De la Commune de Paris à la Commune de Shanghai

 

Hongsheng Jiang, in L’Internationale sera le genre humain. De l’Association internationale des travailleurs à aujourd’hui, Sous la direction de Thierry Drapeau et Pierre Beaudet, M Éditeur, 2015.

 

La Grande Révolution culturelle prolétarienne (GRCP) prend son envol en Chine au début des années 19602. Pour Mao, l’enjeu n’est rien de moins que le renversement par le prolétariat d’une nouvelle bourgeoisie à la tête du Parti communiste chinois (PCC)3. Selon Mao, la lutte des classes n’a jamais cessé depuis 1949, année de la prise du pouvoir par le PCC. La révolution continue. La Chine vit une transition de la dictature démocratique populaire à la dictature du prolétariat. Pour faire avancer la Chine du semi-capitalisme au socialisme, une lutte déterminée est requise contre les ennemis du prolétariat, à l’intérieur et à l’extérieur du PCC. Durant cette transition s’échelonnant sur plusieurs années, Mao estime que l’État, instrument de domination de classe, doit peu à peu disparaître, comme la Commune de Paris l’a montré. Pour les théoriciens maoïstes, la Commune est le gouvernement des producteurs, un organe de pouvoir semi-étatique, capable de détruire la machinerie de l’État bourgeois. La Commune doit empêcher la transformation des détenteurs du pouvoir de serviteurs de la société en maîtres de la société. Elle doit empêcher la société socialiste d’évoluer vers la restauration capitaliste. Comme la Commune, la GRCP doit procéder l’égalisation des salaires, à l’organisation d’élections, à l’institutionnalisation des organisations de masse, à la réduction des pouvoirs de la police, au développement des milices populaires. Pour autant, la GRCP n’est pas anarchiste. Elle ne vise pas à abolir l’État dans sa totalité. En révolutionnant l’État, l’idée est de renforcer les masses dans le cadre de vastes luttes de classes desquelles émergera une nouvelle forme de structure étatique. Quelle est justement cette nouvelle forme ? Comment doit-elle être mise en place ? Quels sont sa nature et son caractère ? En quoi est-elle différente d’autres formes étatiques ? Ce sont les questions que nous voulons explorer dans ce texte.

La lutte dans le Parti communiste

En 1949, le PCC parvient au pouvoir après 30 ans de luttes épiques et proclame la République populaire de Chine. Après 1949, le projet est de consolider la nouvelle révolution démocratique et de procéder à la construction à la transformation de la société vers le socialisme. À partir de 1953, les entreprises privées sont partiellement nationalisées. Dans les régions rurales, la production autarcique est transformée avec la mise en place de groupes d’entraide et de coopératives, puis de communes populaires. L’économie est transférée à la propriété publique socialiste. En 1956, Mao estime que la première transition est complétée et que le pays est prêt à entrer dans une nouvelle phase de la révolution socialiste. Cependant, des objections sont soulevées. De son côté, Liu Shaoqi, alors président du PCC, estime que la révolution démocratique nationale n’est pas terminée et qu’il faut la consolider. Il s’oppose à l’approfondissement de la transformation de l’agriculture par les coopératives. Dans le domaine industriel, il défend la propriété privée. L’exploitation a ses mérites, affirme-t-il.

Marx a une autre compréhension de la situation. Il pense que la transformation socialiste vient à peine d’être amorcée et, plus encore, que cette tendance peut être renversée. Le capitalisme peut être restauré, estime-t-il. La révolution est continue, affirme Mao. Dans un essai remarqué[1], il précise que l’existence des classes et, par conséquent, de la lutte des classes continuent en Chine dite socialiste. La restauration du capitalisme est une possibilité à partir des vestiges des anciennes classes exploiteuses et de la petite bourgeoisie. Le danger « principal », selon Mao, vient de ceux qui, dans le PCC, veulent restaurer le capitalisme. Pour s’y opposer, il se réfère à Marx, affirmant la nécessité d’une révolution « permanente »[2]  ou de ce qu’il désigne plus tard de « révolution ininterrompue »[3].

