François Sabado, (dir.), Daniel Bensaïd, l’intémpestif, Paris, éd. La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2012.

La vie poli­tique et mili­tante de Daniel, du milieu des années 1960 au début des années 2010, recouvre près d’un demi-siècle d’histoire poli­tique et inter­na­tio­nale. Comme pour tous ceux et celles qui veulent trans­for­mer le monde, elle est jalon­née d’espoirs, de pro­jets, d’épreuves, de réa­li­sa­tions mais aussi de revers, d’illusions voire de décep­tions. Retracer ce par­cours, sans se perdre dans les rap­pels évé­ne­men­tiels ou anec­do­tiques, est une tâche dif­fi­cile.

Militant actif au quo­ti­dien, pas­seur infa­ti­gable de la pensée révo­lu­tion­naire dont il voyait la néces­sité confir­mée mais aussi le besoin vital de renou­vel­le­ment, Daniel a tracé une route à tra­vers les embûches poli­tiques et per­son­nelles. L’ayant côtoyé de manière étroite à diverses étapes de cet iti­né­raire, nous avons choisi d’en res­ti­tuer les grandes phases en veillant à ne pas trop lire le passé à la lumière du pré­sent et en res­pec­tant son souci de rigueur tou­jours mêlé d’ouverture et de curio­sité, son avi­dité à saisir les occa­sions pour bous­cu­ler les confor­mismes, ouvrir sans relâche les « car­re­fours du pos­sible ».

Les années 1960 et 1970 : le souffle de Mai

Dès ses pre­mières années, à l’École nor­male supé­rieure de Saint-Cloud puis à Nanterre, avant la grande secousse de Mai 68, Daniel s’affirme comme un mili­tant com­mu­niste, fidèle à son enfance dans un envi­ron­ne­ment fami­lial tou­lou­sain dont il aimait se sou­ve­nir avec res­pect et affec­tion1. Il appar­tient à la Jeunesse com­mu­niste (JC) puis à l’Union des étu­diants com­mu­nistes (UEC) mais il se heurte rapi­de­ment à la ligne offi­cielle de la direc­tion du PCF qui concocte déjà dans ses mar­mites par­le­men­taires – pre­mière can­di­da­ture Mitterrand –, les futures recettes de l’Union de la gauche et se contente d’un « Paix au Vietnam » évi­tant toute soli­da­rité active avec les com­bat­tants du FNL indo­chi­nois. Il renou­velle ainsi l’attitude prise pen­dant la guerre de libé­ra­tion algé­rienne contre le colo­nia­lisme fran­çais au cours de laquelle il a renoncé à prendre parti pour la vic­toire du FLN. Daniel est donc dans l’Opposition de gauche au sein de l’UEC avant d’être un élé­ment moteur, en 1966, de la créa­tion des Jeunesses com­mu­nistes révo­lu­tion­naires (JCR).

Animateur du Mouvement du 22 mars à l’université de Nanterre en 1968, il pressent que la situa­tion devient explo­sive, qu’elle exige de nou­velles formes de lutte. Il pos­sède un sens très sûr de l’initiative poli­tique et lorsque le mou­ve­ment de Mai 68 prend son essor, il est en pre­mière ligne, sur les bar­ri­cades, dans les AG du mou­ve­ment, à la direc­tion des JCR, recher­chant à chaque fois l’idée, la pro­po­si­tion, l’action qui peut faire bas­cu­ler la situa­tion. Mais Daniel n’est pas seule­ment celui qui, dans le feu de l’action, guette ce qui peut accé­lé­rer l’histoire. Il la met en pers­pec­tive his­to­rique. Saisissant la dyna­mique des mou­ve­ments sociaux, en par­ti­cu­lier le lien entre le mou­ve­ment étu­diant et la grève géné­rale ouvrière, il com­prend aussi la néces­sité d’une orga­ni­sa­tion poli­tique, le besoin d’accumuler des forces pour la construc­tion d’un parti révo­lu­tion­naire.

