Daniel Bensaïd

Veilleur prophétique

Par Mis en ligne le 15 janvier 2010

On com­men­çait à peine à se faire à l’idée d’avoir à vivre sans Freitag, avec ses livres et sa pensée bien sûr, mais sans sa per­sonne cha­leu­reuse et rayon­nante. Et voici qu’il faudra s’y faire encore, cette fois avec Daniel Bensaïd, autre être d’exception, cama­rade et ami sans pareil.

Je l’ai connu pour ma part, assez curieu­se­ment, grâce à Jacques Dubois, pro­fes­seur de lit­té­ra­ture belge, invité à l’UQAM au début des années 1990 pour assu­rer un sémi­naire de doc­to­rat dans ma dis­ci­pline. Pour me remer­cier de l’avoir fait venir, Jacques m’avait fait cadeau du livre majeur écrit par Daniel sur Marx l’intempestif (Fayard, 1995), en me disant : ça devrait t’intéresser, c’est dif­fi­cile mais brillant. Difficile, ce l’était assu­ré­ment pour un non mar­xo­logue ; brillant aussi tant la lec­ture de Marx pro­po­sée était nou­velle et pas­sion­nante, insis­tant sur la dimen­sion poli­tique et stra­té­gique de l’auteur du Capital, géné­ra­le­ment sous-esti­mée par la plu­part de ses com­men­ta­teurs.

Deux ans plus tard, en 1997, je lisais avec enthou­siasme Le pari mélan­co­lique (Fayard) dans lequel Daniel évoque l’engagement poli­tique révo­lu­tion­naire comme un pari, ana­logue au célèbre pari pas­ca­lien, comme un acte de foi ne repo­sant sur d’autre garan­tie que la convic­tion. D’ou son carac­tère mélan­co­lique et les doutes qui peuvent l’accompagner sans tou­te­fois l’entamer. Je me recon­nais­sais dans l’état d’esprit évoqué par Daniel et je lui ai envoyé un mot auquel il a répondu très rapi­de­ment et cha­leu­reu­se­ment, à ma grande sur­prise. À partir de là, nous avons entre­tenu une rela­tion régu­lière et notre amitié s’est scel­lée lors d’un séjour de quelques mois à Paris en 2003 autour de verres par­ta­gés dans un sym­pa­thique café, Le Charbon, qui parais­sait lui servir à la fois de secré­ta­riat et de quar­tier géné­ral.

L’amitié implique une trans­for­ma­tion de la repré­sen­ta­tion de l’autre que l’on ne connais­sait jusque là que comme une figure. Dans le cas de Daniel, celle de l’intellectuel révo­lu­tion­naire qui s’était elle-même gref­fée sur la figure ori­gi­naire du mili­tant construite à partir de son impli­ca­tion dans Mai 1968. Il en avait été l’un des prin­ci­paux ani­ma­teurs et avait contri­bué par la suite, avec d’autres, à la créa­tion de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), une des rares orga­ni­sa­tions poli­tiques d’extrême gauche à avoir sur­vécu à cette période, à avoir réussi à s’inscrire dans la longue durée.

Jusqu’au milieu des années 1980, Daniel a été ainsi un « révo­lu­tion­naire pro­fes­sion­nel », un des prin­ci­paux diri­geants de ll Quatrième inter­na­tio­nale. Il opère alors un virage pro­fes­sion­nel, devient pro­fes­seur de phi­lo­so­phie à l’université, tout en demeu­rant engagé sur le plan intel­lec­tuel, lié orga­ni­que­ment à l’organisation poli­tique dont il est l’un des fon­da­teurs, ce qui ne l’empêche en rien de déve­lop­per une pensée libre et ori­gi­nale, inor­tho­doxe par rap­port au mar­xisme offi­ciel.

Il incarne depuis une nou­velle figure d’intellectuel, dif­fé­rente de celle de Sartre, « com­pa­gnon de route » des com­mu­nistes. Il conti­nue pour sa part de se défi­nir comme mili­tant, avec tout ce que cela implique concrè­te­ment, et intel­lec­tuel ins­cri­vant sa réflexion dans une visée stra­té­gique de trans­for­ma­tion radi­cale du monde.

Sa pro­duc­tion intel­lec­tuelle connaît alors un déve­lop­pe­ment impor­tant, Daniel mul­ti­pliant les livres au fil des ans, et plus par­ti­cu­liè­re­ment au cours des der­nières années ; c’est ainsi qu’il écrira et fera paraître pas moins de 9 livres en 2008-2009, porté par l’urgence, comme si le sort du monde et le sien propre – ce qui fut hélas le cas – en dépen­daient.

Son œuvre emprunte deux grandes direc­tions : celle d’une relec­ture de Marx et de la tra­di­tion qui se réclame de lui, en insis­tant sur sa dimen­sion éman­ci­pa­trice et pro­pre­ment stra­té­gique ; celle d’une ana­lyse de la conjonc­ture, fran­çaise mais aussi inter­na­tio­nale, ins­pi­rée par une volonté de chan­ge­ment qui se tra­duira notam­ment, en France, par la créa­tion l’an der­nier du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), qui pré­sente des affi­ni­tés avec Québec soli­daire (QS ), projet dont Daniel s’était fait un pro­mo­teur très convain­cant.

C’est la figure publique. L’amitié en fait émer­ger une autre : celle d’une per­son­na­lité cha­leu­reuse, joyeuse, un brin délin­quante et conspi­ra­trice, et en même temps dis­crète, voire secrète. Daniel, par exemple, évi­tait de parler de sa mala­die, ou la mini­mi­sait, comme il n’évoquait guère, de manière plus géné­rale, sa vie privée. Il pré­fé­rait parler de lit­té­ra­ture – c’était un lit­té­raire « rentré », lisant Le Capital, entre autres, comme un roman poli­cier hale­tant ! – ou encore de voyage et de vélo, sport qu’il pra­ti­quait avec bon­heur.

C ‘était un inter­na­tio­na­liste convaincu. Il a conti­nué jusqu’à la fin à aller beau­coup à l’étranger, en mis­sion poli­tique ou comme confé­ren­cier. C’est ainsi qu’il est venu au Québec en 2005 et 2008, en « ami », non pas de la classe diri­geante comme bien d’autres, mais des réseaux mili­tants qui l’invitaient et que ses inter­ven­tions, impro­vi­sée avec brio, éblouis­saient. Cette accueil col­lec­tif témoi­gnait d’une admi­ra­tion et d’un res­pect que j’avais d’abord éprou­vés pour ma part pour ses livres.

Son auto­rité repo­sait sur un pou­voir de convic­tion et de per­sua­sion qui, malgré sa dis­pa­ri­tion pré­ma­tu­rée compte tenu des nom­breux pro­jets qu’il enten­dait réa­li­ser encore (dont un ouvrage sur la féti­chi­sa­tion géné­ra­li­sée du monde moderne), n’a pas fini de pro­duire des effets, ici comme ailleurs, et qu’il nous appar­tient désor­mais de faire par­ve­nir à leur terme. Ce sera sans doute la meilleure façon de rendre hom­mage à Daniel, ami trop tôt retiré à notre affec­tion.

Jacques Pelletier

13 jan­vier 2010

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