De Copenhague à Mexico et au-delà : droit dans le mur, tant pis pour les pauvres, tant pis pour la planète !

Par Mis en ligne le 20 novembre 2009

Alors que l’urgence est maxi­male, le sommet des Nations Unies sur le climat, à Copenhague en décembre pro­chain, ne débou­chera pas sur un traité inter­na­tio­nal contrai­gnant. Au mieux, les gou­ver­ne­ments s’accorderont sur une décla­ra­tion poli­tique. Une de plus… Les négo­cia­tions pour­raient se conclure à Mexico, fin 2010. Sur base des posi­tions en pré­sence, elles ne peuvent qu’accoucher d’un texte éco­lo­gi­que­ment insuf­fi­sant, socia­le­ment inac­cep­table et tech­no­lo­gi­que­ment dan­ge­reux. Il convient donc de sonner le tocsin. La logique pro­duc­ti­viste du capi­ta­lisme, sa course au profit pla­né­taire et sa guerre de concur­rence sont en train de nous pré­ci­pi­ter droit dans le mur. Des cen­taines de mil­lions de pauvres risquent d’en faire les frais, des richesses natu­relles irrem­pla­çables d’être détruites. Une mobi­li­sa­tion sans fron­tières, mas­sive et uni­taire, est abso­lu­ment néces­saire pour impo­ser, dans la jus­tice sociale, des objec­tifs et des mesures à la hau­teur du danger. Au sein de cette mobi­li­sa­tion, une aile gauche, anti­ca­pi­ta­liste, doit faire entendre sa voix.

Plus un seul res­pon­sable poli­tique impor­tant ne doute que le réchauf­fe­ment est dû prin­ci­pa­le­ment à la com­bus­tion de char­bon, de pétrole et de gaz natu­rel. Tous connaissent les dan­gers de la situa­tion. Le résumé à l’intention des déci­deurs du qua­trième rap­port du GIEC– un docu­ment qui engage les Etats – pro­pose un tableau des impacts sur les res­sources en eau douce, les éco­sys­tèmes, la pro­duc­tion agri­cole, les zones côtières et la santé humaine. Il en res­sort que le seuil de dan­ge­ro­sité est bien infé­rieur au chiffre de +2°C par rap­port à l’ère pré-indus­trielle. En réa­lité, dans les îles du Pacifique, les régions arc­tiques, les val­lées andines, les zones côtières du Bangladesh, le seuil est déjà dépassé. Les repré­sen­tants des petits Etats insu­laires exigent de tout mettre en œuvre pour ne pas excé­der 1,5°C de hausse. Comme le mer­cure a déjà gagné 0,7°C depuis 1780 et qu’une aug­men­ta­tion de 0,6°C est inévi­table (vu la quan­tité de gaz à effet de serre accu­mu­lée dans l’atmosphère), la conclu­sion coule de source : il n’y a plus une minute à perdre ! Les condi­tions d’existence de cen­taines de mil­lions de gens dépendent d’une action rapide, coor­don­née, mon­diale, pour réduire radi­ca­le­ment et rapi­de­ment les émis­sions, prin­ci­pa­le­ment les émis­sions de CO2. Mais cette action ne vient pas !

