D’autres mondes sont possibles

Mis en ligne le 22 mars 2008

Parce qu’ils répondent à des besoins extrê­me­ment divers les ser­vices publics ne sont pas orga­ni­sés, chacun, selon le même schéma et leur pri­va­ti­sa­tion reflète cette diver­sité. Par exemple : la four­ni­ture d’eau, d’électricité, de gaz, de moyens de trans­port livre à l’utilisateur un pro­duit qui pour­rait aussi bien être une mar­chan­dise issue du sec­teur privé. Entre le pro­duc­teur et l’utilisateur aucun lien n’apparaît ; bien au contraire, l’importance des infra­struc­tures et des réseaux ren­force l’anonymat. Mais c’est jus­te­ment le poids de cette infra­struc­ture qui fait que la col­lec­ti­vité a été le seul acteur à même de prendre en charge la concep­tion et la réa­li­sa­tion de celle-ci.

par Patrice Allard *

D’autres ser­vices d’intérêt géné­ral, par exemple, la santé ou l’éducation ne peuvent être trai­tés comme les pre­miers. Ils répondent à des besoins de long terme, non immé­diats. Pour cette raison, l’État doit déter­mi­ner une poli­tique expri­mant des normes col­lec­tives. Il lui revient aussi d’engager les moyens, même consi­dé­rables, pour atteindre les objec­tifs défi­nis à partir de ces normes. Une rela­tion directe entre le béné­fi­ciaire et l’enseignant ou le per­son­nel de santé est déter­mi­nante. C’est ce lien inter­per­son­nel qui inter­dit la trans­for­ma­tion immé­diate en mar­chan­dise de tels ser­vices.

On peut alors com­prendre la logique de pri­va­ti­sa­tion : les capi­taux privés se sont inté­res­sés, jusqu’à pré­sent, aux sec­teurs où l’éloignement entre pro­duc­teur et béné­fi­ciaire rend plus facile la trans­for­ma­tion en mar­chan­dise de ces ser­vices. Ce mou­ve­ment qu’on a pu obser­ver au Nord s’est étendu au Sud. Les sec­teurs les plus inves­tis seront tout natu­rel­le­ment les mêmes qu’au Nord : l’eau, l’énergie, les trans­ports, les télé­com­mu­ni­ca­tions.

L’épidémie de privatisations au Sud

Parti de la Grande Bretagne de Madame Thatcher, le pro­ces­sus de pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics s’étend au Sud, sou­vent sous la pres­sion des ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales, déjà aux com­mandes dans ces pays.

Si l’origine idéo­lo­gique est bien la pensée libé­rale, (moins d’État, le privé gère mieux que le public) il est sans doute exa­géré d’y voir l’unique cause de cette épi­dé­mie. Pour qu’il y ait pri­va­ti­sa­tions, il faut qu’existe un repre­neur privé trou­vant dans ces pri­va­ti­sa­tions de nou­velles oppor­tu­ni­tés de profit. En cela, l’épidémie de pri­va­ti­sa­tions s’inscrit par­fai­te­ment dans le cours de la “mon­dia­li­sa­tion”. Les prin­ci­paux béné­fi­ciaires sont très rare­ment des entre­prises des pays péri­phé­riques, ce sont sur­tout des firmes trans­na­tio­nales issues du Nord, concur­rentes ou asso­ciées. Ces entre­prises ont d’abord grossi sur les mar­chés natio­naux de leur pays d’origine, avant que de pour­suivre leur crois­sance en s’étendant vers d’autres pays, puis vers le Sud. Ainsi, en 2000, une entre­prise fran­çaise comme Suez-Lyonnaise est enga­gée dans la dis­tri­bu­tion de l’eau et de l’électricité à Casablanca (Maroc), la dis­tri­bu­tion de l’eau à Jakarta (Indonésie) et à Santiago (Chili), la dis­tri­bu­tion de l’eau et l’assainissement à La Paz (Bolivie).

