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Cuba, une vie « comme en guerre, en temps de paix »

Au début de l’été 2021, un an avant le soixantième anniversaire d’un « embargo total » contre Cuba décrété par les États-Unis, des milliers de personnes ont manifesté dans l’île en scandant « À bas le blocus » mais aussi « Liberté ». La plus importante rébellion depuis 1959 n’a pas fini d’être réprimée.

Batabanó (Cuba).– Yanet, architecte, ouvre son vieux frigo : deux œufs obtenus miraculeusement, du rhum, un morceau de pain, et du riz rationné. Son immeuble surplombe un marché, où l’on ne trouve que des ananas depuis dix jours.

La jeune femme de 36 ans, cigarillo à la bouche, prépare du café. Fruit d’un paquet envoyé de Miami par sa compagne pour la « fête de l’amour et l’amitié », le 14 février. « Je lui demande de me faire parvenir aussi des serviettes hygiéniques “capitalistes”, celles que nous donne l’État n’absorbent pas assez le sang… »

Dans leur libreta (carnet de rationnement), les Cubaines ont droit à cinq serviettes menstruelles par mois gratuitement. Mais celles-ci se font parfois attendre, le manque de pétrole vénézuélien empêchant leur  production et leur transport hors de la capitale.

Depuis que le réseau internet s’est élargi sur l’île en 2019, Yanet a acheté son premier téléphone mobile et pris part à des groupes WhatsApp pour échanger toutes sortes de produits. On peut y lire : « Échange lait contre antibiotiques. » Deux produits presque introuvables ces derniers mois. « On vit comme en guerre, en temps de paix », déplore-t-elle.

La Cubaine n’a pas participé aux manifestations du 11 juillet 2021, contrairement à son fils de 17 ans. Depuis, il est en prison. Yanet sort son smartphone pour montrer une photo de lui quelques jours avant le début des révoltes. L’adolescent musclé porte un marcel, le regard brun, un skateboard à la main.

Emilio Roman, chez lui à La Guinera, un quartier populaire de La Havane, le 29 mars 2022. Ses fils ont été condamnés à 10 ans de prison. © Yamil Lage / AFP

Le ministre des affaires étrangères cubain, Bruno Rodriguez, a d’abord nié ouvertement l’incarcération de mineurs devant la presse. Puis la procureure Yamila Peña l’a démenti sans le vouloir, en déclarant : « Il y a peu de mineurs, nous évaluons leur cas. »

De tels événements étaient inédits sur l’île. La police n’a d’abord pas su comment réagir, avant de recevoir les consignes du président de la République, Miguel Diaz-Canel, successeur de Raúl Castro : « Allez vous battre, défendez la Révolution, coûte que coûte. » Selon Sindy Rivery, activiste présente dans la rue ce jour-là, « la violence des manifestants a commencé après cette odieuse réponse, après cet appel à la guerre civile de Miguel Diaz-Canel ». Et les arrestations en masse ne se sont pas fait attendre, laissant tout le monde sous le choc.

Pendant les sept derniers mois, des journalistes indépendant·es, des militantes du groupe de travail sur les détentions pour motif politique Justicia 11J, ainsi que l’ONG d’information juridique Cubalex, ont publié des rapports sur le nombre de prisonniers – de jeunes hommes issus des quartiers populaires dans leur quasi-totalité – repris par la presse étrangère et l’ONU, faute de mieux.

Face à cette pression, la Cour suprême de Cuba (TSP) n’a pas eu d’autre choix que de publier un premier communiqué en février. Il stipule que 790 personnes, dont cinquante-cinq de moins de 18 ans, ont été emprisonnées depuis les manifestations de juillet.

Or Justicia 11J estime le nombre total de détenus à plus de 1 300, et ce grâce à un numéro de téléphone mis à disposition pour que leurs proches puissent fournir des informations de façon anonyme. « Ce chiffre est approximatif, puisque nous savons que certaines familles préfèrent se taire, en espérant accélérer leur libération », explique Camila Rodriguez, éditrice et membre de Justicia 11J.

À cette date, seuls 172 détenus sont condamnés, dont deux adultes qui ont écopé de trente ans de prison. Les autres attendent toujours leur procès. Parmi les mineurs, vingt-huit sont en détention provisoire. Ils sont accusés de « troubles à l’ordre public, incitation à commettre un crime, vandalisme, vol avec force », et même de « rébellion ». Cette dernière est justifiée par « l’objectif délibéré de subvertir l’ordre constitutionnel » de l’île, que le système socialiste rend « indéfectible » selon les termes du Tribunal suprême populaire.