Fumisterie

Médias et res­pon­sables poli­tiques conti­nuent de dire que les négo­cia­tions ont pour but de rester au-des­sous des 2°C. C’est de la fumis­te­rie. En réa­lité, les rap­ports du GIEC ne pré­voient déjà plus cette pos­si­bi­lité. Dans le meilleur des cas, la tem­pé­ra­ture ne mon­te­rait « que » de 2 à 2,4°C et le niveau des mers de 40cm à 1,4m. Nous sommes donc déjà dans la zone dan­ge­reuse. Pour ne pas s’y enfon­cer davan­tage, que fau­drait-il faire ? 1°) Les pays déve­lop­pés devraient réduire leurs émis­sions de 80 à 95% d’ici 2050 (par rap­port à 1990) en pas­sant par une étape de 25 à 40% d’ici 2020 ; 2°) les pays en déve­lop­pe­ment devraient prendre des mesures pour que leurs émis­sions, dès 2020 (2050 pour l’Afrique), soient infé­rieures de 15 à 30% aux pro­jec­tions ; 3°) les émis­sions mon­diales devraient bais­ser de 50 à 85% d’ici 2050 (par rap­port à 2000) et deve­nir nulles, voire néga­tives, avant la fin du siècle ; 4°) cette dimi­nu­tion au niveau mon­dial devrait débu­ter au plus tard en 2015. Ces chiffres sont à consi­dé­rer comme des minima, car ils sont éta­blis à partir de modèles qui tiennent insuf­fi­sam­ment compte de l’inquiétante dés­in­té­gra­tion des calottes gla­ciaires, entre autres. Selon le cli­ma­to­logue en chef de la NASA, James Hansen, en tenant compte de cette dés­in­té­gra­tion, la hausse des océans cor­res­pon­dant à la concen­tra­tion actuelle en gaz à effet de serre pour­rait être de « plu­sieurs mètres » en quelques décen­nies. Conclusion : au nom du prin­cipe de pré­cau­tion, les objec­tifs de sta­bi­li­sa­tion du climat devraient être les sui­vants : au moins 95% de réduc­tion des émis­sions des pays déve­lop­pés d’ici 2050 (par rap­port à 1990), au moins 40% d’ici 2020, au moins 85% de réduc­tion au niveau mon­dial d’ici 2050 (par rap­port à 2000).

Ils s’en fichent

Réunis à Barcelone le 6 novembre, les gou­ver­ne­ments ont conclu à l’impossibilité de signer à Copenhague, en décembre, un traité inter­na­tio­nal pre­nant le relais du Protocole de Kyoto. Ces mes­sieurs-dames ont d’autres chats à fouet­ter : sauver les pro­fits des banques et des trusts de l’automobile, réduire les défi­cits en atta­quant la sécu­rité sociale et en déman­te­lant les ser­vices publics, tra­quer les chô­meurs et pré­ca­ri­ser l’emploi. La mobi­li­sa­tion en faveur du climat, ils la voient sur­tout comme un pré­texte pour impo­ser plus de sacri­fices au monde du tra­vail et donner plus de cadeaux aux capi­ta­listes. Serrer la cein­ture aux tra­vailleurs et créer de nou­veaux mar­chés pour que le capi­tal fasse encore plus de pro­fits, voilà les seuls biais par les­quels le défi cli­ma­tique pénètre les neu­rones des « déci­deurs ». En cette matière, leur ima­gi­na­tion est aussi illi­mi­tée que la soif de plus-value de leurs maîtres : taxe car­bone, marché des droits d’émission, marché des cré­dits de car­bone, marché des fraudes au marché de ces cré­dits, marché des pro­duits déri­vés des assu­rances contre les acci­dents cli­ma­tiques, etc…

A défaut de faire bais­ser les quan­ti­tés de gaz à effet de serre dans l’air, cette poli­tique néo­li­bé­rale fait mai­grir les reve­nus des tra­vailleurs et gros­sir ceux des agio­teurs. Sur le marché cli­ma­tique, chaque chef d’Etat se trans­forme en repré­sen­tant de com­merce pour faire la pro­mo­tion de ses capi­ta­listes « propres » : Obama ne jure que par le « char­bon propre », qu’il veut vendre aux Chinois et aux Indiens ; Merkel se démène pour l’industrie alle­mande du pho­to­vol­taïque, qui dis­pute aux Japonais le lea­der­ship mon­dial ; Sarkozy tente de four­guer par­tout les cen­trales nucléaires d’Areva ; et les Danois voient dans la réunion de Copenhague une vitrine pour Vestas, le N°1 mon­dial de l’éolien. La déci­sion de ne pas conclure de traité montre clai­re­ment les vraies prio­ri­tés de ces gens. Mais le plus impor­tant est de prendre conscience du fait que, s’ils concluaient un accord, celui-ci serait éco­lo­gi­que­ment insuf­fi­sant, socia­le­ment cri­mi­nel et tech­no­lo­gi­que­ment dangereux.

