Cupidité

Par Mis en ligne le 15 décembre 2010

Dictionnaire critique de la globalisation

Cupidité

Les mots du pouvoir, le pouvoir des mots

mardi 14 décembre 2010, par Jacques B. Gélinas

Désir per­vers de pos­sé­der et d’accumuler, aujourd’hui reconnu impli­ci­te­ment et sou­vent expli­ci­te­ment comme un addi­tif dopant néces­saire dans le moteur de l’économie capi­ta­liste.

Le triomphe de la glo­ba­li­sa­tion, après l’effondrement du sys­tème sovié­tique, a fait d’un vice sor­dide une vertu. La cupi­dité se défi­nit comme « le désir de pos­sé­der plus que ce qui est juste ou néces­saire » (Collins Cobuild English Dictionary). C’est une pas­sion : la « pas­sion d’accumuler, de rete­nir les richesses » (le petit Robert). Comme l’amour, la haine ou la colère, cette pas­sion rend aveugle. Elle peut même rendre fou. Dans son roman Testament à l’anglaise, Jonathan Coe remarque que avec jus­tesse qu’il « arrive un moment où il est impos­sible de dis­tin­guer la cupi­dité de la folie ».

« Un mal endé­mique qui ronge tout le sys­tème »

Une culture de la cupi­dité, de l’anarque et de la fraude s’est ins­tal­lée dans l’économie glo­bale. Ce stu­pé­fiant constat s’est vu offi­ciel­le­ment confirmé par l’ex-président de la Banque cen­trale des États-Unis, Paul Volker, chargé d’enquêter sur la vague de scan­dales mis à jour dans la foulée de la chute d’Enron, en décembre 2001. Son rap­port a levé le voile sur l’amoralité, voire l’immoralité qui règne dans l’ensemble des ins­ti­tu­tions du capi­ta­lisme global. L’enquêteur a lui-même résumé son diag­nos­tic en trois mots : cupi­dité, com­pli­cité, cor­rup­tion. Dans une entre­vue accor­dée à Business Week (le 24 juin 2002) Volker déclare : « La res­pon­sa­bi­lité des entre­prises est une affaire d’attitude, de men­ta­lité. Or, une men­ta­lité de cor­rup­tion s’est ins­tal­lée sur les mar­chés. On a com­mencé par dire à la blague : « La cupi­dité, c’est bon » – greed is good – et on a fini par le penser pour de vrai. » Le film Wall Street (1987) illus­trait cette men­ta­lité qui plane sur les places bour­sières, lorsque Michael Douglas, dans le rôle du grand bour­si­co­teur, pro­cla­mait : Greed is good !

Dans son bilan de l’année 2002, l’éditorialiste du Business Week (le 30 décembre 2002) explique :

Les pro­blèmes révé­lés par ces scan­dales sont sys­té­miques et non pas le fait de quelques « pommes pour­ries ». Bien que seule une poi­gnée de CEO risque la prison, il s’agit d’un mal endé­mique qui ronge tout le sys­tème, aussi bien les méga-entre­prises que les ins­ti­tu­tions finan­cières. La plu­part des hauts diri­geants, pas seule­ment quelques-uns, ont empo­ché des rému­né­ra­tions dis­pro­por­tion­nées par rap­port à leur per­for­mance. Les incom­pé­tents ont été pro­té­gés. Une foule, non pas un petit nombre, de comp­tables, d’analystes, d’avocats, de véri­fi­ca­teurs et de légis­la­teurs ont failli, à des degrés divers, à leur devoir de contrô­ler la véra­cité des don­nées finan­cières et d’assurer la cir­cu­la­tion libre et hon­nête de l’information sur les mar­chés.

