Les évènements d’octobre 1970

De la conspiration et des théories de la conspiration

Par Mis en ligne le 03 octobre 2010

Le bat­tage média­tique actuel autour des évè­ne­ments d’octobre a au moins le mérite de ravi­ver l’intérêt pour cette période mou­ve­men­tée de notre his­toire. Cependant, le ton passe en gros un même mes­sage. Les actions du FLQ ont été mani­pu­lées, voire télé­gui­dées par l’État fédé­ral. Les fel­quistes ont été des pions d’une vaste pièce de théâtre montée par Ottawa pour dis­cré­di­ter le PQ, prin­ci­pa­le­ment. Cette ana­lyse nous semble limi­tée, voire insi­dieuse. Pour mieux com­prendre, il faut un peu reve­nir en arrière.

Nègres blancs d’Amérique

Jusqu’à la révo­lu­tion tran­quille, la domi­na­tion s’exerce assez bru­ta­le­ment au Québec. Duplessis appelle la police lorsqu’il y a des grèves : « il faut casser des bras !». Des mili­tants sont pour­chas­sés, trai­tés comme des pes­ti­fé­rés par l’Église catho­lique alors toute puis­sante. La « démo­cra­tie » est une mas­ca­rade avec les « fai­seurs d’élections » de l’Union natio­nale. Une poi­gnée de grandes entre­prises canado-anglaises et états-uniennes pille nos richesses au béné­fice d’une classe domi­nante quasi colo­niale. Le livre de Pierre Vallières est jus­te­ment inti­tulé.

L’essor des résistances

Il y a quand même beau­coup de résis­tance et fina­le­ment, la digue est brisée par de puis­santes luttes de masses dans les années 1950 et 1960 d’où la dite « révo­lu­tion tran­quille ». Elle vient d’en bas, de la pres­sion popu­laire. Elle vient aussi d’en haut, car les domi­nants sentent qu’ils ne peuvent plus domi­ner comme avant. On répond à cer­taines reven­di­ca­tions popu­laires, dont l’accès à l’école et à la santé, mais on cherche sur­tout à « moder­ni­ser » l’appareil d’état pour le rendre plus « effi­cace», tout en pré­ser­vant l’«essentiel » du pillage et de l’oppression. C’est alors qu’apparaît le « projet » du FLQ.

Les FLQ

Ce n’est pas un mou­ve­ment orga­nisé. Plutôt un label et une réfé­rence. Des groupes s’auto-organisent, avec de très vagues struc­tures de liai­son et opèrent indé­pen­dam­ment les uns des autres. Les actions sont sym­bo­liques puisque le mou­ve­ment armé reste très petit et mar­gi­nal. Il y a des déra­pages, et des gens sont tués. Également plu­sieurs dizaines de jeunes sont arrê­tés, condam­nés à de lourdes peines. Évidemment dans la logique du sys­tème, voler une banque est un crime grave tandis que d’extorquer des cen­taines de mil­lions aux pauvres gens via les taux d’intérêts gon­flés, c’est du « busi­ness ». Dans le milieu social, les FLA acquièrent une répu­ta­tion de Robin-des-bois. Beaucoup de jeunes approuvent ces actions, même s’ils ont des doutes sur leur effi­ca­cité. En effet, le Québec n’est pas l’Algérie. Il est quand même évident qu’une lutte armée révo­lu­tion­naire n’est pas à l’ordre du jour. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut rien faire. Mais se lancer à l’assaut du pou­voir semble un peu pré­ma­turé, c’est le moins qu’on puisse dire !

La réponse policière

D’emblée, les appa­reils répres­sifs sont contents d’avoir une « grande mis­sion ». Après avoir pour­chas­sés les syn­di­ca­listes, les socia­listes et les com­mu­nistes pen­dant des années, voilà qu’ils peuvent se faire les dents sur une nou­velle proie. La tâche n’est pas trop dif­fi­cile. En effet, les groupes FLQ sont mal orga­ni­sés. Cela ne prend pas un génie, sur­tout avec les énormes moyens donnés à la GRC, à la SQ et à l’escouade anti-ter­ro­riste de la police de Montréal, pour infil­trer des flics dans les réseaux. En fin de compte, la répres­sion souffle le chaud et le froid. Elle a besoin d’un cer­tain niveau d’activité du FLQ pour jus­ti­fier sa « mis­sion ». Mais elle doit éviter que cela aille trop « loin ».

Le « moment » d’octobre

Tout au long de 1970, une forte rumeur se répand sur la ville. Certains groupes FLQ pré­parent un « grand coup ». Cela devient évident lorsque deux ten­ta­tives d’enlèvement échouent. Beaucoup de monde, y com­pris dans le milieu mili­tant, sait très bien qui est impli­qué et ce qui se pré­pare. La police aussi le sait. Et donc il y a un jeu de chat et de souris qui se met en branle. Les deux cel­lules déclenchent leurs actions avec des objec­tifs qu’ils pensent attei­gnables. Il y a des désac­cords entre les cel­lules, mais comme le mou­ve­ment n’est pas orga­nisé, il n’y a ni lieu ni ins­tance pour débattre et prendre des déci­sions. Tout cela abou­tit à de graves erreurs et man­que­ments qui découlent d’un ama­teu­risme évident. Et de toute évi­dence, les flics observent. Ils connaissent les gens qui ont fait le « coup ». Pour le gou­ver­ne­ment, l’occasion est belle. Non seule­ment la police peut inter­ve­nir en tout temps. Mais elle peut aussi se servir de cette situa­tion pour frap­per le mou­ve­ment social et ses mili­tants, dont on sait qu’ils n’ont rien à faire avec l’action du FLQ.