Pendant plusieurs années, cette lutte de lignes se poursuit dans le PCC. Les partisans de Liu Shaoqi s’opposent au projet de transformation, mais sont obligés de céder du terrain devant l’influence de Mao. Ils maintiennent cependant leur obstruction, car ils ont l’appui du haut commandement de l’armée, notamment du maréchal Peng Dehuai. Ils critiquent la politique dite du « Grand Bond en avant », alors qu’ils en sont partiellement responsables en tant qu’architectes du « premier front » (yixian)[4]. Selon Liu Shaoqi, les paysans n’ont rien à gagner de la collectivisation de l’économie rurale. Liu pense également que l’on ne doit pas craindre le retour en force du capitalisme. Il est appuyé par Deng Xiaoping qui estime que la croissance de la production est le seul critère pour mesurer le progrès, d’où son fameux aphorisme : « Que le chat soit blanc ou qu’il soit noir, ce qui compte est qu’il attrape des souris ! » Peu à peu, la politique du san zi yi bao est imposée. Concrètement, le sanzi encourage la privatisation des lots, l’expansion des marchés libres et des petites entreprises, dont le but est de générer un profit. Le bao implique la détermination de quotas de production fixes pour les ménages.

À terme, estime Mao, cette politique aboutit au démantèlement des communes populaires, au cœur du projet socialiste qu›il a défini :

Le principe de la responsabilité par les ménages doit être pris au sérieux. La Chine est essentiellement un grand pays agricole. Si les fondements du système de propriété changent dans les régions rurales, la base de l’économie collective est minée. Éventuellement, la propriété collective de l’industrie sera également changée. Les écarts entre les riches et les pauvres vont augmenter considérablement. Comment les communistes pourront-ils défendre les intérêts des ouvriers et des paysans? Comment défendre l’industrie nationale et le commerce[5] ?

À l’automne 1962, lors de la dixième session plénière du huitième comité central du PCC, le conflit est ouvert. Mao attaque la « ligne capitaliste » de Liu et de Deng et s’oppose au démantèlement des communes. Il déclare que le parti et les masses ne « doivent pas oublier la lutte des classes » et doivent s’engager résolument dans l’éducation socialiste[6]. Les contradictions s’accumulent, révélant un schisme profond au sein de la direction du PCC sur un vaste ensemble de questions, notamment la question rurale.

Le débat sur les « droits bourgeois »

Selon Mao, la révolution ne vient que de commencer. La Chine doit avancer vers le communisme. La priorité doit être non pas de consolider l’ordre social de la Nouvelle Démocratie, mais de lutter contre les tendances capitalistes à l’intérieur et à l’extérieur du PCC. Pour adopter cette voie, le PCC doit briser la machine d’État de la bourgeoisie, à la lumière de l’expérience de la Commune de Paris. Dans ce processus, la petite bourgeoisie et la bourgeoisie nationale deviennent la cible de la révolution socialiste et de la critique révolutionnaire, contrairement à ce qui se passe à l’étape de la Nouvelle Démocratie et de la période de transition. Il se peut que la violence soit nécessaire pour vaincre les résistances au communisme, aussi bien théoriques que pratiques, puisque les changements sont inévitables et touchent le cœur même de la société.

Par ailleurs, pour consolider l’ordre social de la Nouvelle Démocratie, la position de Liu et de Deng est de justifier la hiérarchie sociale, de même que les « droits bourgeois » (faquan), qui sont contradictoires avec les principes de la Commune de Paris. Par exemple, en dépit des objections de Mao, un système de hiérarchie militaire est imposé selon les normes de l’armée soviétique. Mao n’est pas d’accord. Selon ce système, les écarts de salaires entre officiers et soldats sont augmentés, de même que ceux entre les officiers de haut rang et les autres (le ratio est de 1/6). Cette hiérarchisation des salaires est promue à l’échelle de toute la société, ce à quoi s’opposent les partisans de Mao. Cette situation débouche sur un débat à propos des « droits bourgeois » qui anticipe sur la GRCP. Zhang Chunqiao, un membre de la direction du PCC et un futur partisan de la Commune de Shanghai de 1967, dénonce cette prédominance des « droits bourgeois »[7]. Zhang invoque les remarques de Marx dans sa Critique du programme de Gotha :

Ce à quoi nous avons affaire ici, c’est à une société communiste, non pas telle qu’elle s’est développée sur les bases qui lui sont propres, mais au contraire, telle qu’elle vient de sortir de la société capitaliste; une société par conséquent, qui, sous tous les rapports, économique, moral, intellectuel, porte encore les stigmates de l’ancienne société des flancs de laquelle elle est issue[8].

Par conséquent, Zhang estime qu’une société socialiste ne peut résoudre immédiatement les inégalités héritées du système du droit bourgeois. Il est impossible de décréter l’égalité totale exprimée par l’idée « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Néanmoins, souligne Zhang, Marx ne suggère pas que le droit bourgeois et sa hiérarchie inhérente soient justifiés et qu’ils doivent être systématisés et institutionnalisés. Au contraire, estime-t-il, il faut critiquer la tendance qui promeut les « bénéfices matériels » et les incitatifs matériels », et promouvoir d’autres principes, dans la lignée des réflexions sur la Commune :

Depuis les membres de la Commune jusqu’au bas de l’échelle, la fonction publique devait être assurée pour un salaire d’ouvrier. Les bénéfices d’usage et les indemnités de représentation des hauts dignitaires de l’État disparurent avec ces hauts dignitaires eux-mêmes[9].