En lisant et reli­sant Lénine et Trotski, en cher­chant dans les éla­bo­ra­tions des années révo­lu­tion­naires russes de quoi com­prendre l’expérience en cours, il prend conscience de la néces­sité d’une pensée stra­té­gique où la construc­tion d’un outil poli­tique est vitale pour capi­ta­li­ser les expé­riences, les renou­ve­ler au feu vivant des luttes, les ana­ly­ser et les syn­thé­ti­ser pour tracer les che­mins du ren­ver­se­ment de l’ordre exis­tant. À la sur­prise de beau­coup, après Mai 68, il s’inscrit comme natu­rel­le­ment dans une conti­nuité qui lui semble, quant à lui, évi­dente : il faut reprendre le fil, brisé par le sta­li­nisme, de la grande aspi­ra­tion libé­ra­trice et créa­trice du mar­xisme révo­lu­tion­naire. En 1969, lors de la créa­tion de la Ligue com­mu­niste (LC), il milite acti­ve­ment et avec tout le pou­voir de démons­tra­tion et de convic­tion qui est le sien, pour que la Ligue devienne la sec­tion fran­çaise de la IVe Internationale (SFQI), suc­cé­dant au Parti com­mu­niste inter­na­tio­na­liste (PCI) auquel il avait adhéré peu de temps aupa­ra­vant. Il est convaincu de la néces­sité d’avoir des racines qui plongent dans l’expérience passée pour forger les idées, les actions, les ins­tru­ments nou­veaux pour trans­for­mer le monde.

Tout au long de la décen­nie ardente des années 1970, Daniel ne ménage pas ses forces pour faire adve­nir ce qu’il per­çoit germer sur le ter­reau de Mai 68 en France, de l’automne chaud en Italie, du Printemps de Prague, de l’offensive du Têt au Vietnam, du sou­lè­ve­ment étu­diant au Mexique et aux États-Unis. Il n’est alors sûre­ment pas le seul à penser que l’histoire « mord la nuque » de toute une géné­ra­tion.

D’emblée Daniel se situe sur un ter­rain d’action inter­na­tio­nal et inter­na­tio­na­liste. Outre sa par­ti­ci­pa­tion aux batailles internes et externes de la Ligue (qui devien­dra LCR après la dis­so­lu­tion de 1973 suite à la grande mani­fes­ta­tion anti­fas­ciste contre Ordre nou­veau, pré­dé­ces­seur loin­tain du Front natio­nal), il devient un diri­geant très actif de la IVe Internationale dans un vaste pro­ces­sus de construc­tion et d’actualisation qui le mène sou­vent hors de France. En Espagne, avec la LCR qu’il aide à construire de toutes ses forces, puis en Amérique latine où l’Internationale prend un essor rapide en col­la­bo­ra­tion avec des forces pola­ri­sées par le rayon­ne­ment de la révo­lu­tion cubaine. En même temps, Daniel joue un rôle clé dans le lan­ce­ment à la fin de l’année 1975 de Rouge, le quo­ti­dien de la LCR, et dans la mise en place des Cahiers de la taupe, revue poli­tique d’intervention ouvrière, avec Sophie, sa com­pagne. Daniel allie théo­rie et pra­tique, intui­tion et poli­tique, idées et orga­ni­sa­tion. Il peut, dans le même temps, diri­ger un ser­vice d’ordre et écrire une œuvre théo­rique !