Ecologiquement insuffisant

Le « paquet éner­gie-climat » de l’Union Européenne pré­voit d’ici 2020 de réduire les émis­sions de 20%, soit moins que le chiffre le plus bas du GIEC. En outre, plus de la moitié de l’objectif pourra être réa­lisé en recou­rant à l’achat de cré­dits de car­bone, ces « droits de pol­luer » géné­rés par des inves­tis­se­ments « propres » dans les pays en déve­lop­pe­ment. Le prin­cipe : quand un inves­tis­se­ment au Sud permet de dimi­nuer les émis­sions par rap­port aux pro­jec­tions (hypo­thé­tiques), des droits de pol­luer peuvent être mis sur le marché au pro­rata de la quan­tité de gaz non émis (un droit = une tonne). Ces « cré­dits de car­bone » peuvent rem­pla­cer les réduc­tions d’émission dans les pays déve­lop­pés. Les mul­ti­na­tio­nales sont très friandes de ce sys­tème qui leur permet de maquiller leurs inves­tis­se­ments au Sud en contri­bu­tions à la pro­tec­tion du climat, de faire des pro­fits en ven­dant des cré­dits et d’éviter les inves­tis­se­ments tech­no­lo­giques plus coû­teux qui seraient néces­saires pour réduire leurs émis­sions au Nord.

Au plus les gou­ver­ne­ments se rendent compte du fait que le réchauf­fe­ment est une affaire sérieuse, au plus ils cherchent des astuces pour pro­duire des cré­dits moins chers. C’est ainsi que le sommet de Bali a décidé que non seule­ment les plan­ta­tion d’arbres mais aussi la pro­tec­tion des forêts exis­tantes serait géné­ra­trice de cré­dits (les arbres en crois­sance absorbent le CO2 de l’air). Cela permet de mettre sur le marché des cré­dits dont le prix de revient tourne autour de 2-3 Euros/​tonne, reven­dus sur le marché mon­dial au-dessus de 10 Euros/​tonne. En fait, plus de 50% des cré­dits ne cor­res­pondent à aucune dimi­nu­tion réelle et struc­tu­relle des émis­sions. Soit parce qu’ils pro­viennent d’investissements qui auraient été réa­li­sés de toute façon, soit parce qu’ils pro­viennent d’investissements fores­tiers, soit parce que la cer­ti­fi­ca­tion est enta­chée de fraude (les orga­nismes qui cer­ti­fient la réduc­tion sont choi­sis et payés par les inves­tis­seurs). Selon des cher­cheurs de l’université de Stanford, jusqu’à 60% des cré­dits sont bidon. Si les entre­prises et les gou­ver­ne­ments de l’UE uti­lisent à fond la pos­si­bi­lité qui leur est offerte de rem­pla­cer les réduc­tions d’émission par ces achats de cré­dits, un simple calcul indique que la réduc­tion effec­tive d’émission sera de 15% à peine en huit ans (de 2012 à 2020). En base annuelle, c’est moins que ce qui était prévu par Kyoto (8% entre 20O8 et 2012).

Le topo est iden­tique aux Etats-Unis. Le projet de loi sur le climat adopté par la Chambre en juin pré­voit une réduc­tion de 80% d’ici 2050 (les USA, vu leurs res­pon­sa­bi­li­tés, devraient faire au moins 95%). L’année de réfé­rence est 2005, tandis que les 80 à 95% du GIEC sont cal­cu­lés par rap­port à 1990. Or, les rejets de CO2 des USA sont pas­sées de 5,8 à 7 mil­liards de tonnes entre ces deux dates. D’ici 2020, le projet de loi pré­voit 17% de réduc­tion par rap­port au pré­sent. Cet objec­tif n’est pas seule­ment au-des­sous des 25 à 40% par rap­port à 1990 avan­cés par le GIEC, mais aussi infé­rieur à ce que les USA auraient dû réa­li­ser avant 2012, s’ils avaient rati­fié Kyoto. Quant aux cré­dits d’émission, Washington fait encore plus fort que Bruxelles : ils pour­ront pro­ve­nir non seule­ment d’investissements propres au Sud mais aussi de la créa­tion de « puits de car­bone » aux USA mêmes (par la plan­ta­tion d’arbres, l’enterrement de char­bon de bois et diverses pra­tiques agri­coles cen­sées accroître le sto­ckage du car­bone dans les sols). Si l’industrie uti­li­sait inté­gra­le­ment la manne des cré­dits, elle pour­rait se dis­pen­ser de réduire ses propres émis­sions jusqu’en 2026…

