Dans un Chili divisé, un duel entre l’extrême droite et la gauche au second tour de la présidentielle

Le candidat d’extrême droite, José Antonio Kast, arrivé en tête, et celui de la gauche, Gabriel Boric, seront opposés pour le second tour, le 19 décembre. Dans ce scrutin à surprises, Franco Parisi, qui a fait campagne depuis l’étranger, a dépassé les partis historiques. 

Santiago du Chili (Chili).– Le 19 décembre, le second tour de la présidentielle au Chili opposera le candidat d’extrême droite, José Antonio Kast, à celui de la gauche, Gabriel Boric : le premier a obtenu dimanche 21 novembre près de 28 % des suffrages, le second plus de 25 %, selon des résultats quasi définitifs. Ce ballotage montre bien la polarisation politique actuelle d’un pays bouleversé par le mouvement social qui a débuté il y a plus de deux ans, et a abouti à une Constituante.

Dans un discours prononcé dimanche soir, Gabriel Boric, un ancien dirigeant étudiant de 35 ans qui espère devenir le président le plus jeune de l’histoire chilienne, a reconnu que le second tour serait « serré, difficile »« Mais nous allons le gagner, camarades. C’est précisément dans les moments difficiles, lorsque la route devient accidentée, que l’on met à l’épreuve le courage des dirigeants et des projets qui les soutiennent. »

« Le défi qui commence, a poursuivi le dirigeant de la coalition de gauche Apruebo Dignidad, nous n’allons pas l’aborder contre quelque chose, nous n’allons pas nous opposer à l’autre candidat, ce n’est pas mon style, nous serons les porte-parole de l’espoir, du dialogue et de l’unité. »

Gabriel Boric a rappelé que « ce n’est pas la première fois qu[’ils partent] de derrière » et demandé à ses électeurs « de ne pas tomber dans le mépris ou la provocation envers ceux qui ont fait des choix différents ».

« Notre croisade, pour laquelle nous allons nous déployer dans tout le Chili, est que l’espoir l’emporte sur la peur », a déclaré Boric, qui a également demandé à son équipe politique d’organiser des débats avec José Antonio Kast pour affronter le second tour en décembre.

Le candidat d’Apruebo Dignidad s’est également engagé à défendre la Convention constitutionnelle, la Constituante, dont la majorité est dirigée par des représentants de la gauche et des indépendants.

Avec une gauche fragmentée, Boric, ex-membre du Congrès, n’a pas réussi à séduire davantage d’électeurs au cours des derniers mois de la campagne.

Discurso de Boric tras pasar a segunda vuelta presidencial © T13

Main tendue

Dans un pays divisé et avec un retournement de situation que de nombreux analystes n’arrivent toujours pas à expliquer après la mobilisation sociale de 2019, la grande surprise de la soirée est venue de Franco Parisi, un candidat qui a fait campagne à distance depuis les États-Unis et s’est tenu à l’écart des débats présidentiels. Avec 12,81 % des suffrages, il est arrivé en troisième position sans avoir mis les pieds dans le pays, battant le favori de la droite, Sebastián Sichel, et la candidate centriste, Yasna Provoste.

Boric a d’ailleurs tendu la main aux candidats de gauche et de centre-gauche, dont Yasna Provoste et le socialiste Marco Enríquez-Ominami, et à leurs électeurs. « Personne n’est laissé de côté. Nous voulons parler aux électeurs de Franco Parisi. Et à ceux qui ont peur de la délinquance, nous voulons leur dire que nous sommes avec eux. Et aussi avec ceux qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts. […] Nous pouvons avoir un pays différent. »

Au milieu d’une chaude journée de printemps austral, les Chiliens ont dû supporter de longues files d’attente et se plier aux restrictions sanitaires imposées par la pandémie de Covid-19 pour participer à une élection marquée par un taux de participation de 47,19 %, soit seulement 0,47 % de plus que l’élection présidentielle de 2017.

« Je félicite José Antonio Kast et Gabriel Boric pour leur victoire au premier tour », a déclaré le président Sebastián Piñera, qui quittera ses fonctions en mars prochain et qui, selon la loi, ne peut briguer un troisième mandat. Piñera a aussi appelé les deux adversaires à la « modération ».

Serrant dans ses bras un drapeau chilien et accompagné de sa femme, le candidat d’extrême droite a célébré sa victoire sur scène lors d’un rassemblement au cours duquel les participants ont scandé « Le Chili est et sera un pays de liberté », un slogan classique de l’ère de la dictature militaire d’Augusto Pinochet.

Kast a remercié Dieu et prononcé un discours semblable à ceux de sa campagne, dans lequel il a fait référence à l’ordre et à la sécurité intérieure. « Nous sommes la seule candidature qui permettra de retrouver la paix, d’affronter les criminels et les trafiquants de drogue, et de mettre fin au terrorisme. Il n’y a pas d’autre option présidentielle que la nôtre », a-t-il déclaré.

Jouant sur la peur du communisme, Kast s’est référé à son rival en assurant que « Boric et le Parti communiste veulent accorder le pardon aux vandales qui détruisent. Ils se réunissent avec des terroristes et des meurtriers. Ils veulent l’instabilité, fermer les frontières au commerce, avancer sur la voie de la haine ».

Santiago du Chili, le 21 novembre 2021. Les partisans de Gabriel Boric se rassemblent après les résultats du premier de l’élection présidentielle. © Photo Cris Saavedra Vogel / Agence Anadolu via AFP

Surprise au Sénat

La surprise vient également d’un autre scrutin où il fallait aussi élire des sénateurs, des députés et des conseillers régionaux. La droite a réussi à emporter la moitié des sièges au Sénat, un résultat sans précédent, tandis que la coalition de Gabriel Boric n’a pas obtenu les sièges escomptés, atteignant seulement 19,2 % des voix.

Cependant, le Parti communiste est de retour au Sénat, après presque cinq décennies d’absence, et Fabiola Campillai, candidate indépendante, rendue aveugle après avoir été victime de la répression policière lors des manifestations de 2019, a recueilli, contre toute attente, le plus de suffrages à Santiago.

Consciente de ce que sa victoire représente pour l’opposition, Campillai s’est déclarée prête à discuter avec Boric pour un éventuel soutien au second tour, assurant que « Boric doit s’engager à ce qu’il y ait liberté et vérité pour tous les prisonniers politiques de la révolte sociale. Ils doivent obtenir justice et réparation, non seulement pour nous les victimes et aujourd’hui survivants, mais aussi pour les familles de tous ceux qui ne sont plus là. Et des garanties que cela ne se répètera pas ».

Compte tenu de ces résultats, aucun des candidats ayant atteint le second tour de la présidentielle ne disposera d’une majorité au Congrès en cas de victoire et chacun sera donc obligé de négocier des alliances avec les autres forces politiques.

Yasna Mussa