Au milieu de cette acti­vité inlas­sable, il trouve le temps de pour­suivre un tra­vail d’élaboration si impor­tant pour lui. Avec Ernest Mandel et Charles-André Udry, Daniel contri­bue plei­ne­ment, en par­ti­cu­lier lors des stages de cadres de l’Internationale, à cette entre­prise de réap­pro­pria­tion et d’actualisation his­to­riques. En étu­diant les révo­lu­tions russe, alle­mande, ita­lienne et espa­gnole, les ensei­gne­ments des Fronts popu­laires des années 1930 ou la tra­gique expé­rience chi­lienne de 1970-1973, Daniel arti­cule his­toire et pré­sent. Son apport à l’élaboration des pro­grammes d’action et mani­festes de la Ligue est aisé­ment recon­nais­sable car il avait une plume étin­ce­lante, une qua­lité d’écriture sans égale. Toutes celles et ceux qui ont par­ti­cipé à ces ses­sions de débats dans la Ligue ou l’Internationale gardent le sou­ve­nir de sa capa­cité, non pas à mul­ti­plier les cita­tions, mais à ana­ly­ser le contexte d’un débat poli­tique ou stra­té­gique, à cerner le fil des divers argu­ments pour sou­li­gner la richesse ou la nou­veauté des idées en se les assi­mi­lant pour rendre compte d’une situa­tion concrète. En 1975-1976, avec la révo­lu­tion por­tu­gaise, et encore davan­tage en 1979 avec la révo­lu­tion san­di­niste au Nicaragua, il en fait la démons­tra­tion brillante en don­nant toute leur force aux posi­tions mar­xistes révo­lu­tion­naires qui tranchent avec les pla­ti­tudes des don­neurs de leçons en tout genre.

Les années 1980 : le début de la fin du monde d’avant

La pro­messe un peu hâtive d’un Mai 1968. Une répé­ti­tion géné­rale2 ne se réa­lise pas. Daniel, dès avant le tour­nant de cette décen­nie, com­mence une réflexion cri­tique sur ce qu’il appelle, avec humour, un « léni­nisme pressé ». Il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain mais de reve­nir aux sources de la réflexion stra­té­gique. Si la poli­tique est l’anticipation des voies et des moyens pour chan­ger la situa­tion exis­tante en modi­fiant le rap­port de forces, alors il lui faut un ins­tru­ment actif et démo­cra­tique pour dis­cu­ter de ces média­tions vers l’objectif en ana­ly­sant la situa­tion – bref, il faut éla­bo­rer une stra­té­gie.

La géné­ra­tion de 1968 a alors ten­dance à consi­dé­rer que la radi­ca­li­sa­tion qu’elle voit à l’œuvre dans toute la société est en elle-même por­teuse des bou­le­ver­se­ments voulus et que des « ini­tia­tives dans l’action » appro­priées peuvent accé­lé­rer les choses. Ces ini­tia­tives peuvent se révé­ler n’être que des solu­tions de sub­sti­tu­tion par rap­port aux rythmes et à l’action propres du mou­ve­ment de masses, notam­ment dans le domaine des actions de ser­vice d’ordre ou d’autodéfense. En reve­nant impli­ci­te­ment, puis de plus en plus expli­ci­te­ment, sur ces concep­tions à l’occasion de divers débats internes à la Ligue et à l’Internationale, Daniel reprend le fil de son éla­bo­ra­tion stra­té­gique.

Pour le ving­tième anni­ver­saire de Mai 68, il publie un livre (avec Alain Krivine) dans lequel il reprend ses réflexions sur le bilan du sou­lè­ve­ment étu­diant et de la grève géné­rale en tra­çant des pers­pec­tives natio­nales et inter­na­tio­nales sur la nou­velle situa­tion ouverte par ces évé­ne­ments majeurs3. Tout cela n’a pas pris une ride et reste d’une lec­ture sti­mu­lante dans la tor­peur des débats contem­po­rains. Il étoffe alors ses concep­tions pour rendre compte du temps long de tout mûris­se­ment révo­lu­tion­naire, ce qu’il devait appe­ler plus tard « une lente impa­tience ».

Il scrute, à l’aide des ana­lyses très fouillées d’Ernest Mandel, le tour­nant amorcé par l’économie capi­ta­liste mon­diale en 1973-1975, dates repères pas­sées presque inaper­çues mais mar­quant la fin de la période d’expansion d’après-guerre domi­née par l’hégémonie amé­ri­caine. La défaite des États-Unis au Vietnam en 1975 en est le mar­queur poli­tique mais, au-delà, le capi­ta­lisme inter­na­tio­nal (avec ses diri­geants et ses idéo­logues) cherche à remo­de­ler un sys­tème d’exploitation qui montre des signes d’essoufflement mani­festes.