Pour Zhang, les mesures de la Commune pour égaliser les salaires font partie des efforts pour détruire le système hiérarchique du droit bourgeois. Il défend l’idée de renforcer l’éducation communiste d’un point de vue politique et éthique en tant que composante de la lutte pour l’éradication du droit bourgeois. Il favorise un système de salaires basés sur les besoins des individus, comme cela réapparaîtra quelques années plus tard lors de la GRCP.

L’intervention de Zhang devient sujet de polémique. Le directeur du Quotidien du peuple, Wu Lengxi, hésite à la publier. De son côté, Mao la défend sans hésitation bien qu’il estime que le texte de Zhang manque de détails. Peu de temps après, Zhang est attaqué par un autre dirigeant du PCC, Zheng Jiqiao. Selon Zheng, le noyau dur du droit bourgeois ne réside pas dans la hiérarchie, car les constitutions bourgeoises stipulent l’égalité de tous devant la loi et les tribunaux[10]. D’autres théoriciens justifient l’inégalité des salaires, invoquant que sous le socialisme, il ne peut y avoir une égalité absolue.

Attentif à ces débats, Mao affirme que l’égalité bourgeoise est d’abord une question de forme (et non de substance)[11]. Dans les années subséquentes, le système différencié de salaires est consolidé et institutionnalisé. Mao insiste cependant pour que les salaires les plus élevés soient réduits. L’opinion populaire semble appuyer ce point de vue. On comprend mal pourquoi le droit bourgeois est maintenu alors que le pouvoir des propriétaires terriens et des grands capitalistes a été renversé. La contradiction semble flagrante entre, d’une part, les principes affichés par des dirigeants du parti qui ont risqué leur vie pendant la révolution et, d’autre part, l’acceptation de privilèges et du droit bourgeois. C’est ainsi que se renforce l’idée d’une révolution continue contre les ennemis déguisés de la révolution. C’est la lutte contre le révisionnisme, contre la vieille société et contre la hiérarchie.

Zheng Zhisi et la Commune de Paris

Dans les années subséquentes, le débat s’intensifie. Lorsque la GRCP prend son envol, Mao espère qu’une nouvelle forme d’État pourra émerger. Le 26 mars 1966, Zheng Zhisi publie un article à l’occasion du 95e anniversaire de la Commune, « Les grandes leçons de la Commune de Paris ». Le texte paraît dans l’organe théorique du PCC, le Drapeau rouge[12]. Il estime que la révolution chinoise sous la direction de Mao est l’héritière de la Commune de Paris et de la Révolution d’octobre 1917. Le premier principe mis de l’avant par la Commune est celui de l’utilisation de la violence pour saisir le pouvoir, briser la machine de l’État de la bourgeoisie et réaliser la dictature du prolétariat. Tout cela reste valable actuellement en Chine, estime Zheng :

Il est hors de question pour les dirigeants d’un parti prolétarien, qui n’est pas au pouvoir, de diriger la révolution s’ils tournent le dos aux principes de la Commune. De tels dirigeants deviendront des renégats et des traîtres. Si de tels dirigeants rejettent les principes de la Commune après avoir pris le pouvoir, la révolution populaire court le danger de perdre ses fruits.

Les principes de la Commune sont importants, aussi bien pour l’étape avant la prise du pouvoir que pour celle après la prise du pouvoir par le prolétariat. Il s’agit non seulement de prendre le pouvoir, mais aussi de défendre ce pouvoir et de sauvegarder les fruits de la révolution. Selon Zheng, la quintessence de la théorie marxiste-léniniste de l’État de même que l’expérience de la Commune démontrent l’importance de briser la machine bureaucratico-militaire de la bourgeoisie et de remplacer la dictature de la bourgeoisie par celle du prolétariat.

Invoquant la Commune, Zheng propose d’enterrer la vieille bureaucratie telle qu’on l’observe en Union soviétique sous la coupe des « révisionnistes » de Khrouchtchev. « Ils prétendent que les temps ont changé et que le prolétariat peut prendre le pouvoir sans briser la machine de l’État de la bourgeoisie et que le socialisme peut être construit sans la dictature du prolétariat[13]. » Tout en utilisant, jusqu’à un certain point, un ton critique en ce qui concerne la machine étatique chinoise établie depuis 1948, Zheng dénonce plus ou moins les caractéristiques répressives de l’appareil d’État soviétique tel que mis en place depuis la mort de Staline et évoque Marx pour qui l’émancipation du prolétariat ne peut coexister avec un système qui le domine.