Si ces pro­jets euro­péens et éta­su­niens ser­vaient de base à un traité, la hausse de tem­pé­ra­ture oscil­le­rait entre 3,2 et 4,9°C, et le niveau des océans mon­te­rait de 60cm à 2,9 mètres… sans comp­ter la hausse due à la dés­in­té­gra­tion des calottes gla­ciaires. Selon le tableau des impacts (cf. plus haut), il en décou­le­rait de « lourdes consé­quences pour les ser­vices sani­taires », la « perte d’environ 30% des zones humides de la pla­nète »« des mil­lions de per­sonnes sup­plé­men­taires expo­sées à des inon­da­tions côtières chaque année », une « baisse du ren­de­ment de toutes les cultures céréa­lières aux basses lati­tudes », une « ten­dance de la bio­sphère à deve­nir une source nette de car­bone » (effet boule de neige du chan­ge­ment cli­ma­tique), « jusqu’à 30% des espèces expo­sées à un risque d’extinction accru » et « l’exposition de cen­taines de mil­lions de per­sonnes à une stress hydrique accru ». Voilà, en termes très géné­raux, les catas­trophes qui se pro­filent et dont les pauvres de la Terre sont déjà les vic­times. Les diri­geants le savent, mais, comme on l’a dit, ils ont d’autres chats à fouet­ter. De toute manière, leur réélec­tion ne dépend pas des damnés de la terre du Tuvalu, du Bangladesh, du Pérou ou du Mali.

Socialement criminel

Pas besoin de longs déve­lop­pe­ments pour carac­té­ri­ser socia­le­ment cette poli­tique cli­ma­tique capi­ta­liste : des cen­taines de mil­lions de pauvres sont vic­times des chan­ge­ments cli­ma­tiques alors que leur res­pon­sa­bi­lité est proche de zéro. Peut-on ima­gi­ner plus grande injus­tice ? Une adap­ta­tion à un cer­tain réchauf­fe­ment est pos­sible, mais elle requiert des moyens dont les pays les moins avan­cés ne dis­posent pas. Au nom du prin­cipe (libé­ral) pol­lueur-payeur, les pays déve­lop­pés devraient payer mais s’y refusent, tout sim­ple­ment. Selon le PNUE, l’adaptation néces­si­te­rait le trans­fert annuel de 86 mil­liards de dol­lars du Nord vers le Sud. Les dif­fé­rents fonds dis­po­nibles en contiennent à peine 26 mil­lions. La der­nière réunion du G20 n’a pas dégagé d’accord pour accroître ces mon­tants. Cette ava­rice cri­mi­nelle risque de coûter la vie à de très nom­breuses per­sonnes, prin­ci­pa­le­ment des femmes, des enfants et des per­sonnes âgées sans res­sources. Certains par­le­ront de « catas­trophes natu­relles » mais c’est de refus d’assistance à per­sonnes en danger qu’il s’agit. Ce n’est pas que les diri­geants capi­ta­listes soient incons­cients, non. Simplement, pour eux, adap­ta­tion bien ordon­née com­mence par soi-même : les fonds que le land du Bade Wurtemberg inves­tit dans les infra­struc­tures contre les inon­da­tions, par exemple, sont supé­rieurs à l’ensemble des bud­gets dis­po­nibles pour l’adaptation dans les pays en déve­lop­pe­ment. Il faut pro­té­ger les usines, le capi­tal fixe, les infra­struc­tures par où cir­culent les marchandises !