L’entrée en lice de Reagan aux États-Unis et bien­tôt de Thatcher en Grande-Bretagne marquent l’ouverture d’une nou­velle période nour­rie aux mamelles du libé­ra­lisme éco­no­mique et de la mon­dia­li­sa­tion finan­cière, avec les pre­mières grandes défaites sociales (contrô­leurs aériens amé­ri­cains en 1981, mineurs bri­tan­niques en 1985). En France, l’élection de Mitterrand en 1981 laisse d’abord croire à une contre-ten­dance. Mais elle se fond rapi­de­ment dans le nou­veau pay­sage avec le tour­nant de la rigueur engagé en 1983. En même temps, dans le monde issu de la Guerre froide, le bloc sovié­tique est secoué par le sou­lè­ve­ment des ouvriers polo­nais der­rière leur syn­di­cat indé­pen­dant Solidarnosc au début des années 1980. Le monde com­mence à chan­ger. Il bas­cule défi­ni­ti­ve­ment avec la chute du Mur de Berlin en 1989, pré­fi­gu­rant l’implosion de l’URSS en 1991 et l’extension consé­cu­tive du sys­tème capi­ta­liste à toute la pla­nète, Chine com­prise sous la hou­lette de Deng Xiaoping.

Au tour­nant des années 1990, Daniel en tire la conclu­sion sous forme d’un trip­tyque sai­sis­sant : « Nouvelle période, nou­veau pro­gramme, nou­veau parti. »

Cette période est donc, pour Daniel, à la fois celle d’un retour cri­tique sur la pré­cé­dente, celle d’un retour aux sources – à Marx pour se réap­pro­prier les clés d’une com­pré­hen­sion pro­fonde de la situa­tion – et, comme d’habitude, celle d’une confron­ta­tion à la pra­tique d’un mili­tan­tisme aux coor­don­nées modi­fiées. Il consacre beau­coup d’énergie aux riches dis­cus­sions de l’école inter­na­tio­nale de cadres d’Amsterdam (créée en 1982) abor­dant tous ces sujets. Parallèlement, il réduit son impli­ca­tion quo­ti­dienne dans la direc­tion fran­çaise pour se consa­crer à des tâches inter­na­tio­nales, qu’il consi­dère comme déci­sives. Elles sont le labo­ra­toire de nou­velles approches.

Son impli­ca­tion presque per­ma­nente dans la consti­tu­tion du cou­rant ouvrier de masse qui devait donner nais­sance au Parti des tra­vailleurs au Brésil en 1982 est à cet égard exem­plaire. Il y trouve la pos­si­bi­lité de réflé­chir et de tra­vailler à la déli­mi­ta­tion des nou­veaux para­mètres stra­té­giques induits par la situa­tion : non pas un retour aux normes dites clas­siques (les­quelles d’ailleurs ?) mais construc­tion d’un cou­rant mar­xiste révo­lu­tion­naire (« clas­siste » comme on dit en Amérique latine) assis sur le ren­for­ce­ment numé­rique et embras­sant la trans­for­ma­tion sociale conco­mi­tante de la classe ouvrière dans le vaste monde capi­ta­liste, capable d’élaborer des réponses pro­gram­ma­tiques et stra­té­giques pour chan­ger un monde lui-même en pleine trans­for­ma­tion.

Il aborde cette entre­prise ambi­tieuse en absor­bant des mil­liers de pages en fran­çais, natu­rel­le­ment, mais aussi en anglais, espa­gnol, por­tu­gais, ita­lien (pour Gramsci), en alle­mand (pour Marx). Et tout cela sans jamais délais­ser le mili­tan­tisme le plus pro­saïque !

Au début des années 1990, la sur­ve­nue de la mala­die qui devait l’emporter le pousse à défi­nir ses prio­ri­tés pour pri­vi­lé­gier ce qu’il décrit comme son tra­vail de « pas­seur » d’un mar­xisme créa­tif et fécond.