Par ailleurs, Zheng insiste sur le fait que la Commune a brisé la machine de l’État bourgeois par la violence révolutionnaire et la dictature du prolétariat. Elle n’était donc pas, comme Kautsky le prétendait, le résultat d’une élection et de la « démocratie pure ». Sans définir l’État chinois comme totalement bourgeois et sans aller jusqu’à appeler à sa destruction, Zheng estime qu’il faut en Chine une nouvelle sorte d’État et un nouveau socialisme dont les traits principaux sont les suivants :

  • La machine d’État de la bourgeoisie doit être brisée. Il ne peut y avoir de « transition pacifique » vers le socialisme.
  • Contrairement au concept révisionniste de l’URSS, il ne peut y avoir un État « pour le peuple tout entier ». Sans la dictature du prolétariat, il est impossible de construire le socialisme.
  • Les salaires et privilèges accordés aux cadres doivent être réduits. Ceux qui dirigent les organes de l’État ne sont pas les maîtres de la société. Les mesures incitatives matérielles doivent être subordonnées aux objectifs politiques.
  • L’armée permanente doit être abolie et remplacée par une milice
  • Tous les responsables doivent être élus au suffrage universel et révocables en tout temps.

Depuis la victoire du PCC en 1949, deux lignes s’opposent. Liu et Deng veulent consolider la hiérarchie salariale alors que Mao propose de réduire les salaires des cadres. Liu et Deng mettent l’accent sur les mesures incitatives matérielles dans le domaine économique, Mao veut « mettre la politique au poste de commande ». Les généraux Peng Dehuai et d’autres veulent « moderniser » l’armée, Mao et Lin Biao se font les avocats des milices populaires – ils veulent abolir son système hiérarchique et réaffirmer l’importance de la guerre populaire. Contre les dirigeants du PCC, Mao entend que les masses supervisent le parti et participent à la gestion de l’État. Il préconise la participation des cadres au travail productif.

La Commune en Chine

Deux mois après l’intervention de Zheng, des militants de l’Univer-sité de Beijing s’activent. Une jeune enseignante, Nie Yuanzi, produit une grande affiche à gros caractères (dazibao). C’est le premier dazibao qui critique ouvertement l’administration de l’Université de Beijing : Les administrateurs de l’Université Lu Ping et Peng Pei-yun ne veulent pas que l’Université affiche des dazibaos. Il faut « guider les masses », disent-ils. Est-ce que cela est conforme avec les principes de la révolution culturelle proposée par Mao ? Absolument pas[14].

Pour Mao, cette interpellation est beaucoup plus qu’une simple affiche. Il relance son idée de révolution continue. Il estime que les cadres, qui sont d’anciens révolutionnaires, se sont écartés des masses et désirent préserver le statu quo. Au contraire, les masses, incluant les cadres de rang inférieur, entendent résister à la répression, à l’injustice et au pouvoir hiérarchique. Les mouvements de masse, qui se développent par le bas, s’expriment en adoptant l’étiquette de la GRCP. Ce n’est donc pas strictement une lutte entre les factions au sommet de l’État et du PCC.

Alors que les masses s’agitent, Liu et Deng tentent de limiter les dégâts. Des débats en apparence secondaire sur des œuvres littéraires révèlent ces fractures. Nie Yuanzi accuse l’administration de l’Université, mais aussi, indirectement, le Parti communiste lui-même, de promouvoir une vision réactionnaire de la société. D’instinct, la bureaucratie sait que ces manifestations publiques d’opposition la menacent. Elle veut que les débats aient lieu en vase clos, et sur des questions « purement » universitaires, ce qui en fait les dépolitise et contredit l’esprit de la GRCP[15]. Quelques jours après le dazibao de Nie Yuanzi, la direction du PCC, sous la supervision de Deng, déploie une équipe d’intervention à l’Université et dans d’autres établissements scolaires. L’école secondaire où étudie la fille de Deng est particulièrement visée. On encourage les enseignants et les étudiants à réprimer la dissidence[16]. Des enfants des hauts cadres s’en prennent à ceux qu’on identifie comme des rebelles, dont l’enseignant Bian Zhongyun, qui est battu à mort.