Éloge de la cupi­dité

Une abon­dante lit­té­ra­ture fait aujourd’hui l’éloge de la cupi­dité dans la conduite des affaires. Dans son essai The Virtue of Greed – La vertu de la cupi­dité -, Walter Williams, pro­fes­seur d’économie à l’université Mason, aux États-Unis, sou­tient que « sans la cupi­dité, nos struc­tures éco­no­miques et sociales implo­se­raient ». – Dans Mean Genes – Les gènes de l’avarice, Jay Phelan expli­quait que l’évolution nous a pro­gram­més pour la cupi­dité. Les gènes de la cupi­dité font de nous d’éternels insa­tis­faits ; ils nous incitent à acqué­rir tou­jours davan­tage pour apai­ser notre insa­tis­fac­tion innée. Une absence de cupi­dité, explique Phelan, engen­dre­rait un état de conten­te­ment dans la fru­ga­lité, ce qui aurait pour effet de tirer une éco­no­mie moderne, fondée sur la consom­ma­tion, vers le désastre.

Dans son édi­tion du 10 décembre 2007, Business Week publie un dos­sier inti­tulé : Can greed save Africa ? – Est-ce que la cupi­dité peut sauver l’Afrique ? » L’auteur y découvre une Afrique sub­sa­ha­rienne extrê­me­ment pro­pice aux inves­tis­se­ments. « Les inves­tis­seurs s’abattent sur la région comme des abeilles sur le miel, atti­rés par les énormes ren­de­ments que les inves­tis­se­ments pré-pion­niers peuvent appor­ter. » Des ren­de­ments miro­bo­lants, dans l’agrobusiness et les res­sources, qui atteignent 300 % et même 385 %. Ce que l’aide exté­rieure n’a pu faire , « la cupi­dité pour­rait bien le faire », conclut l’auteur de l’article. Robert Farzad rap­porte les propos d’un Britannique qui inves­tit dans les bio­car­bu­rants au Mozambique : « Nous fai­sons cela pour faire de l’argent. C’est l’unique façon d’aider. »

À la fin des années 1980, dans un dis­cours pro­noncé à l’Université de Berkeley, l’homme d’affaires Yvan Boesky, expert en tran­sac­tions spé­cu­la­tives, pro­di­guait ces bons conseils aux futurs mana­gers de l’économie : « Je pense que la cupi­dité, c’est sain. Vous pouvez être cupides et vous sentir bien dans votre peau. » Quelques mois plus tard, Boesky se retrou­vait en prison – moins bien dans sa peau ! – pour un larcin de quelques dizaines de mil­lions de dol­lars.

Du self-inter­est à la cupi­dité

Les éco­no­mistes conven­tion­nels sou­tiennent que c’est l’individualisme, et non pas l’altruisme, qui a tou­jours pré­sidé à la construc­tion de sys­tèmes éco­no­miques dyna­miques, pour le grand bien de l’humanité.

Le self-inter­est ou désir indi­vi­dua­liste d’améliorer son sort, sans égard au bien commun, a tou­jours consti­tué le moteur du capi­ta­lisme. Dans son œuvre maî­tresse Une enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776), Adam Smith, le père de la science éco­no­mique moderne, avait relevé ce trait comme fai­sant partie de la nature humaine. À noter cepen­dant que le capi­ta­lisme nais­sant que décrit Smith était encore dominé par les arti­sans, les petits et moyens entre­pre­neurs et les mar­chands. À titre d’illustration de cet indi­vi­dua­lisme éco­no­mique bien­fai­sant, Smith cite la conduite de son bou­cher de quar­tier qui ne pour­suit que son inté­rêt per­son­nel en four­nis­sant à ses clients le meilleur pro­duit pos­sible au meilleur prix. Et pour­tant, conclut-il, sa moti­va­tion égoïste, exempte de toute inten­tion altruiste, contri­bue effi­ca­ce­ment au bien-être de ses clients et à la pros­pé­rité de la nation.

