Daniel Bensaïd : la dernière interview

Par Mis en ligne le 13 janvier 2010

« Pour un socia­lisme du XXIe siècle » : c’est le sous-titre de « Prenons parti »*, le der­nier livre de Daniel Bensaïd mort ce 12 jan­vier 2010. Philosophe et fon­da­teur, avec Alain Krivine, de l¹an­cienne Ligue Communiste Révolutionnaire deve­nue aujourd¹­hui le Nouveau Parti Anticapitaliste, Daniel Bensaïd en était son idéo­logue le plus écouté. Hommage avec ce « grand entre­tien », l¹un des der­niers qu¹il ait accordé.

Daniel Salvatore Schiffer : Votre der­nier ouvrage, inti­tulé « Prenons parti » et cosi­gné avec Olivier Besancenot, se révèle être un véri­table pro­gramme poli­tique, plus qu¹un simple mani­feste, pour le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), né, il y a quelques mois à peine, sur les cendres de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR), dont Alain Krivine fut l¹un des pères fon­da­teurs !

Daniel Bensaïd : En effet ! Ce livre, contrai­re­ment à ce que son titre – « Prenons parti » – pour­rait lais­ser croire, ne se veut pas le mani­feste du Nouveau Parti Anticapitaliste, mais bien une réflexion sur ce que pour­rait être, à la lumière de la situa­tion actuelle, le socia­lisme du XXIe siècle. Cette ana­lyse est celle de deux membres de la LCR, Olivier Besancenot et moi-même, à la veille de sa dis­so­lu­tion.

DSS : Quelle en est la thèse de départ ?

D.B. : Le diag­nos­tic, sombre, est sans équi­voque : le capi­ta­lisme est, ainsi que le prouve de manière dra­ma­tique la crise actuelle, gra­ve­ment malade ! Les anti­ca­pi­ta­listes ne sont pas les seuls, loin s¹en faut, à le consta­ter. Les tenants du nouvel ordre mon­dial – poli­ti­ciens, tech­no­crates, bureau­crates, ban­quiers, patrons, tra­ders et autres spé­cu­la­teurs – qui jus­qu¹à peu s¹é­chi­naient à nous vanter les mérites de l¹é­co­no­mie de marché, le recon­naissent eux-mêmes. Car le monde en sa glo­ba­lité est entré en réces­sion – c¹est là un fait objec­tif, que plus per­sonne ne nie, y com­pris dans les partis de droite – depuis l¹au­tomne der­nier. Mais cette crise, pour pla­né­taire qu¹elle soit, s¹a­vère tra­gique, sur­tout, pour les classes sociales les plus défa­vo­ri­sées : les tra­vailleurs, les ouvriers, les retrai­tés, les chô­meurs, les étu­diantsŠ pour des familles entières, qui ne savent, sou­vent sur­en­det­tées qu¹elles sont, com­ment nouer, à chaque fin de mois, les deux bouts. Ce sont elles qui paient le prix le plus cher, alors que les grands patrons et autres finan­ciers conti­nuent à s¹en mettre plein les poches grâce à leurs « para­chutes dorés », pour cette débâcle du capi­ta­lisme, dont les crises sont endé­miques : un sys­tème, par essence, aussi inégal qu¹in­juste puisque fondé sur le profit maxi­mal, fût-ce au détri­ment des plus faibles éco­no­mi­que­ment. C¹est scan­da­leux, cho­quant pour le citoyen moyen !

D.S.S. : Craignez-vous une explo­sion sociale ? Un sou­lè­ve­ment popu­laire ? Certains, y com­pris à droite, parlent même de climat « insur­rec­tion­naire », voire « révo­lu­tion­naire » ?