Pour Mao, cet incident est inacceptable. Il constate que des équipes d’intervention mandatées par le PCC sèment la terreur. Ils cherchent à s’emparer des mouvements de masse. Ils accusent des milliers d’étudiants et d’enseinants dissidents d’être « droitiers » et « contre-révolutionnaires ». Plusieurs militants sont emprisonnés, d’autres sont conduits au suicide lors de campagnes menées dans plus de 24 universités de Beijing1. Mao réplique en produisant son propre dazibao :

Le dazibao de Nie Yuanzi et les commentaires qui s’en suivent dans le Quotidien du peuple sont superbement écrits. Camarades, lisez-les attentivement. Mais dans les derniers jours, certains camarades du centre et des niveaux locaux ont agi d’une manière diamétralement opposée. Adoptant la position réactionnaire de la bourgeoisie, ils renforcent la dictature bourgeoisie et frappent le mouvement surgissant de la Grande Révolution culturelle du prolétariat. Ils encerclent et répriment les révolutionnaires, étouffent l’expression d’opinions contraires aux leurs. Ils imposent la terreur blanche. Ils manifestent l’arrogance de la bourgeoisie et minent le moral du prolétariat. C’est empoisonné ![17]

Cette intervention de Mao le démarque clairement des positionnements de Liu et de Deng. Pour Mao, il faut appuyer le mouvement de masse dans ses propres initiatives :

Le critère fondamental pour savoir si quelqu’un peut ou non diriger cette Grande Révolution culturelle prolétarienne – et il en est de même quant à son attitude à l’égard des autres mouvements révolutionnaires – est celui-ci : a-t-il ou non l’audace de mobiliser sans réserve les masses ? Faire confiance aux masses, s’appuyer sur elles, respecter leur esprit d’initiative, voilà l’essence de la décision. Rejetez la crainte ! N’ayez pas peur d’exprimer largement et librement les vues et les opinions ! Ne redoutez pas les journaux en grands caractères et les grands débats ! N’appréhendez pas le désordre ! Car toutes ces craintes se ramènent à une seule, la peur des masses. Qui ne rejette pas la crainte ne peut diriger ce mouvement révolutionnaire, et deviendra même un obstacle pour le mouvement de masse. Que les masses fassent leur propre éducation, qu’elles administrent leurs propres affaires et se dressent dans ce grand mouvement révolutionnaire pour faire elles-mêmes la révolution. Qu’au cours de la lutte révolutionnaire, les masses apprennent à distinguer le vrai du faux, l’action cor-recte de l’action incorrecte. On ne peut établir un ordre révolutionnaire en posant d’avance un ensemble de restrictions[18].

Mao estime qu’une partie de la direction du PCC tente de restaurer le capitalisme. L’intervention de Nie Yuanzi et de ses collègues démontre que les masses désirent participer à un mouvement de masse contre la ligne révisionniste qui se manifeste par la profonde bureaucratisation de l’appareil d’État. Seul un grand mouvement, en fait une révolution, peut, estime Mao, changer le cours des choses. Un parti communiste ne sert à rien s’il n’est pas en mesure d’appuyer et de mener des mouvements de masse. Par la suite, les références à la Commune de Paris vont devenir de plus en plus explicites dans les interventions de Mao et dans celles des promoteurs de la GRCP. Leur position finira par l’emporter. Le comité central du PCC condamne les tentatives de réprimer la Révolution culturelle :

Les représentants de la bourgeoisie qui sont infiltrés dans le Parti, dans le gouvernement, dans l’armée et dans les différents secteurs du domaine culturel constituent un ramassis de révisionnistes contre-révolutionnaires. Si l’occasion s’en présentait, ils arracheraient le pouvoir et transformeraient la dictature du prolétariat en dictature de la bourgeoisie. Certains de ces gens-là ont été percés à jour par nous, d’autres ne le sont pas encore ; ils se trouvent à présent au milieu de nous. […] Dans la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie, dans la lutte entre la vérité marxiste et l’absurdité de la bourgeoisie, il n’est donc pas question d’égalité. […] La vieille social-démocratie et le révisionnisme moderne nient catégoriquement que l’histoire plusieurs fois millénaire de l’humanité est celle de la lutte des classes ; ils nient catégoriquement la nécessité de la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, de la révolution menée par le prolétariat contre la bourgeoisie, et la dictature exercée par le prolétariat sur la bourgeoisie. […] La lutte que nous menons contre eux ne peut donc être qu’une lutte à mort, nos rapports avec eux ne sont en aucune façon des rapports d’égalité, c’est l’oppression d’une classe par une autre, c’est-à-dire la dictature du prolétariat sur la bourgeoisie[19].