Les années 1990 et 2000 : renouer le fil pour tisser le nouveau

À la fin des années 1980, quand la contre-réforme libé­rale bat déjà le tam-tam des médias avant de prê­cher les bien­faits de la mon­dia­li­sa­tion, il constate : « L’idée même de révo­lu­tion, hier rayon­nante d’utopie heu­reuse, de libé­ra­tion et de fête, semble avoir viré au soleil noir. » Les années 1990 sont des années de réac­tion idéo­lo­gique intense sur fond de montée en régime de la mon­dia­li­sa­tion. Daniel n’a pas ménagé ses efforts, sou­vent haras­sants, pour faire passer l’éclipse.

Jamais il ne conçoit la tâche qu’il s’est fixée comme celle d’un conser­va­teur de musée. Mais dans cette tem­pête où le capi­ta­lisme semble triom­pher et le socia­lisme dis­cré­dité avec le rejet massif et jus­ti­fié de ceux qui avaient pré­tendu le faire « réel­le­ment exis­ter » au tra­vers de régimes aussi des­po­tiques qu’incompétents, Daniel reste obsédé par l’importance du moment : il faut ne pas lais­ser l’analyse de ce bilan à ceux qui chantent les vertus du marché ou s’y ral­lient. Il faut sauver de la débâcle his­to­rique du sta­li­nisme les idées du socia­lisme, du com­mu­nisme, l’idée même de révo­lu­tion. Pour cela, il est indis­pen­sable de tirer le bilan du siècle, de prendre acte de l’ampleur de la contre-révo­lu­tion sta­li­nienne, qui a été bien au-delà de tout ce qu’on pou­vait penser. Un risque existe : celui d’être nous-mêmes entraî­nés dans une chute, tant espé­rée – mais à l’opposé de la forme qu’elle a prise ! Daniel nous fait par­ta­ger une exi­gence forte : revi­si­ter la révo­lu­tion russe, dès ses débuts, pour tirer tous les ensei­gne­ments pos­sibles, en par­ti­cu­lier sur les ques­tions démo­cra­tiques. C’est une néces­sité vitale pour faire la part des choses entre les acquis révo­lu­tion­naires des années 1917-1924 et la contre-révo­lu­tion sta­li­nienne qui com­mence avec la fin des ter­ribles années vingt. Une com­pré­hen­sion com­mune des évé­ne­ments et des tâches est indis­pen­sable pour affron­ter la nou­velle période his­to­rique.

« Nouvelle époque, nou­veau pro­gramme, nou­veau parti » donc. Mais de mul­tiples ques­tions res­tent ouvertes. Les voies et les che­mins de la révo­lu­tion se réin­ven­te­ront. Daniel est convaincu de la néces­sité pour les révo­lu­tion­naires d’aborder cette nou­velle situa­tion en pleine pos­ses­sion des réfé­rences et des acquis puisés dans les luttes de classes d’hier. On ne repart jamais de zéro. Il faut tou­jours recom­men­cer « par le milieu », pour reprendre une for­mule du phi­lo­sophe Gilles Deleuze que Daniel aimait citer.

Après un début de décen­nie où dominent les théo­ries de Fukuyama sur le capi­ta­lisme comme fin de l’histoire, les révoltes anti­li­bé­rales de 1995 en France emme­nées par la grande grève des che­mi­nots, l’essor du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste à partir des mani­fes­ta­tions de Seattle, comme les mobi­li­sa­tions sociales excep­tion­nelles en Amérique latine, changent le climat poli­tique mon­dial. L’heure de la résis­tance aux contre-réformes libé­rales sonne.