Ce que Smith n’avait pas prévu, c’est la mécon­duite des diri­geants des méga-entre­prises d’aujourd’hui qui n’a rien à voir avec le com­por­te­ment hon­nête de son bou­cher de quar­tier, bien inséré dans sa com­mu­nauté. À l’abri de tout contrôle com­mu­nau­taire, nos super­ma­na­gers n’hésitent pas à trom­per leurs clients, mani­pu­ler les chiffres, fal­si­fier des docu­ments, déva­li­ser des dizaines de mil­liers d’employés et même à ruiner leur propre entre­prise, pour satis­faire leur pas­sion d’accumuler des for­tunes tou­jours plus consi­dé­rables. La mise sous les ver­rous de quelques cas, parmi les plus fla­grants, ne suffit pas à apai­ser cette funeste pas­sion. Ce qui est nou­veau

Ce qui est nou­veau dans ses com­por­te­ments de la global power elite, c’est l’acceptation géné­ra­li­sée de la cupi­dité comme atti­tude nor­male dans la conduite des affaires. La concen­tra­tion hal­lu­ci­nante de la richesse dans les hautes sphères de l’économie attise fata­le­ment la convoi­tise de ceux qui en contrôlent les méca­nismes. La ten­ta­tion de faire main basse sur une partie du trésor devient irré­sis­tible. C’est dire que la cupi­dité des riches s’accentue au fur et à mesure qu’ils s’enrichissent.

Henry Ford (1863 – 1947), pion­nier de l’industrie auto­mo­bile, consi­dé­rait que, d’un point de vue moral, la paye d’un chef d’entreprise ne devrait pas dépas­ser plus de 40 fois celle de la moyenne de ses employés, ce qui est déjà énorme. Or le Groupe d’investissement res­pon­sable de Montréal, la rému­né­ra­tion moyenne des pdg éta­su­niens était, en 2005,411 fois plus élevée que celle d’un tra­vailleur moyen de ce pays (Le Devoir, 21 février 2007). En géné­ral, la rému­né­ra­tion des chefs des méga-entre­prises aug­mente de 15 % par année.

La rému­né­ra­tion moyenne annuelle des hauts diri­geants des 500 entre­prises de l’indice Standard & Poor’s s’élevait, en 2006, à 14 mil­lions de $ US. Et ces grands acca­pa­reurs ne reculent devant rien pour en avoir encore plus. En jan­vier 2007, le pré­sident et chef de la direc­tion de Home Depot, Robert Nardelli, quit­tait son poste avec une prime de départ de 125 mil­lions de $US… en dépit des per­for­mances néga­tives de la com­pa­gnie pen­dant son mandat. À son départ pour la retraite, en juin 2006, le pdg d’ExxonMobil, Lee Raymond, a touché une com­pen­sa­tion de 400 mil­lions de dol­lars US. Le pdg de Morgan Stanley était partis, lui, avec 100 mil­lions de $US, la même année. En 2001, l’ex-dirigeant de Nortel a quitté la com­pa­gnie, qu’il avait conduit au bord de la faillite, avec une prime de 120 mil­lions de $CAN.

Le plus grave, c’est que cette forme démente acca­pa­re­ment est légale et ne fait pas scan­dale dans les médias. Au contraire, elle est accep­tée comme nor­male. Elle s’étend à tous les domaines. Tel chro­ni­queur spor­tif rap­porte comme une belle réus­site le fait qu’un joueur de hockey ou de base-ball encaisse 5 mil­lions ou même 25 mil­lions par année. Si la popu­la­tion ne se révolte pas devant une telle dépré­da­tion de la richesse col­lec­tive, c’est que l’idéologie néo­li­bé­rale, lar­ge­ment dif­fu­sée par les élites éco­no­miques, poli­tiques et média­tiques, a fait son œuvre.

Une amo­ra­lité congé­ni­tale

Malgré sa rela­tive nou­veauté comme addi­tif dopant dans le moteur de l’économie capi­ta­liste, la cupi­dité est déjà conte­nue en germe dans l’esprit du capi­ta­lisme. Les pos­tu­lats qui fondent ce sys­tème jus­ti­fie l’égoïste dans la pour­suite de son inté­rêt indi­vi­duel puisqu’il réa­lise ainsi l’intérêt géné­ral. Dans cette logique, ce qui compte dans la conduite des affaires, ce sont les résul­tats. Et puisque les résul­tats du sys­tème éco­no­mique actuel sont les meilleurs pos­sibles dans le meilleur des mondes, le capi­ta­liste est auto­risé à croire que les consi­dé­ra­tions morales et sociales doivent être exclues du pro­ces­sus de déci­sion dans les affaires.

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