La Déclaration en 16 points

En août, la direction du PCC se réunit à l’occasion de la onzième session plénière du huitième comité central. La politique de Mao l’emporte, d’où la « décision du comité central du PCC concernant la GRCP », autrement connue comme la déclaration en 16 points[20]. D’entrée de jeu, elle déclare que la GRCP, c’est la lutte des classes :

Bien que renversée, la bourgeoisie tente de corrompre les masses et de conqué-rir leur cœur au moyen de la pensée, de la culture, des mœurs et des coutumes anciennes des classes exploiteuses en vue de sa restauration. Le prolétariat doit faire le contraire : opposer une riposte frontale à chaque défi lancé par la bourgeoisie dans le domaine idéologique et transformer la physionomie morale de toute la société avec la pensée, la culture, les mœurs et les coutumes nouvelles qui sont propres au prolétariat.

L’initiative de la GRCP émane des masses :

Dans la Grande Révolution culturelle prolétarienne, les masses ne peuvent que se libérer par elles-mêmes, et l’on ne peut en aucune façon agir à leur place. Il faut avoir confiance dans les masses, s’appuyer sur elles et respecter leur esprit d’initiative. Le président Mao nous a toujours enseigné qu’une révolution ne peut s’accomplir avec tant d’élégance et de délicatesse, ou avec tant de douceur, d’amabilité, de courtoisie, de retenue et de générosité d’âme. Que les masses s’éduquent dans ce grand mouvement révolutionnaire, et opèrent la distinction entre ce qui est juste et ce qui ne l’est pas, entre les façons d’agir correctes et incorrectes ![21]

Les organisations de masse qui fleurissent dans la société doivent être considérées comme les organes d’un nouveau pouvoir en émergence :

Les groupes et les comités de la Révolution culturelle ainsi que d’autres formes d’organisation, créés par les masses dans de nombreuses écoles et de nombreux organismes, sont quelque chose de nouveau et d’une grande importance his-torique. Ils sont les meilleures formes nouvelles d’organisation dans lesquelles les masses s’éduquent elles-mêmes sous la direction du Parti communiste. […] Ils sont des organes du pouvoir de la Révolution culturelle prolétarienne. Par conséquent, ces groupes ne doivent pas être des organisations temporaires, mais des organisations de masse permanentes appelées à fonctionner longtemps. Ils conviennent non seulement aux établissements d’enseignement et aux organismes d’État, mais aussi, pour l’essentiel, aux usines, mines et entreprises, aux quartiers de villes et aux villages.

Les rapports entre les mouvements de masse et le Part communiste sont complexes, car le PCC lui-même étant divisé :

Pour de nombreux organismes, les responsables comprennent très mal encore leur rôle de dirigeants dans cette grande lutte, et leur direction est loin d’être sérieuse et efficace. Ils se cramponnent aux vieux règlements, ne veulent pas rompre avec les procédés routiniers ni aller de l’avant. Pris à l’improviste par le nouvel ordre révolutionnaire des masses, ils voient leur direction dépassée par la situation et par les masses. […] Pour certains autres organismes, la direc-tion est contrôlée par des éléments qui se sont infiltrés dans le Parti, détiennent des postes de direction, mais s’engagent dans la voie capitaliste. Ces éléments au pouvoir cherchent par conséquent tous les prétextes pour réprimer le mouvement de masse. Et quand ils se sentent très isolés et ne peuvent plus continuer à agir de la même façon, ils ont recours à d’autres intrigues en frappant les gens dans le dos, en répandant de fausses rumeurs, en brouillant autant qu’ils le peuvent la distinction entre révolution et contre-révolution afin d’attaquer les révolutionnaires.

Même si le parti est « infiltré » par des éléments réactionnaires, la Déclaration en 16 points ne va pas jusqu’à prôner sa dissolution. Le PCC peut être réformé :

Le Comité central du Parti demande aux comités du Parti à tous les échelons de persévérer dans la juste direction, d’accorder la primauté à l’audace, de mobiliser sans réserve les masses, d’en finir avec cet état de faiblesse et d’impuissance, d’encourager les camarades qui ont commis des erreurs, mais qui veulent les corriger, à rejeter le fardeau de leurs fautes et à se joindre à la lutte, de relever de leurs fonctions les responsables engagés dans la voie capitaliste, et de leur reprendre la direction pour la rendre aux révolutionnaires prolétariens.

Pour se transformer, le PCC doit entreprendre un travail en profondeur :

Les comités du Parti aux différents échelons doivent suivre les instructions don-nées depuis des années par le président Mao, appliquer la ligne de masse dite « partir des masses pour retourner aux masses », et se faire d’abord des élèves des masses avant de devenir leurs maîtres.