D.B. : Il est clair que le mécon­ten­te­ment s¹é­tend de jour en jour, que l¹exas­pé­ra­tion monte. Et elle peut gron­der, plus fort encore, à la base de la société. Le chô­mage croît. L¹incertitude du len­de­main, l¹an­goisse de perdre son emploi, le déses­poir même, sont tou­jours plus pro­fonds. Nous sommes au bord de la catas­trophe. Les syn­di­cats ont tou­jours plus de mal à conte­nir leurs troupes lors des mani­fes­ta­tions, à endi­guer une pos­sible explo­sion de vio­lence. Les conflits sociaux sont tou­jours plus nom­breux et tendus. Et il n¹est pas rare, aujourd¹­hui, de voir des patrons séques­trés, lorsque des usines menacent de fermer, par leurs employés. Mais ce qu¹il y a de pire, c¹est qu¹au sommet des hié­rar­chies capi­ta­listes, dans ses hautes sphères éco­no­miques et poli­tiques, les stra­tèges du capi­tal ne sont même pas d¹ac­cord entre eux pour trou­ver une solu­tion à cette crise, un remède au malaise gran­dis­sant, à l¹ap­pau­vris­se­ment des masses popu­laires. Au contraire : en France, par exemple, le pré­sident Nicolas Sarkozy et le Medef, orga­ni­sa­tion regrou­pant les grandes entre­prises et pré­si­dée par Laurence Parisot, conti­nuent, grâce au bou­clier fiscal dont jouissent un petit nombre de pri­vi­lé­giés, à ali­men­ter la détresse sociale. D¹où, tou­jours plus nom­breuses, les reven­di­ca­tions sala­riales et, sur­tout, les pré­avis de grè­vesŠ jus­qu¹à la grève géné­rale, qui pour­rait para­ly­ser tout le pays.

D.S.S. : A ces pré­avis de grève, vous oppo­sez, dans votre livre, le pré­avis de rêve. L¹expression, certes, est jolie ! Mais qu¹est-ce à dire, par-delà ce sym­pa­thique jeu de mots, concrè­te­ment ? Car, pour révo­lu­tion­naire que soit l¹ac­tuel climat social, nous sommes cepen­dant loin aujourd¹­hui, tant le monde contem­po­rain s¹a­vère désen­chanté, de cette atmo­sphère de rêve – tout le monde se sou­vient de ces slo­gans : « sous les pavés, la plage » ou « il est inter­dit d¹in­ter­dire » – qui pré­sida à la contes­ta­tion de Mai 68, dont la LCR, avec à l¹é­poque Alain Krivine à sa tête, est issue jus­te­ment !

D.B. : Ce que nous fai­sons dans notre livre, Olivier Besancenot et moi, c¹est prendre parti contre le capi­ta­lisme : nous vou­lons le ren­ver­ser ! Et ce afin de bâtir une nou­velle société, soli­daire et démo­cra­tique. Nous sommes déter­mi­nés à ne plus subir, à nous regrou­per autour d¹une réelle force sociale, à inven­ter un projet de société aussi révo­lu­tion­naire qu¹i­né­dit, à construire un véri­table parti poli­tique. D¹où, pré­ci­sé­ment, le titre de notre livre « Prenons parti » : le parti des lut­tesŠ la lutte des classes. Car c¹est à tous ceux qui aime­raient encore y croire, malgré les énormes dif­fi­cul­tés à sur­mon­ter, que nous nous adres­sons là : un mes­sage d¹es­poir, réa­liste et non uto­piste, en somme !

D.S.S. : C¹est cela, selon vous, le socia­lisme du XXIe siècle ?

D.B. : Oui. Ce que nous vou­lons, cŒest révo­lu­tion­ner la société dans son ensem­bleŠ briser le cercle vicieux de la domi­na­tionŠ faire éclore une société sans vio­len­cesŠ en finir avec les dis­cri­mi­na­tions, l¹in­jus­tice et l¹i­né­ga­li­téŠ ne plus perdre sa vie à la gagnerŠ révo­lu­tion­ner le tra­vailŠ bâtir une société soli­daire, fondée sur la soli­da­rité et non pas sur la cha­ri­téŠ ins­tau­rer une démo­cra­tie réel­le­ment par­ti­ci­pa­ti­veŠ radi­ca­li­ser, en quelque sorte, la démo­cra­tie.

Internationalisme et alter­mon­dia­lisme

D.S.S. : Comment ? Sur quelles bases socio-éco­no­miques ? Et à partir de quel pro­gramme poli­tique ? Car le com­mu­nisme, fût-il trots­kyste (comme vous vous en récla­mez) ou mar­xiste-léni­niste, a montré par le passé, lui aussi, ses limites, sans même parler de ses atro­ci­tés (voir, ainsi que Soljenitsyne nous l¹a révélé, le Goulag) !