Des cen­taines de mil­liers de jeunes, au tra­vers des forums sociaux mon­diaux, crient : « Un autre monde est pos­sible. » Daniel ajoute : « Oui, mais il faut savoir quel est ce monde et com­ment l’obtenir. » Il insiste sur le retour de la ques­tion stra­té­gique : quels axes pro­gram­ma­tiques ? Quelles forces sociales ? Quels rap­ports entre la mobi­li­sa­tion et les ins­ti­tu­tions ? Quelles pers­pec­tives de pou­voir ? Daniel aborde ces ques­tions dans de nom­breuses contri­bu­tions, au cours de dis­cus­sions avec les zapa­tistes du Mexique ou dans des polé­miques avec les autres forces de la gauche radi­cale. Ce n’est pas un hasard si le jour­nal espa­gnol Publico titre son hom­mage à Daniel : « La révo­lu­tion a perdu son stra­tège. »

Durant ces années, il pour­suit sa coopé­ra­tion avec les mili­tants bré­si­liens pour construire une ten­dance révo­lu­tion­naire dans le Parti des tra­vailleurs du Brésil. Il s’agit d’agréger des mili­tants et groupes d’origines diverses pour en faire une ten­dance uni­fiée. Il y met toute son éner­gie. Lula est élu à la pré­si­dence de la République en 2003. Lorsque la majo­rité de nos cama­rades au sein de la direc­tion du PT décident de par­ti­ci­per au gou­ver­ne­ment social-libé­ral de Lula, il essaie d’abord de les convaincre de leur erreur puis, ayant échoué, prend l’initiative de la rup­ture. C’est pour lui un déchi­re­ment poli­tique, moral, per­son­nel ; mais, dans cette crise, pas un ins­tant il ne tran­sige avec les prin­cipes poli­tiques qu’il consi­dère cru­ciaux : indé­pen­dance totale vis-à-vis du pou­voir bour­geois, rejet de toute Realpolitik, de tout accom­mo­de­ment avec l’ordre établi.

Désormais, il va donner la prio­rité à la réflexion et à l’élaboration théo­rique et pro­gram­ma­tique : l’histoire des idées poli­tiques, la relec­ture du Capital de Karl Marx, le bilan du siècle et de ses révo­lu­tions et, en pre­mier lieu, de la révo­lu­tion russe. Mais il ne se limite pas à cela. Il tra­vaille aussi sur l’écologie, le fémi­nisme, les iden­ti­tés et la ques­tion juive, l’élaboration d’une nou­velle poli­tique pour la gauche révo­lu­tion­naire face à la glo­ba­li­sa­tion capi­ta­liste. Il par­ti­cipe régu­liè­re­ment aux forums sociaux mon­diaux du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste. Il est constam­ment sur la brèche et actua­lise sa vision du monde en s’efforçant de trans­mettre sa volonté et sa soif de com­prendre pour agir.

Il aura fina­le­ment fallu une petite ving­taine d’années pour que le siècle bas­cule du xxe au xxie, entre l’effondrement du bloc sovié­tique en 1992 et la réplique de ce trem­ble­ment de terre avec la crise sys­té­mique du capi­ta­lisme qui com­mence en 2008. Daniel a eu la satis­fac­tion de voir se joindre ces deux secousses ouvrant de nou­veaux espaces pour la réflexion mais aussi pour l’action. En France, le succès de la cam­pagne pré­si­den­tielle de 2002 conduit au lan­ce­ment du NPA en 2009. Daniel y joue un rôle moteur, grâce à son auto­rité intel­lec­tuelle, mais il s’y implique aussi de manière concrète pour vaincre les réti­cences et tracer la route d’un renou­veau qui lui fai­sait chaud au cœur. Il ne veut occu­per aucune res­pon­sa­bi­lité de direc­tion, fidèle à son rôle de pas­seur atten­tif. Daniel décide d’accompagner la percée de la nou­velle orga­ni­sa­tion en relan­çant la revue Contretemps et en consti­tuant la Société Louise Michel, cadre de débat et de réflexion pour la pensée radi­cale.

