Daniel Bensaïd : la dernière interview

«Pour un socialisme du XXIe siècle» : c’est le sous-titre de « Prenons parti »*, le dernier livre de Daniel Bensaïd mort ce 12 janvier 2010. Philosophe et fondateur, avec Alain Krivine, de l¹ancienne Ligue Communiste Révolutionnaire devenue aujourd¹hui le Nouveau Parti Anticapitaliste, Daniel Bensaïd en était son idéologue le plus écouté. Hommage avec ce « grand entretien », l¹un des derniers qu¹il ait accordé.

Daniel Salvatore Schiffer : Votre dernier ouvrage, intitulé « Prenons parti » et cosigné avec Olivier Besancenot, se révèle être un véritable programme politique, plus qu¹un simple manifeste, pour le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), né, il y a quelques mois à peine, sur les cendres de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), dont Alain Krivine fut l¹un des pères fondateurs !

Daniel Bensaïd : En effet ! Ce livre, contrairement à ce que son titre – « Prenons parti » –  pourrait laisser croire, ne se veut pas le manifeste du Nouveau Parti Anticapitaliste, mais bien une réflexion sur ce que pourrait être, à la lumière de la situation actuelle, le socialisme du XXIe siècle. Cette analyse est celle de deux membres de la LCR, Olivier Besancenot et moi-même, à la veille de sa dissolution.

DSS : Quelle en est la thèse de départ ?

D.B. : Le diagnostic, sombre, est sans équivoque : le capitalisme est, ainsi que le prouve de manière dramatique la crise actuelle, gravement malade ! Les anticapitalistes ne sont pas les seuls, loin s¹en faut, à le constater. Les tenants du nouvel ordre mondial – politiciens, technocrates, bureaucrates, banquiers, patrons, traders et autres spéculateurs – qui jusqu¹à peu s¹échinaient à nous vanter les mérites de l¹économie de marché, le reconnaissent eux-mêmes. Car le monde en sa globalité est entré en récession – c¹est là un fait objectif, que plus personne ne nie, y compris dans les partis de droite – depuis l¹automne dernier. Mais cette crise, pour planétaire qu¹elle soit, s¹avère tragique, surtout, pour les classes sociales les plus défavorisées : les travailleurs, les ouvriers, les retraités, les chômeurs, les étudiantsŠ pour des familles entières, qui ne savent, souvent surendettées qu¹elles sont, comment nouer, à chaque fin de mois, les deux bouts. Ce sont elles qui paient le prix le plus cher, alors que les grands patrons et autres financiers continuent à s¹en mettre plein les poches grâce à leurs « parachutes dorés », pour cette débâcle du capitalisme, dont les crises sont endémiques : un système, par essence, aussi inégal qu¹injuste puisque fondé sur le profit maximal, fût-ce au détriment des plus faibles économiquement. C¹est scandaleux, choquant pour le citoyen moyen !

D.S.S. : Craignez-vous une explosion sociale ? Un soulèvement populaire ? Certains, y compris à droite, parlent même de climat « insurrectionnaire », voire « révolutionnaire » ?

D.B. : Il est clair que le mécontentement s¹étend de jour en jour, que l¹exaspération monte. Et elle peut gronder, plus fort encore, à la base de la société. Le chômage croît. L¹incertitude du lendemain, l¹angoisse de perdre son emploi, le désespoir même, sont toujours plus profonds. Nous sommes au bord de la catastrophe. Les syndicats ont toujours plus de mal à contenir leurs troupes lors des manifestations, à endiguer une possible explosion de violence. Les conflits sociaux sont toujours plus nombreux et tendus. Et il n¹est pas rare, aujourd¹hui, de voir des patrons séquestrés, lorsque des usines menacent de fermer, par leurs employés. Mais ce qu¹il y a de pire, c¹est qu¹au sommet des hiérarchies capitalistes, dans ses hautes sphères économiques et politiques, les stratèges du capital ne sont même pas d¹accord entre eux pour trouver une solution à cette crise, un remède au malaise grandissant, à l¹appauvrissement des masses populaires. Au contraire : en France, par exemple, le président Nicolas Sarkozy et le Medef, organisation regroupant les grandes entreprises et présidée par Laurence Parisot, continuent, grâce au bouclier fiscal dont jouissent un petit nombre de privilégiés, à alimenter la détresse sociale. D¹où, toujours plus nombreuses, les revendications salariales et, surtout, les préavis de grèvesŠ jusqu¹à la grève générale, qui pourrait paralyser tout le pays.

D.S.S. : A ces préavis de grève, vous opposez, dans votre livre, le préavis de rêve. L¹expression, certes, est jolie ! Mais qu¹est-ce à dire, par-delà ce sympathique jeu de mots, concrètement ? Car, pour révolutionnaire que soit l¹actuel climat social, nous sommes cependant loin aujourd¹hui, tant le monde contemporain s¹avère désenchanté, de cette atmosphère de rêve – tout le monde se souvient de ces slogans : « sous les pavés, la plage » ou « il est interdit d¹interdire » – qui présida à la contestation de Mai 68, dont la LCR, avec à l¹époque Alain Krivine à sa tête, est issue justement !