La GRCP doit être l’occasion pour les masses de créer un nouveau système inspiré de la Commune de Paris :

Il est nécessaire d’appliquer un système d’élection générale semblable à celui de la Commune de Paris, pour élire les membres des groupes et des comités de la Révolution culturelle et les représentants aux congrès de la Révolution culturelle. Les listes des candidats doivent être proposées par les masses révolutionnaires après d’amples consultations, et les élections n’auront lieu qu’après des discussions répétées de ces listes par les masses. Les masses ont à tout moment le droit de critiquer les membres des groupes et comités de la Révolution culturelle et les représentants élus aux congrès de la révolution culturelle. Lesdits membres et représentants peuvent être remplacés par élection ou révoqués par les masses après discussions s’ils se montrent incompétents.

Dans les écoles où la mobilisation des jeunes bat son plein, on précise :

Les groupes, comités et congrès de la révolution culturelle dans les établissements d’enseignement doivent être composés essentiellement de représentants des étudiants et élèves révolutionnaires. En même temps, ils doivent comprendre un certain nombre de représentants du corps enseignant et du personnel administratif révolutionnaires.

Les propositions maoïstes s’arrêtent cependant au secteur militaire où le pouvoir reste monopolisé par la Commission militaire du Comité cen-tral du Parti et du Département politique général de l’Armée populaire de libération. Ailleurs, le texte préconise les alliances de « partage de pouvoir » entre les masses en mouvement, les membres « encore révolutionnaires » du parti et les cadres administratifs. Ce système dit de « triple alliance » succédera à la GRCP.

La Commune de Shanghai

Au début de 1967, les ouvriers rebelles de Shanghai avec les étudiants et la faction maoïste du PCC établissent une nouvelle structure du pouvoir. Le 5 février, la Commune de Shanghai est mise en place. La référence au concept de Commune n’est pas fortuite bien que les partisans de la GRCP ne soient pas allés jusqu’à renier le rôle du PCC et de l’État. De nouvelles formes apparaissent pour remplacer les anciennes structures étatiques, notamment en ce qui concerne l’armée, la police, le système judiciaire, la division hiérarchique du travail. Concrètement, les budgets dévolus à l’armée et à la bureaucratie sont réduits. L’armée est encouragée à s’impliquer dans la production et à devenir une grande école de la révolution, en assumant, du moins en partie, ses propres dépenses. Le comité du PCC de Shanghai est aboli, de même que le Comité populaire de la ville (l’équivalent d’un conseil municipal). La Commune qui les remplace dispose d’un budget inférieur à celui dont disposaient antérieurement ces deux organes. En unifiant la structure du parti et celle du gouvernement, la Commune de Shanghai se rapproche de l’idéal communal de Marx pour qui l’organe du pouvoir devait être unique, puisque « La Commune devait être non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois[22] ».

En plus des représentants du parti et de l’armée, les administrateurs de la Commune doivent émaner des gens ordinaires, en particulier des ouvriers, qui sont élus ou recommandés par les organisations de masse auxquelles ils sont affiliés. En fait, même les vieux cadres doivent être recommandés par les organisations de masse, faute de quoi ils ne peuvent siéger dans le nouvel organe de pouvoir. Tous les délégués des organisations à Commune doivent rendre régulièrement des comptes. Soumis à la supervision de leurs organisations, ils peuvent être révoqués en tout temps. Tous les représentants des travailleurs, quelle que soit la position qu’ils occupent dans la Commune, reçoivent le même salaire que celui qui leur était alloué dans leur emploi précédent. Le travail manuel est requis pour tous les administrateurs. Les écarts de salaire des dirigeants de l’organe du pouvoir et les masses sont réduits.

Le système légal est altéré. Les fonctions et les pouvoirs des organes de sécurité politique sont radicalement réduits. Le bureau du procureur est aboli. Ces mesures, selon ce que Marx en avait dit, sont prises pour protéger la société de l’État, pour diminuer l’influence de l’État et même engager un processus de dissolution de l’État. De la même manière, le développement de la milice populaire sous le contrôle des masses a pour conséquence de diminuer le rôle de l’armée permanente, en incorporant notamment le département des forces armées dans la milice. La Commune de Shanghai devient ainsi un « semi-État », en marche vers une société communale sans État[23].

NOTES

[1] Mao Zedong, De la juste résolution des contradictions au sein du peuple (1957), < http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire?iddictionnaire =1645 >.

[2] Karl Marx, Luttes de classes en France, 1848-1850 (1850), < http://classiques.uqac.ca/classiques/Marx_karl/luttes_de_classes_france/luttes_classes_france.pdf >.

[3] Mao Zedong wenji (Œuvres de Mao Zedong), vol. 7, Beijing, Renmin chubanshe, 1999.