Daniel parle sou­vent de « mar­xismes » (ou de « trots­kismes ») au plu­riel. Le sien, nourri de l’histoire des idées poli­tiques, est dégagé de tout déter­mi­nisme. Il donne un rôle cen­tral à l’intervention dans la lutte des classes, à la volonté poli­tique. Il remet au goût du jour cette fameuse for­mule de Marx : « Dans des condi­tions don­nées, ce sont les hommes qui font leur propre his­toire. » Daniel assure ainsi à la fois la conti­nuité his­to­rique d’un mar­xisme révo­lu­tion­naire, cri­tique, ouvert, créa­tif, et l’adaptation aux chan­ge­ments de la nou­velle époque, avec pour hori­zon la trans­for­ma­tion révo­lu­tion­naire de la société. Son héri­tage est indis­pen­sable pour défaire l’amalgame entre sta­li­nisme et com­mu­nisme, libé­rer les vivants du poids des morts, tour­ner la page des dés­illu­sions.

Il donne à son der­nier texte le titre d’un mani­feste : « Puissances du com­mu­nisme ». Il revient sur les racines du combat éman­ci­pa­teur, aux idées pro­gram­ma­tiques fon­da­men­tales de Marx, déga­gées de leur gangue méca­niste ou maté­ria­liste pri­maire, pour retrou­ver le souffle révo­lu­tion­naire.

Frappé par la mala­die, il la domine en pen­sant, écri­vant et tra­vaillant ses idées (jamais gérées comme un patri­moine de ren­tier), sans refu­ser ni voyage, ni mee­ting, ni simple réunion. Daniel s’est donné comme tâche de véri­fier la soli­dité de nos posi­tions fon­da­men­tales et de les trans­mettre à la jeune géné­ra­tion. Il le fait avec tout son cœur et de toutes ses forces. Ses inter­ven­tions à l’Institut inter­na­tio­nal d’Amsterdam, dans les camps de jeunes de la IVe Internationale, dans les uni­ver­si­tés d’été de la LCR puis du NPA, dans de nom­breux col­loques publics, res­tent dans nos mémoires. L’appel à l’action est tou­jours pré­sent mais il a pris une forme mûrie com­pa­rée à ses enthou­siasmes de jeu­nesse ; jusqu’au bout sa pensée reste rigou­reuse et inci­sive.

Le res­pect et l’affection, dans et hors de son parti, l’ont entouré jusqu’à sa mort. Nous consi­dé­rons comme une chance d’avoir pu ren­con­trer et côtoyer une per­sonne aussi remar­quable, intègre et déter­mi­née. Lire Daniel, l’écouter, dis­cu­ter lon­gue­ment avec lui était tou­jours une fête, tant il était cha­leu­reux, pré­oc­cupé des autres, sou­cieux de faire par­ta­ger son enthou­siasme jamais entamé par l’adversité, sa volonté de ne rater aucun « des car­re­fours du pos­sible » comme il aimait le dire. Il reste pré­sent avec son sou­rire, son regard per­çant, son intel­li­gence aigui­sée.

« Indigné » de tout temps et avant l’heure

« Continuer » est l’ardente obli­ga­tion qu’il nous laisse. Continuer, au-delà des dif­fi­cul­tés, des flux et des reflux sociaux et poli­tiques. Daniel aimait s’inspirer des héré­tiques du mou­ve­ment ouvrier offi­ciel et de la pensée domi­nante. On connaît son atta­che­ment à Walter Benjamin, « sen­ti­nelle mes­sia­nique », à Charles Péguy, drey­fu­sard de la pre­mière heure, chré­tien anti­clé­ri­cal et socia­liste ori­gi­nal. On connaît moins celui mani­festé pour Auguste Blanqui, « com­mu­niste héré­tique » comme il l’appelait avec Michael Löwy, son com­plice. Il le citait sou­vent : « La lutte tou­jours, la lutte quand même, la lutte jusqu’à l’extinction », met­tant ses pas dans ceux de ce réfrac­taire aux « fata­listes de l’Histoire » et autres « ado­ra­teurs des faits accom­plis ».