Ces entre­prises béné­fi­cient ici de deux atouts impor­tants : leur savoir-faire tech­nique et la capa­cité à mobi­li­ser des capi­taux impor­tants. En outre, la concur­rence entre pays du Sud pour obte­nir leur venue, les auto­rise à for­mu­ler d’autres exi­gences. Les inves­tis­seurs demandent sou­vent et obtiennent par­fois des garan­ties publiques pour s’assurer contre les risques de chan­ge­ment poli­tique, de modi­fi­ca­tions de contrat, de dépas­se­ment de coûts, de varia­tion des taux de change ou d’intérêt, de fai­blesse de la demande. Les États des pays-hôtes changent ainsi de rôle : ils n’assurent plus les ser­vices publics à leur popu­la­tion, mais garan­tissent un profit à l’investisseur étran­ger.

Les raisons du développement accéléré des privatisations

Le consen­te­ment des États du Sud à accep­ter cette vague de pri­va­ti­sa­tions s’explique par leur situa­tion éco­no­mique : des pays finan­ciè­re­ment étran­glés sous trois aspects :

  • le poids de la dette exté­rieure (libel­lée en devises) les soumet aux déci­sions des ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales. L’équilibre bud­gé­taire, l’orthodoxie moné­taire, l’ouverture aux échanges exté­rieurs, la libé­ra­tion des prix à l’intérieur sont les condi­tions essen­tielles exi­gées par ces ins­ti­tu­tions pour accor­der un trai­te­ment plus favo­rable de l’endettement de ces pays. La pri­va­ti­sa­tion d’activités rele­vant du sec­teur public devient irré­sis­tible face aux pres­sions. L’endettement rime avec la pri­va­ti­sa­tion.
  • La ces­sion à un inves­tis­seur étran­ger d’un ser­vice public consti­tue aussi une recette en devises uti­li­sable pour payer le ser­vice de la dette. Ce n’est là qu’un expé­dient, mais il est par­fois com­mode de « vendre les bijoux de la cou­ronne » pour éviter la ban­que­route.
  • Enfin, cet étran­gle­ment finan­cier a aussi des consé­quences sociales : la pau­pé­ri­sa­tion d’une part impor­tante de la popu­la­tion. et la montée de la pau­vreté – recon­nues offi­ciel­le­ment par la Banque Mondiale – se mani­festent d’abord dans l’insatisfaction de ses besoins essen­tiels. Or, la four­ni­ture de ser­vices col­lec­tifs acces­sibles à tous pour­rait être un moyen de limi­ter une véri­table régres­sion sociale. Comment accroître et amé­lio­rer les ser­vices publics dans ce contexte ? Faute d’une épargne natio­nale suf­fi­sante, les États du Sud ne peuvent finan­cer l’effort d’investissement requis. Le recours à l’investissement étran­ger et privé devient la seule réponse à l’urgence sociale.

Des résultats problématiques

Le dis­cours libé­ral jus­ti­fie ces pri­va­ti­sa­tions par le pro­grès apporté aux béné­fi­ciaires. La réa­lité de tels pro­grès est sou­vent contes­table. Ainsi, le pro­ces­sus de pri­va­ti­sa­tion de l’agence de dis­tri­bu­tion d’eau à Manille, qui a com­mencé en 1995, abou­tit à n’améliorer l’accès à l’eau que pour 7,1 % de la popu­la­tion jusque-là non des­ser­vie, mais ce, moyen­nant une mul­ti­pli­ca­tion par 10 du prix de l’eau.

On peut remar­quer que les popu­la­tions com­mencent à s’opposer à ces mou­ve­ments : en jan­vier 2000 en Bolivie, ou plus récem­ment, à l’initiative des orga­ni­sa­tions syn­di­cales, en Afrique du Sud, des mani­fes­ta­tions ont eu lieu. Comme l’écrit L. de Luca, à propos de la pri­va­ti­sa­tion de l’eau, du gaz et de l’électricité : « les résul­tats démentent deux illu­sions lar­ge­ment répan­dues : l’une étant que les entre­prises publiques ont de meilleurs résul­tats, ou de plus mau­vais que les pri­vées ; l’autre étant que la pri­va­ti­sa­tion est une pana­cée, le remède à toutes les dif­fi­cul­tés ren­con­trées par une entre­prise publique, ou l’inverse. ».