Le pas­sage du cyclone Katrina à la Nouvelle Orléans montre que les pauvres du Nord sont mena­cés éga­le­ment. Les cani­cules, inon­da­tions et autres acci­dents cli­ma­tiques font tou­jours plus de vic­times dans les groupes sociaux à bas reve­nus : tra­vailleurs, pré­caires, chô­meurs, spé­cia­le­ment les femmes. Plus lar­ge­ment, le but des classes domi­nantes est de faire payer leur poli­tique cli­ma­tique – mérite-t-elle ce nom ?- à la classe ouvrière, par le biais du prix du car­bone. Pour les libé­raux, en effet, tout pro­blème peut se résoudre par des méca­nismes de marché, en jouant sur les prix. Il y a du chô­mage parce que le prix du tra­vail est trop élevé, tout le monde sait cela, et trop de car­bone dans l’air parce que celui du CO2 est trop bas. On sait ce qu’il en est de l’efficacité de ce para­digme dans le domaine social : la crise sociale s’approfondit sans cesse. Eh bien, il en ira de même en matière cli­ma­tique : la crise s’approfondira. Plaçons-nous un ins­tant dans la logique de la régu­la­tion par les prix, et posons-nous la ques­tion : quel devrait être le prix d’une tonne de CO2 pour réduire les émis­sions de 50% ? Réponse de l’Agence Internationale de l’Energie : de 500 à 700 dol­lars. A la limite, les patrons peuvent s’accommoder d’une taxe car­bone modé­rée s’ils ont la double garan­tie que tous les concur­rents la paient et qu’elle sera réper­cu­tée inté­gra­le­ment sur les consom­ma­teurs finaux, c’est-à-dire essen­tiel­le­ment les tra­vailleurs. Ils voient d’un bon œil les pro­po­si­tions visant à uti­li­ser le pro­duit de la taxe pour dimi­nuer leurs coti­sa­tions à la sécu­rité sociale. Mais, à 500-700 dollars/​tonne, tous ces scé­na­rios deviennent absurdes car des mon­tants de cet ordre signi­fie­raient une réces­sion sociale si bru­tale que plus per­sonne ne pour­rait ache­ter la came­lote capitaliste.

Technologiquement dangereux

Dans le délai imparti, les réduc­tions d’émissions à réa­li­ser ne peuvent être atteintes sans dimi­nuer sérieu­se­ment la consom­ma­tion d’énergie, donc aussi, dans une cer­taine mesure, la pro­duc­tion maté­rielle. Vu les condi­tions tech­niques, cette réduc­tion est la condi­tion néces­saire pour que les renou­ve­lables puissent se sub­sti­tuer aux fos­siles. Or, cette condi­tion, le capi­ta­lisme est inca­pable de rem­plir. Chaque pro­prié­taire de capi­taux cherche en effet à rem­pla­cer des tra­vailleurs par des machines afin d’augmenter la pro­duc­ti­vité du tra­vail et de tou­cher un sur­pro­fit par rap­port à ses concur­rents. Tous font de même, de sorte que le sys­tème est agité en per­ma­nence d’une véri­table danse de saint-gui pro­duc­ti­viste qui met en cir­cu­la­tion tou­jours plus de mar­chan­dises et crée arti­fi­ciel­le­ment des besoins. Réchauffement ou pas, le capi­tal a donc besoin de plus d’énergie, tou­jours plus d’énergie. Pour tenter de conci­lier tant soit peu cette exi­gence avec les contraintes phy­siques du climat, les trois solu­tions tech­no­lo­giques qui ont les faveurs des capi­ta­listes sont les agro­car­bu­rants, le nucléaire et le « char­bon propre ».

La folie des agro­car­bu­rants a déjà été dénon­cée si abon­dam­ment qu’on peut se per­mettre de ne pas y insis­ter. On se conten­tera de sou­li­gner qu’un péril majeur vient des recherches sur la pro­duc­tion d’agrocarburants par des orga­nismes géné­ti­que­ment modi­fiés. Le nucléaire fait un come-back remar­qué en se pré­sen­tant – à tort – comme une filière éner­gé­tique sans car­bone. Outre les argu­ments bien connus – les déchets, la pro­li­fé­ra­tion mili­taire, l’état poli­cier, etc – il faut pré­ci­ser que les pro­jets qui cir­culent sont tota­le­ment irréa­listes. Pour réduire les émis­sions de 50%, l’AIE mise sur un tri­ple­ment du parc, soit la construc­tion de 32 cen­trales par an, pen­dant 40 ans. C’est du délire : la construc­tion d’une cen­trale prend 10 ans, et les réserves connues d’uranium per­mettent à peine de faire fonc­tion­ner le parc actuel pen­dant une cin­quan­taine d’années. Le der­nier né des Frankenstein pro­duc­ti­vistes est le « char­bon propre » – autre­ment dit l’exploitation mas­sive des énormes réserves de char­bon (300 ans au rythme de consom­ma­tion actuel) avec sto­ckage du CO2 dans les couches géo­lo­giques pro­fondes. Il risque de réser­ver quelques sur­prises désa­gréables, car per­sonne ne peut garan­tir l’étanchéité à long terme des réser­voirs, en cas d’accident sis­mique notamment…