Il faut conti­nuer face aux défis colos­saux lancés par l’explosion de la crise finan­cière, en 2008. La crise glo­bale du sys­tème est grosse de bou­le­ver­se­ments sociaux, éco­no­miques, envi­ron­ne­men­taux et poli­tiques. Ces der­nières années, Daniel en sui­vait fié­vreu­se­ment chaque épi­sode. Des consé­quences de la faillite de la banque amé­ri­caine Lehman Brothers à l’échec du sommet de Copenhague sur le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, aucune séquence ne lui échap­pait. Il y entre­voyait l’annonce du bas­cu­le­ment his­to­rique qui s’opère sous nos yeux. C’est la machine capi­ta­liste qui espère purger sa sur­pro­duc­tion et sa sur­ac­cu­mu­la­tion de capi­tal au prix de la régres­sion sociale ; c’est la réor­ga­ni­sa­tion du monde avec la fin pro­gres­sive de l’hégémonie des deux grandes puis­sances, Europe et États-Unis ; ce sont les modes de pro­duc­tion et de consom­ma­tion qui sont à bout de souffle, épui­sant les res­sources natu­relles. Il pres­sen­tait que cette évo­lu­tion his­to­rique allait ouvrir la porte des résis­tances et de nou­veaux pos­sibles. Il ne se réjouis­sait pas, pour autant, de la situa­tion, conscient qu’en l’absence de chan­ge­ments poli­tiques radi­caux, les peuples devraient s’acquitter du lourd tribut de la crise. Cependant, il ne pou­vait s’empêcher de savou­rer les volte-face poli­tiques et les numé­ros d’équilibristes des « vain­queurs d’hier », par­lant désor­mais de crise capable de faire som­brer le sys­tème comme un châ­teau de sable, alors que des années plus tôt, les mêmes pariaient sur la « fin de l’histoire » et sur un capi­ta­lisme « hori­zon indé­pas­sable de l’humanité ». Daniel mesu­rait le chemin par­couru…

Face aux tenants dédai­gneux et arro­gants de la pensée unique, Daniel a tenu bon comme porte-voix de la résis­tance à l’air du temps. En déve­lop­pant une pensée atten­tive et ouverte, il défen­dait la néces­sité d’un projet d’émancipation contre la loi de la jungle capi­ta­liste, avec une argu­men­ta­tion intel­li­gente et intel­li­gible. Il a ainsi réa­lisé le double exploit de redon­ner à bien des mili­tants, légi­ti­me­ment ébran­lés, la fierté d’être mar­xistes et com­mu­nistes et, aux jeunes mili­tants affû­tant leurs pre­mières armes dans un monde où ces qua­li­fi­ca­tifs étaient mépri­sés, l’envie de le deve­nir. Aux yeux de cette nou­velle géné­ra­tion poli­tique qui par­ti­cipe à la résur­gence du mou­ve­ment social, Daniel est le pas­seur d’idées, l’irréductible rebelle rouge doté d’une auto­rité intel­lec­tuelle qui, malgré les dif­fi­cul­tés, a contri­bué à priver les vain­queurs d’alors de crier à la vic­toire totale. Bien sûr, Daniel aurait suivi avec la pas­sion inter­na­tio­na­liste et anti-impé­ria­liste qui était la sienne les révo­lu­tions arabes. Le mou­ve­ment des Indignés aurait sti­mulé sa réflexion et son action. Son regard et ses écrits sur ces sujets nous manquent déjà cruel­le­ment.

Extraits_​Bensaid intempestif.pdf [PDF – 139.88 Ko]

Nos conte­nus sont sous licence Creative Commons, libres de dif­fu­sion, et Copyleft. Toute paru­tion peut donc être libre­ment reprise et par­ta­gée à des fins non com­mer­ciales, à la condi­tion de ne pas la modi­fier et de men­tion­ner auteur·e(s) et URL d’origine acti­vée.

1. Voir Daniel Bensaïd, Une lente impa­tience, Stock, Paris, 2004.
2. Daniel Bensaïd, Henri Weber, Mai 1968. Une répé­ti­tion géné­rale, Maspero, Paris, 1969.
3. Daniel Bensaïd, Alain Krivine, Mai si ! Rebelles et repen­tis, La Brèche, Paris, 1988.

18/10/2012 – 10:39

Les commentaires sont fermés.