Pour les sala­riés, au Sud comme au Nord et comme à l’Est, les pri­va­ti­sa­tions s’inscrivent dans un mou­ve­ment plus large de déstructuration/​restructuration du capi­tal pro­vo­quant des vagues de licen­cie­ments. Le “dégrais­sage” des effec­tifs du sec­teur public et para-public fait d’ailleurs sou­vent partie des objec­tifs à atteindre par les poli­tiques de pri­va­ti­sa­tion. L’exemple du Ghana est révé­la­teur : 150 000 sala­riés des plus grandes entre­prises publiques perdent leur emploi entre 1984 et 1991, à l’occasion des pri­va­ti­sa­tions.

L’impact de ces licen­cie­ments sur les condi­tions de vie des popu­la­tions dans les pays péri­phé­riques va bien au-delà de ce qu’on connaît en Europe ou aux États-Unis. Il faut, en effet, tenir compte du sous-emploi géné­ra­lisé qu’ils connaissent et du fait qu’un emploi “public”, même mal payé, consti­tue une source régu­lière de reve­nus pour une famille élar­gie.

Enfin, les pri­va­ti­sa­tions ne pour­ront pas sou­la­ger les finances publiques, ni même réduire vrai­ment le poids de l’endettement. En effet, si la par­ti­ci­pa­tion du sec­teur privé à la réa­li­sa­tion de mis­sions de ser­vice public sou­lage les finances publiques des dépenses rela­tives à ces ser­vices, elle réduit aussi les recettes issues des contri­bu­tions directes ou indi­rectes des citoyens uti­li­sant ces ser­vices.

De plus, si nous com­pa­rons les apports de capi­taux engen­drés par de telles pri­va­ti­sa­tions, esti­més de manière cumu­la­tive à 125 mil­liards de dol­lars entre 1990 et 1996, au mon­tant de la dette des pays du Sud, 2 095 mil­liards de dol­lars en 1996, on peut douter de l’efficacité de ces mesures : 6 % de l’encours de la dette.

Mais il y a encore pire. En croyant échap­per au piège de l’endettement par la vente du sec­teur public, on s’y enfonce encore plus car l’investissement direct à l’étranger est aussi la source de paie­ments exté­rieurs, plus contrai­gnants peut-être que ceux qui résultent de l’emprunt auprès des banques ou des mar­chés finan­ciers. Il faudra, en effet, verser encore des reve­nus à l’étranger : les pro­fits réa­li­sés à partir de ces inves­tis­se­ments n’ont aucune chance de rester dans le pays, d’y être réin­ves­tis ; la plus grande partie sera rapa­triée. La balance des paie­ments aura ainsi à enre­gis­trer des trans­ferts de reve­nus bien sem­blables à ceux exigés par le ser­vice de la dette. Les chiffres montrent que les inves­tis­se­ments directs à l’étranger ne sont pas un mode de finan­ce­ment gra­tuit. En 1997, si les inté­rêts liés à la dette coûtent 81 mil­liards de dol­lars aux pays du Sud, les rapa­trie­ments de divi­dendes, qui ont doublé depuis 1990, repré­sentent 31 mil­liards de dol­lars.

* * *

L’enjeu de la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics au Sud dépasse la satis­fac­tion des besoins sociaux, fussent-ils essen­tiels. La pré­sence de firmes trans­na­tio­nales accroît l’importance des phé­no­mènes de domi­na­tion. Le four­nis­seur étran­ger de ser­vices inter­vient ici avec ses propres normes et tech­niques et ses four­nis­seurs atti­trés. Cela rend encore plus pro­blé­ma­tique la nais­sance d’équipementiers locaux, et donc l’industrialisation. En ce sens, la libre cir­cu­la­tion des capi­taux sur toute la pla­nète — la glo­ba­li­sa­tion — ne modi­fie pas les rap­ports asy­mé­triques éta­blis entre Nord et Sud, mais les appro­fon­dit.


* Patrice Allard est rédac­teur en chef de la revue Informations et Commentaires.
Cet article est tiré de la pré­sen­ta­tion du dos­sier : Les pri­va­ti­sa­tions des ser­vices publics paru dans la revue Informations et Commentaires, n° 115, avril-juin 2001, par P. Allard, G. de Bernis, R. Borrelly et A. Delforno.
Source : Les Cahiers de Louise

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