Choix de civilisation

Produire moins ? Le capi­ta­lisme n’en est capable que tem­po­rai­re­ment , par la crise qui sème le chô­mage et la misère. Dans ces conjonc­tures-là, oui, les émis­sions de gaz à effet de serre dimi­nuent. Elles bais­se­ront de 3% cette année. Mais, outre les dégâts sociaux qu’elle occa­sionne, la sup­pres­sion d’activités opère à l’aveuglette, sur la seule base de la ren­ta­bi­lité, sans égard pour l’utilité sociale de la pro­duc­tion. Il va de soi que seul des fous pour­raient sou­hai­ter plus de crises dans l’espoir qu’il y ait moins de pro­duc­tion, donc moins d’émissions ! D’autant plus que trois mil­liards d’êtres humains manquent de tout, notam­ment de l’essentiel. Pour satis­faire leurs besoins fon­da­men­taux – des mai­sons, des écoles, des soins de santé, des ali­ments, des trans­ports en commun, un eau potable de qua­lité – il faut pro­duire davan­tage. Mais cette pro­duc­tion-là n’intéresse pas le capi­ta­lisme, car la demande est non sol­vable. Or, le capi­ta­lisme ne pro­duit pas des valeurs d’usage pour les besoins mais des mar­chan­dises pour le profit. Il y a donc deux défis contra­dic­toires : d’une part, pour sta­bi­li­ser le climat au niveau le moins dan­ge­reux pos­sible, il faut pro­duire moins. D’autre part, pour satis­faire les besoins sociaux fon­da­men­taux, il faut pro­duire plus. L’économie de marché est inca­pable de rele­ver chacun de ces défis sépa­ré­ment, les rele­ver ensemble relè­ve­rait pour elle de la qua­dra­ture du cercle.

Comment en sortir ? A moins d’accepter les tech­no­lo­gies des appren­tis sor­ciers (et encore), il n’y a pas d’issue pos­sible sans incur­sions dans la pro­priété privée capi­ta­liste. Pour sta­bi­li­ser le climat tout en satis­fai­sant les besoins fon­da­men­taux, il faut sup­pri­mer les pro­duc­tions inutiles ou nui­sibles (armes, publi­cité, etc), recon­ver­tir les tra­vailleurs, réduire le temps de tra­vail sans perte de salaire (avec baisse des cadences et embauche com­pen­sa­toire), étendre radi­ca­le­ment le sec­teur public dans les sec­teurs du loge­ment et des trans­ports. La hausse de l’efficience éner­gé­tique et le pas­sage aux renou­ve­lables doivent être pla­ni­fiés et réa­li­sés indé­pen­dam­ment des coûts, et la plus grande partie de la pro­duc­tion agri­cole doit être relo­ca­li­sée via un sou­tien à l’agriculture pay­sanne. L’énergie et le crédit doivent être placés sous statut public, et un fonds mon­dial d’adaptation doit être créé à partir de ponc­tions sur les béné­fices de mono­poles. Quant à la recherche, elle doit être refi­nan­cée et libé­rée de la tutelle de l’industrie. Toutes ces mesures devraient être prises sous le contrôle du monde du tra­vail, dont la par­ti­ci­pa­tion active est une condi­tion de succès.

C’est plus facile à dire qu’à faire, diront cer­tains. Certes, cela implique une lutte à contre-cou­rant contre un ennemi très puis­sant. Mais il n’y a pas d’autre issue pos­sible. La pre­mière chose à faire, c’est de le dire. Il faut que les cadres des mou­ve­ments sociaux, notam­ment syn­di­caux, com­prennent que la lutte pour le climat est beau­coup plus qu’une lubie envi­ron­ne­men­tale : un choix de civi­li­sa­tion qui passe par une lutte à la fois éco­lo­gique et sociale –une lutte éco­so­cia­liste- contre le capi­ta­lisme. Ce sys­tème, comme disait Marx, épuise à la fois les deux seules sources de toute richesse : la Terre et le tra­vailleur – Il faut le liqui­der, sans quoi l’histoire risque vrai­ment de mal tourner.

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