La « conspiration »

On peut donc dire que les appa­reils répres­sifs, aux ordres de l’État fédé­ral, « contrôlent » le dérou­le­ment d’octobre. Mais ce contrôle n’est pas total. Par exemple, la lec­ture du Manifeste du FLQ à la TV a un impact que ne soup­çonnent pas les domi­nants. Ottawa ne voit pas d’un bon œil non plus le fait que des mil­liers d’étudiants et étu­diantes débraient dans les uni­ver­si­tés et col­lèges en appui aux reven­di­ca­tions du FLQ. Bref, si l’aspect stric­te­ment mili­taire de l’action du FLQ est sous contrôle, la dimen­sion poli­tique ne l’est pas, ce qui aura de graves consé­quences à long terme du point de vue des domi­nants. Quant au « dénoue­ment » de la crise, on ne sait pas si cela aurait pu tour­ner autre­ment, sur­tout pour la mort de Pierre Laporte, une mort acci­den­telle selon plu­sieurs mili­tants du FLQ de l’époque. Dans quelques décen­nies, les his­to­riens pour­ront nous dire ce qui s’est réel­le­ment passé.

L’aventure du FLQ est enterrée

Quelques mois plus tard, la crise d’octobre est plus ou moins oubliée. Des mili­tants du FLQ s’exilent à Cuba, d’autres sont empri­son­nés après des procès plutôt rocam­bo­lesques. Les cen­taines de per­sonnes arrê­tées le 16 octobre sont relâ­chées et les quelques procès qui sont orga­ni­sés contre les soi disant chefs n’aboutissent nulle part tel­le­ment il est évident que Michel Chartrand, Charles Gagnon, Pierre Vallières et les autres n’ont rien à voir avec les enlè­ve­ments. La répres­sion de masse, qui avait voulu faire peur, est un élec­tro­choc. Dès le prin­temps 1971, les mani­fes­ta­tions recom­mencent. Le syn­di­ca­lisme devient très reven­di­ca­tif, jusqu’à la grève géné­rale de 1972. Même le PQ, un peu secoué au moment des évè­ne­ments, repart de plus belle (il connaît une forte aug­men­ta­tion de son vote en 1973 et comme on le sait, emporte la vic­toire en 1976). Les domi­nants agitent encore l’épouvantail de la « menace sépa­ra­tiste » et du « ter­ro­risme», mais de moins en moins de per­sonne ne les prend au sérieux. Quant aux mili­tants du FLQ, ils ont l’intelligence de ranger leurs armes sym­bo­liques et de se joindre au mou­ve­ment social ascen­dant. C’est donc l’enterrement du FLQ, mais pas l’enterrement auquel avaient rêvé les domi­nants.

Quarante ans plus tard

L’interprétation domi­nante, on l’a dit, que les évè­ne­ments d’octobre ont été le résul­tat d’une vaste conspi­ra­tion. Mais c’est abusif. Oui la police a joué un grand rôle. Mais non ce n’est pas elle qui a mené les affaires et non, les fel­quistes, n’étaient pas de vul­gaires marion­nettes. Le fait est que les enlè­ve­ments d’octobre 1970 seraient pro­ba­ble­ment sur­ve­nus de toute façon, avant ou après. C’aurait pu être d’autres cel­lules et d’autres cibles. Le FLQ fai­sait partie de l’ambiance contes­ta­taire de l’époque. Non pas que les actions du FLQ aient été poli­ti­que­ment fon­dées, mais elles cor­res­pon­daient à une volonté d’une partie de la popu­la­tion, sur­tout les jeunes, de faire des actions radi­cales.

La violence

L’autre objec­tif du dis­cours domi­nant sur octobre 1970 est plus insi­dieux. Ce qui est inac­cep­table pour les bien-pen­sants, c’est offi­ciel­le­ment que le FLQ ait commis un crime irré­pa­rable (avec la mort de Laporte). Certes cette action, qu’elle ait été com­mise volon­tai­re­ment ou non est inac­cep­table d’un point de vue de gauche. Il est inac­cep­table, dans cette logique, de rap­pe­ler que la vio­lence sys­té­mique et struc­tu­relle du sys­tème tue, mutile, opprime un nombre infi­ni­ment plus impor­tant. Que les FLQ aient voulu retour­ner cette vio­lence contre le sys­tème, on ne peut en parler.

On n’a pas le droit de se révolter

Plus encore, la démo­ni­sa­tion du FLQ va plus loin. Ce qui est encore plus inac­cep­table, c’est que le FLQ soit sorti du cadre établi. On ne doit pas sortir de la « démo­cra­tie » bour­geoise, qui est là pour per­pé­tuer le sys­tème d’exploitation et d’oppression. On peut contes­ter, mais il ne faut pas pro­po­ser une rup­ture. Il faut « jouer les règles du jeu ». Et ceux qui le refusent risquent de le faire à leurs risques et périls. Le mes­sage aux domi­nés est donc assez clair : on n’a pas le droit de se révol­ter. Tout au plus, on peut amé­lio­rer son sort, huma­ni­ser le capi­ta­lisme, boni­fier les avan­tages qu’on peut en reti­rer à court terme. Mais se révol­ter, jamais.

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