D.B. : Ce que nous vou­lons, c¹est, jus­te­ment, mili­ter autre­ment, sans les abus de pou­voir d¹au­tre­fois. Car, conscients de ces erreurs du passé, nous avons fait notre auto­cri­tique, bien que le trots­kysme n¹ait rien à voir avec le mar­xisme-léni­nisme. Mais ce que, néan­moins, nous prô­nons aussi, c¹est une gauche qui, contrai­re­ment à l¹ac­tuel Parti Socialiste fran­çais, ne s¹ex­cuse pas, vic­time d¹on se sait quel absurde com­plexe idéo­lo­gique, d¹être anti­ca­pi­ta­liste. Ce que nous sou­hai­tons, concrè­te­ment, c¹est une démo­cra­tie auto­ges­tion­naire : nous réap­pro­prier les richesses, reprendre le contrôle. A cela, nous ajou­tons une alter­na­tive éco­no­mique : ni dic­ta­ture de marché, ni des­po­tisme bureau­cra­tique. Nous sommes pour une logique de bien commun, éten­due aux ser­vices publics, y com­pris de l¹em­ploi. Aussi dési­rons-nous inter­dire les licen­cie­ments, aug­men­ter les salaires et les minima sociaux. L¹industrie auto­mo­bile aussi devrait être sous contrôle public, de même que les télé­com­mu­ni­ca­tions, les trans­ports en commun (que nous vou­drons gra­tuits étant donné le coût du pétrole) et, sur­tout, le loge­mentŠ un toit pour tout le monde !

D.S.S. : L¹écologie semble occu­per éga­le­ment une place pré­pon­dé­rante au sein de votre pro­gramme poli­tique !

D.B. : Exact ! Sur le plan éco­lo­gique, l¹état de notre pla­nète nous pré­oc­cupe au plus haut point. D¹où une alter­na­tive « éco­so­cia­liste ». La santé de la pla­nète Terre est, pour nous, une pré­ro­ga­tive, à mettre sous haute sur­veillance. Ainsi l¹eau, dont les pays de l¹hé­mi­sphère sud ont tant besoin, est-elle, pour nous, un bien commun : un bien non pri­va­ti­sable, un bien de l¹hu­ma­nité !

D.S.S. : Vous pré­co­ni­sez éga­le­ment, pour « chan­ger le monde » ainsi que vous l¹é­cri­vez, ce que vous appe­lez un « nouvel inter­na­tio­na­lisme » ! Qu¹a-t-il de radi­ca­le­ment dif­fé­rent, cet inter­na­tio­na­lisme, du mon­dia­lisme, cet autre nom, propre au capi­ta­lisme, de la glo­ba­li­sa­tion ?

D.B. : Ce qu¹il y a d¹a­ber­rant, voire de contra­dic­toire dans ce sys­tème, c¹est que les res­pon­sables des deux prin­ci­paux orga­nismes finan­ciers mon­diaux, sym­boles du capi­ta­lisme mul­ti­na­tio­nal, sont, para­doxa­le­ment, des socia­lis­tesŠ fran­çais de sur­croît : Dominique Strauss-Kahn pour le FMI (Fonds Monétaire International) et Pascal Lamy pour l¹OMC (Organisation Mondiale du Commerce) ! La pre­mière des prio­ri­tés de ce nouvel inter­na­tio­na­lisme que nous appe­lons de nos v¦ux, au NPA, est l¹an­nu­la­tion de la dette des pays du Tiers-Monde, qui sert de moyen de chan­tage pour per­pé­tuer le cercle vicieux de la dépen­dance éner­gé­tique, tech­no­lo­gique, ali­men­taire et cultu­relle. Cet effa­ce­ment de la dette ne serait d¹ailleurs que l¹a­bo­li­tion d¹une forme contem­po­raine, toute capi­ta­liste et inhé­rente au libé­ra­lisme éco­no­mique, d¹es­cla­vage ! La deuxième prio­rité, c¹est une révo­lu­tion agraire. La troi­sième prio­rité a trait à la poli­tique de migra­tion soli­daire. C¹est cela, pré­ci­sé­ment, le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste : un moment de la remo­bi­li­sa­tion sociale contre la glo­ba­li­sa­tion mar­chande. Ce à quoi nous aspi­rons donc, c¹est à la fon­da­tion d¹un nou­veau parti de la gauche anti­ca­pi­ta­liste euro­péenne : une nou­velle gauche, radi­cale, de par le monde. C¹est cela notre « pré­avis de rêve » !

*Publié aux Editions Mille et une Nuits/​Fayard (Paris).

N.B. De Daniel Bensaïd, lire éga­le­ment l¹es­sai inti­tulé « Un Nouveau Théologien : Bernard-Henri Lévy », paru, en 2007, aux Nouvelles Editions Lignes (Paris). Bensaïd y réfute, point par point, les « sept péchés capi­taux » que Lévy impute, dans son livre « Ce grand cadavre à la ren­verse » (publié chez Grasset, en 2007), à la gauche radi­cale.

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