement intitulé.

L’essor des résistances

Il y a quand même beaucoup de résistance et finalement, la digue est brisée par de puissantes luttes de masses dans les années 1950 et 1960 d’où la dite «révolution tranquille». Elle vient d’en bas, de la pression populaire. Elle vient aussi d’en haut, car les dominants sentent qu’ils ne peuvent plus dominer comme avant. On répond à certaines revendications populaires, dont l’accès à l’école et à la santé, mais on cherche surtout à «moderniser» l’appareil d’état pour le rendre plus «efficace», tout en préservant l’«essentiel» du pillage et de l’oppression. C’est alors qu’apparaît le «projet» du FLQ.

Les FLQ

Ce n’est pas un mouvement organisé. Plutôt un label et une référence. Des groupes s’auto-organisent, avec de très vagues structures de liaison et opèrent indépendamment les uns des autres. Les actions sont symboliques puisque le mouvement armé reste très petit et marginal. Il y a des dérapages, et des gens sont tués. Également plusieurs dizaines de jeunes sont arrêtés, condamnés à de lourdes peines. Évidemment dans la logique du système, voler une banque est un crime grave tandis que d’extorquer des centaines de millions aux pauvres gens via les taux d’intérêts gonflés, c’est du «business». Dans le milieu social, les FLA acquièrent une réputation de Robin-des-bois. Beaucoup de jeunes approuvent ces actions, même s’ils ont des doutes sur leur efficacité. En effet, le Québec n’est pas l’Algérie. Il est quand même évident qu’une lutte armée révolutionnaire n’est pas à l’ordre du jour. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut rien faire. Mais se lancer à l’assaut du pouvoir semble un peu prématuré, c’est le moins qu’on puisse dire !

La réponse policière

D’emblée, les appareils répressifs sont contents d’avoir une «grande mission». Après avoir pourchassés les syndicalistes, les socialistes et les communistes pendant des années, voilà qu’ils peuvent se faire les dents sur une nouvelle proie. La tâche n’est pas trop difficile. En effet, les groupes FLQ sont mal organisés. Cela ne prend pas un génie, surtout avec les énormes moyens donnés à la GRC, à la SQ et à l’escouade anti-terroriste de la police de Montréal, pour infiltrer des flics dans les réseaux. En fin de compte, la répression souffle le chaud et le froid. Elle a besoin d’un certain niveau d’activité du FLQ pour justifier sa «mission». Mais elle doit éviter que cela aille trop «loin».

Le «moment» d’octobre

Tout au long de 1970, une forte rumeur se répand sur la ville. Certains groupes FLQ préparent un «grand coup». Cela devient évident lorsque deux tentatives d’enlèvement échouent. Beaucoup de monde, y compris dans le milieu militant, sait très bien qui est impliqué et ce qui se prépare. La police aussi le sait. Et donc il y a un jeu de chat et de souris qui se met en branle. Les deux cellules déclenchent leurs actions avec des objectifs qu’ils pensent atteignables. Il y a des désaccords entre les cellules, mais comme le mouvement n’est pas organisé, il n’y a ni lieu ni instance pour débattre et prendre des décisions. Tout cela aboutit à de graves erreurs et manquements qui découlent d’un amateurisme évident. Et de toute évidence, les flics observent. Ils connaissent les gens qui ont fait le «coup». Pour le gouvernement, l’occasion est belle. Non seulement la police peut intervenir en tout temps. Mais elle peut aussi se servir de cette situation pour frapper le mouvement social et ses militants, dont on sait qu’ils n’ont rien à faire avec l’action du FLQ.