[4] Dès 1953, Mao propose que le PCC se réorganise en deux « fronts ». Le premier, le yixian, devait être mené par les hauts cadres du comité central du PCC, du gou-vernement et de l’armée. Le « deuxième front » (erxian) devait se tenir à l’écart de la direction comme telle et agir en tant que conseillers et éminences grises à l’abri des regards. Mao fait alors partie du second front, selon Henry Yuhai He, Dictionary of the Political Thought of the People’s Republic of China, Armonk, New York, M.E. Sharpe, 2001.

[5] Ma Shexiang, Qianzou. Mao Zedong yijiuliuwu nian chongshang jinggangshan, 1965 (Le prélude. Comment Mao Zedong a voulu escalader encore une fois le mont Jinggang, 1965), Beijing, Dangdai zhongguo chubanshe, 2006.

[6] Editorial Departments of Renmin Ribao, Hongqi et Jiefangjun Bao, « Struggle between the two roads in China’s countryside », Peking Review, n° 49, 1er décembre 1967, p. 16.

[7] Zhang Chunqiao « Pochu zichanjieji de faquan sixiang » (Éradiquons les droits bourgeois), Quotidien du peuple (Renmin Ribao), 13 octobre 1958.

[8] Karl Marx, Gloses marginales au programme du Parti ouvrier allemand (1875), < www.marxists.org/francais/marx/works/1875/05/18750500a.htm >.

[9] Karl Marx, La guerre civile en France (1871), < http://marxists.org/francais/ait/1871 /05/km18710530.htm >.

[10] Zheng Jiqiao, « Tantan xuechu zichanjieji faquan » (Sur l’éradication des droits bourgeois), Quotidien du peuple (Renmin ribao), 18 octobre 1958.

[11] Jianguo yilai Mao Zedong wengao (Manuscrits de Mao Zedong depuis la fondation de la République populaire de Chine), vol. 7. Beijing, Zhongyang wenxian chubanshe, 1988.

[12] Le texte traduit en anglais est paru dans Peking Review, 8-15 avril 1966.

[13] Cheng Chih-Szu, « The great lessons of the Paris Commune. In commemoration of its 95th anniversary », Peking Review, n° 15, 8 avril 1966.

[14] Nieh Yuan-tzu, « What are Sung Shih, Lu Ping, and Peng Pei-yun up to in the Cultural Revolution ? », Peking Review, n° 37, 7 septembre 1966.

[15] Wang Hui, Qu zhengzhi hua de zhengzhi (Les politiques de dépolisation), Beijing, Sanlian shudian, 2008.

[16] Chedi qingsuan Deng Xiaoping zai wuchan jieji wenhua da geming zhong de taotian zuixing (Contre les crimes de Deng), Xin beida gongshe, avril 1967.

[17] Xiao Xidong The Fifty Days in 1966. The Politics of Memory and Oblivion (1966 nian de 50 tian: jiyi yu yiwang de zhengzhi), < www.wengewang.org/read.php?tid= 17265 >.

[18] Mao Zedong, « Bombardez le quartier général », Beijing Inormation, n° 33, 11 août 1967.

[19] Sur le document programme de la GRCP, voir « Éditorial », Hongqi (Drapeau rouge). n° 10, 1966. Cet éditorial est attribué à Mao.

[20] Circulaire du 16 mai 1966 du comité central du PCC, dans La Grande Révolution culturelle prolétarienne, Recueil de documents importants, Beijing, Éditions en lan-gues étrangères, 1970.

[21] Point 4 de la Décision du comité central du PCC sur la GRCP, op. cit.

[22] Karl Marx, La Guerre civile en France (1871), < http://marxists.org/francais/ait/ 1871/05/km18710530c.htm >.

[23] NdT. La Commune de Shanghai ne durera que quelques semaines. Combinées aux pressions de l’appareil du parti et de l’armée, les dissensions internes conduisent à son démantèlement et au rétablissement des organes antérieurs de l’État. Néanmoins, le pouvoir ouvrier reste fort à Shanghai et impose au PCC de respecter certains des objectifs de la GRCP, en particulier ceux relatifs à la réduction des écarts salariaux et à la déhiérarchisation de l’organisation du travail. La ligne maoïste est officiellement dominante lors du neuvième congrès du PCC (1969). L’agitation ouvrière et étudiante se poursuit, bien que le PCC ait promulgué la fin de la GRCP. La lutte dans le PCC continue jusqu’en 1976 et après la mort de Mao, avec l’élimination de la faction maoïste. Peu après, Deng revient au pouvoir et impose le tournant vers le capitalisme, lequel devient manifeste au cours des années 1980 et 1990.