D.B. : Ce que nous faisons dans notre livre, Olivier Besancenot et moi, c¹est prendre parti contre le capitalisme : nous voulons le renverser ! Et ce afin de bâtir une nouvelle société, solidaire et démocratique. Nous sommes déterminés à ne plus subir, à nous regrouper autour d¹une réelle force sociale, à inventer un projet de société aussi révolutionnaire qu¹inédit, à construire un véritable parti politique. D¹où, précisément, le titre de notre livre « Prenons parti » : le parti des luttesŠ la lutte des classes. Car c¹est à tous ceux qui aimeraient encore y croire, malgré les énormes difficultés à surmonter, que nous nous adressons là : un message d¹espoir, réaliste et non utopiste, en somme !

D.S.S. : C¹est cela, selon vous, le socialisme du XXIe siècle ?

D.B. : Oui. Ce que nous voulons, cŒest révolutionner la société dans son ensembleŠ briser le cercle vicieux de la dominationŠ faire éclore une société sans violencesŠ en finir avec les discriminations, l¹injustice et l¹inégalitéŠ ne plus perdre sa vie à la gagnerŠ révolutionner le travailŠ bâtir une société solidaire, fondée sur la solidarité et non pas sur la charitéŠ instaurer une démocratie réellement participativeŠ radicaliser, en quelque sorte, la démocratie.

Internationalisme et altermondialisme

D.S.S. : Comment ? Sur quelles bases socio-économiques ? Et à partir de quel programme politique ? Car le communisme, fût-il trotskyste (comme vous vous en réclamez) ou marxiste-léniniste, a montré par le passé, lui aussi, ses limites, sans même parler de ses atrocités (voir, ainsi que Soljenitsyne nous l¹a révélé, le Goulag) !

D.B. : Ce que nous voulons, c¹est, justement, militer autrement, sans les abus de pouvoir d¹autrefois. Car, conscients de ces erreurs du passé, nous avons fait notre autocritique, bien que le trotskysme n¹ait rien à voir avec le marxisme-léninisme. Mais ce que, néanmoins, nous prônons aussi, c¹est une gauche qui, contrairement à l¹actuel Parti Socialiste français, ne s¹excuse pas, victime d¹on se sait quel absurde complexe idéologique, d¹être anticapitaliste. Ce que nous souhaitons, concrètement, c¹est une démocratie autogestionnaire : nous réapproprier les richesses, reprendre le contrôle. A cela, nous ajoutons une alternative économique : ni dictature de marché, ni despotisme bureaucratique. Nous sommes pour une logique de bien commun, étendue aux services publics, y compris de l¹emploi. Aussi désirons-nous interdire les licenciements, augmenter les salaires et les minima sociaux. L¹industrie automobile aussi devrait être sous contrôle public, de même que les télécommunications, les transports en commun (que nous voudrons gratuits étant donné le coût du pétrole) et, surtout, le logementŠ un toit pour tout le monde !

D.S.S. : L¹écologie semble occuper également une place prépondérante au sein de votre programme politique !

D.B. : Exact ! Sur le plan écologique, l¹état de notre planète nous préoccupe au plus haut point. D¹où une alternative « écosocialiste ». La santé de la planète Terre est, pour nous, une prérogative, à mettre sous haute surveillance. Ainsi l¹eau, dont les pays de l¹hémisphère sud ont tant besoin, est-elle, pour nous, un bien commun : un bien non privatisable, un bien de l¹humanité !

D.S.S. : Vous préconisez également, pour « changer le monde » ainsi que vous l¹écrivez, ce que vous appelez un « nouvel internationalisme » ! Qu¹a-t-il de radicalement différent, cet internationalisme, du mondialisme, cet autre nom, propre au capitalisme, de la globalisation ?

D.B. : Ce qu¹il y a d¹aberrant, voire de contradictoire dans ce système, c¹est que les responsables des deux principaux organismes financiers mondiaux, symboles du capitalisme multinational, sont, paradoxalement, des socialistesŠ français de surcroît : Dominique Strauss-Kahn pour le FMI (Fonds Monétaire International) et Pascal Lamy pour l¹OMC (Organisation Mondiale du Commerce) ! La première des priorités de ce nouvel internationalisme que nous appelons de nos v¦ux, au NPA, est l¹annulation de la dette des pays du Tiers-Monde, qui sert  de moyen de chantage pour perpétuer le cercle vicieux de la dépendance énergétique, technologique, alimentaire et culturelle. Cet effacement de la dette ne serait d¹ailleurs que l¹abolition d¹une forme contemporaine, toute capitaliste et inhérente au libéralisme économique, d¹esclavage ! La deuxième priorité, c¹est une révolution agraire. La troisième priorité a trait à la politique de migration solidaire. C¹est cela, précisément, le mouvement altermondialiste : un moment de la remobilisation sociale contre la globalisation marchande. Ce à quoi nous aspirons donc, c¹est à la fondation d¹un nouveau parti de la gauche anticapitaliste européenne : une nouvelle gauche, radicale, de par le monde. C¹est cela notre « préavis de rêve » !

*Publié aux Editions Mille et une Nuits/Fayard (Paris).

N.B. De Daniel Bensaïd, lire également l¹essai intitulé « Un Nouveau Théologien : Bernard-Henri Lévy », paru, en 2007, aux Nouvelles Editions Lignes (Paris). Bensaïd y réfute, point par point, les « sept péchés capitaux » que Lévy impute, dans son livre « Ce grand cadavre à la renverse » (publié chez Grasset, en 2007), à la gauche radicale.