La «conspiration»

On peut donc dire que les appareils répressifs, aux ordres de l’État fédéral, «contrôlent» le déroulement d’octobre. Mais ce contrôle n’est pas total. Par exemple, la lecture du Manifeste du FLQ à la TV a un impact que ne soupçonnent pas les dominants. Ottawa ne voit pas d’un bon œil non plus le fait que des milliers d’étudiants et étudiantes débraient dans les universités et collèges en appui aux revendications du FLQ. Bref, si l’aspect strictement militaire de l’action du FLQ est sous contrôle, la dimension politique ne l’est pas, ce qui aura de graves conséquences à long terme du point de vue des dominants. Quant au «dénouement» de la crise, on ne sait pas si cela aurait pu tourner autrement, surtout pour la mort de Pierre Laporte, une mort accidentelle selon plusieurs militants du FLQ de l’époque. Dans quelques décennies, les historiens pourront nous dire ce qui s’est réellement passé.

L’aventure du FLQ est enterrée

Quelques mois plus tard, la crise d’octobre est plus ou moins oubliée. Des militants du FLQ s’exilent à Cuba, d’autres sont emprisonnés après des procès plutôt rocambolesques. Les centaines de personnes arrêtées le 16 octobre sont relâchées et les quelques procès qui sont organisés contre les soi disant chefs n’aboutissent nulle part tellement il est évident que Michel Chartrand, Charles Gagnon, Pierre Vallières et les autres n’ont rien à voir avec les enlèvements. La répression de masse, qui avait voulu faire peur, est un électrochoc. Dès le printemps 1971, les manifestations recommencent. Le syndicalisme devient très revendicatif, jusqu’à la grève générale de 1972. Même le PQ, un peu secoué au moment des évènements, repart de plus belle (il connaît une forte augmentation de son vote en 1973 et comme on le sait, emporte la victoire en 1976). Les dominants agitent encore l’épouvantail de la «menace séparatiste» et du «terrorisme», mais de moins en moins de personne ne les prend au sérieux. Quant aux militants du FLQ, ils ont l’intelligence de ranger leurs armes symboliques et de se joindre au mouvement social ascendant. C’est donc l’enterrement du FLQ, mais pas l’enterrement auquel avaient rêvé les dominants.

Quarante ans plus tard

L’interprétation dominante, on l’a dit, que les évènements d’octobre ont été le résultat d’une vaste conspiration. Mais c’est abusif. Oui la police a joué un grand rôle. Mais non ce n’est pas elle qui a mené les affaires et non, les felquistes, n’étaient pas de vulgaires marionnettes. Le fait est que les enlèvements d’octobre 1970 seraient probablement survenus de toute façon, avant ou après. C’aurait pu être d’autres cellules et d’autres cibles. Le FLQ faisait partie de l’ambiance contestataire de l’époque. Non pas que les actions du FLQ aient été politiquement fondées, mais elles correspondaient à une volonté d’une partie de la population, surtout les jeunes, de faire des actions radicales.

La violence

L’autre objectif du discours dominant sur octobre 1970 est plus insidieux. Ce qui est inacceptable pour les bien-pensants, c’est officiellement que le FLQ ait commis un crime irréparable (avec la mort de Laporte). Certes cette action, qu’elle ait été commise volontairement ou non est inacceptable d’un point de vue de gauche. Il est inacceptable, dans cette logique, de rappeler que la violence systémique et structurelle du système tue, mutile, opprime un nombre infiniment plus important. Que les FLQ aient voulu retourner cette violence contre le système, on ne peut en parler.

On n’a pas le droit de se révolter

Plus encore, la démonisation du FLQ va plus loin. Ce qui est encore plus inacceptable, c’est que le FLQ soit sorti du cadre établi. On ne doit pas sortir de la «démocratie» bourgeoise, qui est là pour perpétuer le système d’exploitation et d’oppression. On peut contester, mais il ne faut pas proposer une rupture. Il faut «jouer les règles du jeu». Et ceux qui le refusent risquent de le faire à leurs risques et périls. Le message aux dominés est donc assez clair : on n’a pas le droit de se révolter. Tout au plus, on peut améliorer son sort, humaniser le capitalisme, bonifier les avantages qu’on peut en retirer à court terme. Mais se révolter, jamais.