De conspirations et de sauveurs

Par Mis en ligne le 21 janvier 2012

Les grandes manœuvres pour éli­mi­ner Pauline Parois s’inscrivent bien dans une détes­table tra­di­tion au Québec et au Canada qui main­tient le domaine poli­tique dans les mains de petites cliques, de sau­veurs suprêmes et d’une vision tota­le­ment étri­quée et dépas­sée de nos socié­tés. Peut-on être sur­pris du cynisme ambiant ?

Notre sys­tème de dino­saures

Nous vivons dans un sys­tème poli­tique hérité de l’Angleterre colo­niale et éli­tiste vieux de 200 ans. Dans ce sys­tème, le cheuf incarne la capa­cité pour un très petit nombre de gens de déci­der pour la grande majo­rité, tout en consul­tant des élites bien pla­cées, opaques, non-impu­tables. Les élec­tions, le par­le­men­ta­risme, les congrès des partis sont plus ou moins une opé­ra­tion théâ­trale où on fait sem­blant de débattre, de man­da­ter, de déci­der, alors qu’en réa­lité, le véri­table jeu se fait ailleurs. Mais en atten­dant comme disent nos amis états-uniens, « the show must go on »…

Quand le cheuf ne fait plus l’affaire, on le débarque, gen­ti­ment ou autre­ment. Très sou­vent, le cheuf s’est mis lui-même dans le pétrin. Il (on parle au mas­cu­lin car à part quelques excep­tions le cheuf est tou­jours un homme) a fait quelques fausses manœuvres qui sont sou­vent des erreurs tac­tiques plutôt que des ques­tions de fonds. Celles-ci sont rare­ment mises sur la table parce que par défi­ni­tion, les élites opaques par­tagent à peu près la même vision des choses : le monde actuel, le monde du 1% doit conti­nuer à rouler. L’autre avan­tage de chan­ger de cheuf est de créer une sorte de dra­ma­tur­gie. Le vieux chef est éli­miné, le nou­veau cheuf arrive, c’est une cathar­sis. Autour de la tran­si­tion, il y a les « assas­sins » du cheuf, les « défen­seurs » du cheuf et la « popu­lace » qu’on invite comme spec­ta­teurs, quitte à leur deman­der leurs « opi­nions » par des son­dages.

Fin de cycle

Or ce sys­tème est main­te­nant ingé­rable, en partie parce que les élites en ques­tion ne sont plus aptes à gérer le grand chaos qu’ils ont eux-mêmes créés au niveau éco­no­mique, social, envi­ron­ne­men­tal ; en partie parce que la popu­la­tion, d’une manière rela­ti­ve­ment impal­pable, n’y croît plus. C’est le « secret » du succès des « indi­gnés », qui étaient bien sûr une petite mino­rité, mais qui ont exprimé ce que la majo­rité pense : nous sommes 99%, vous êtes 1% et sur­tout, on en marre …

Depuis plu­sieurs années, ce parti qui a incarné l’espoir de chan­ge­ment au Québec navigue de dérives en dérives. Il fau­drait (une autre fois) regar­der les racines his­to­riques de cette insta­bi­lité mais pour le moment que se passe-t-il ? De toute évi­dence, on arrive au moment cata­clys­mique. Les manœuvres sont en cours pour immo­ler le cheuf, pour une autre fois LA cheuf. Les « rai­sons » invo­quées, tout le monde les connait : elle n’est plus apte à « diri­ger ». Par chance, un homme pro­vi­den­tiel comme d’autres sau­veurs avant lui est en cou­lisse. Il se peut effec­ti­ve­ment que cela fonc­tionne. Après tout, c’est comme cela que ça marche dans notre sys­tème. Avec le « spin » média­tique et les capa­ci­tés du nou­veau cheuf, le PQ pourra remon­ter la pente. Jusqu’au pro­chain crash, au pro­chain putsch et au pro­chain drame.

Nous ne sommes pas des fans de Pauline Marois et dans le fonds, nous ne sommes pas non plus des « enne­mis » de Gilles Duceppe. Le pro­blème n’est pas vrai­ment là. D’abord, l’époque des cheufs s’achève. Ensuite l’époque du parti-sau­veur-de-la-nation s’achève aussi. L’idée qu’on puisse « gou­ver­ner » comme c’est le cas dans nos « démo­cra­ties » occi­den­tales avec une base popu­laire très rétré­cie (même pas 30 % dans le cas de Harper et de Charest), cette idée est insen­sée. Et l’est encore plus l’idée qu’on va conti­nuer avec une petite élite, en reniant ses man­dats, en disant une chose puis en en fai­sant une autre. À moins que comme Harper ou Berlusconi on ne radi­ca­lise cette « démo­cra­tie » éli­tiste en cri­mi­ni­na­li­sant, en répri­mant, en punis­sant tout le monde.

Quelles sont les alter­na­tives ?

Dans le fonds, Pauline Marois a peut-être une chance de s’en sortir. Peut-être pas seule­ment en oppo­sant aux conspi­ra­tions d’autres conspi­ra­tions avec d’« gardes rap­pro­chées » et d’autres élites opaques. Cette culture poli­tique est cri­ti­quée (voir les inter­ven­tions de Lise Payette et de Jean-François Lisée). Alors que faire ? Marois et le PQ doivent dire les choses clai­re­ment. Le PQ a incarné envers et contre tous les espoirs de chan­ge­ment, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Ce qui ne veut pas dire qu’il doit mourir. Mais pour sur­vivre, il faut sortir de la boîte. Il y a au Québec en ce moment une crise assez géné­ra­li­sée, qui dans un cer­tain sens dépasse notre société (une crise sys­té­mique de grande enver­gure et de grande durée). Cette crise cepen­dant, nous pou­vons la confron­ter. Remettre de l’ordre dans l’administration publique veut dire confron­ter les élites opaques qui agissent en cou­lisses pour pro­té­ger le 1%, qui pillent nos res­sources, qui consi­dèrent les gens comme de vul­gaires mar­chan­dises à vendre ou à ache­ter. En pas­sant, ce n’est pas Karl Marx qui dit cela mais le véné­rable fon­da­teur du Forum éco­no­mique mon­dial, le think-tank des élites jus­te­ment (Cité dans le Devoir du 19 jan­vier).

Remettre la société en marche, c’est aussi se mettre ensemble. Des éner­gies, des créa­ti­vi­tés, des espoirs, il y en a plein dans notre société d’indignés. On les voit s’exprimer à tra­vers des ini­tia­tives énormes et dis­per­sées qui prennent sou­vent la forme d’un gros « non » aux efforts déses­pé­rés des élites pour conso­li­der leur emprise. On les voit d’exprimer par des pro­jets comme celui de Québec Solidaire qui évite de tomber dans le jeu du grand-cheuf et du votez-pour-moi-et-vous-serez-sauvé. Il y a donc peut-être une fenêtre d’opportunité dans la crise actuelle du PQ si, au lieu de mul­ti­plier les conspi­ra­tions, on cherche dans une autre voie, si on arrête de se prendre pour des « sau­veurs suprêmes » qui savent tout.

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