À Cuba, les mineurs de moins de 16 ans ne sont pas soumis au droit pénal. Dix d’entre eux ont été internés dans des « écoles comportementales » et dix-sept bénéficieraient d’une « attention individualisée » dans leurs écoles ordinaires. « Nous avons identifié parmi eux des enfants âgés d’à peine 12 ans », assure Justicia 11J.

La loi cubaine prévoit la réduction des peines de moitié pour les mineurs, et d’un tiers pour les moins de 20 ans. « On doit leur rappeler à chaque procès, pointe Camila Rodriguez. Les avocats de la défense ont finalement réussi à réduire de près de moitié les demandes des procureurs, qui atteignaient parfois le double de l’âge des adolescents. »

C’est le cas par exemple de Rowland Castillo (très médiatisé sur les chaînes de Miami), le fils de Yudinela Castro, elle-même mise en garde à vue le 7 mars pour avoir dénoncé les injustices faites à son fils. Au lieu de vingt-trois ans requis par le procureur, Rowland, 18 ans, s’est vu infliger une peine de douze ans de prison pour avoir manifesté et affronté la police.

“Ce harcèlement des artistes et de tout le peuple doit cesser. Mais ce qui est bien, c’est qu’on est plus nombreux à ouvrir notre gueule.”

Le cinéaste cubain Carlos Lechuga

Emilio Román, dont les trois fils ont été condamnés à dix ans de détention, se bat pour leur libération. Il estime qu’il n’a « rien à perdre ». Emilio vit dans un quartier très populaire de la capitale, où beaucoup de jeunes ont été arrêtés et où l’accès à Internet a été coupé pendant plusieurs jours, en plus des coupures de courant le soir. « C’est un jugement trop fort, ce n’est pas possible de détruire ainsi la vie de mes garçons. » Il a été convoqué et interrogé par la police politique : « Ils m’ont menacé d’envoyer mes fils dans une prison à Guantánamo [à l’autre bout de l’île – ndlr]) si je continue de publier des infos sur les réseaux sociaux. »

Cuba est signataire de la Convention de l’Unicef sur les droits des enfants, qui estime mineure toute personne en dessous de 18 ans. « Nous on considère ces enfants comme portés disparus, parce que les autorités n’ont pas toujours donné le lieu de leur prison », indique Salomé Bacallao, qui coordonne les activistes de Justicia 11J depuis la Floride. Elle tient aussi à souligner : « Le policier qui a tué Diubis Laurencio [seul décès pendant les protestations – ndlr] n’a eu aucune sanction. »

Damarys Benavides Criollo, rappeuse afro-féministe, a l’air inquiète. Elle prend une grande respiration en agitant ses longues tresses bleues qui lui tombent jusqu’aux fesses. La jeune artiste n’a jamais mis les pieds dans une manifestation. Elle aurait aimé être présente, mais ce dimanche 11 juillet, il se trouve qu’elle s’occupait de son voisin de palier, très âgé. « Mon portable était déchargé et de toute façon, je n’avais plus de forfait 3G. »

Elle est mise au courant de la rébellion tard dans la soirée, nouvelle qui la laisse stupéfaite. Le lendemain, une patrouille de surveillance se gare en bas de son immeuble en ruine, pour lui interdire de sortir. Ils resteront là près d’une semaine. « J’ai demandé à des amis de me faire des courses, sinon j’allais crever de faim. »

Puis la police politique lui glisse un papier sous la porte avec une date pour un interrogatoire : « Je leur ai dit la vérité : que je n’en savais rien. Mais que si j’avais su, j’y serais allée. Pour demander que cesse la censure des artistes… mais aussi la fin du blocus », se souvient la rappeuse.

Quelques jours plus tard, l’État lui retire son autorisation de mener des ateliers d’expression artistique avec des élèves en écoles primaires. Sa colère est telle que Damarys songe pour la première fois à quitter son pays, « même moi, moi qui ai toujours cru en cette société et qui continue de lutter pour plus de justice sociale, je n’en peux plus ».

Le cinéaste cubain Carlos Lechuga, dont le dernier film Santa et Andres a été censuré sur l’île et qui refuse de quitter Cuba (malgré « tous les visas » qu’on lui propose à l’étranger), a reçu la visite surprise des services secrets chez lui, comme s’il était à l’origine des manifestations spontanées. « C’est du délire. Ce harcèlement des artistes et de tout le peuple doit cesser. Mais ce qui est bien, c’est qu’on est plus nombreux à ouvrir notre gueule. »

Mesures impopulaires

S’il faut reconnaître que les États-Unis financent la dissidence cubaine, notamment à travers l’agence USAid, et récemment avec le soutien au mouvement San Isidro, ces révoltes illustrent une frustration généralisée et une défiance vis-à-vis des mesures du gouvernement cubain.

En janvier 2021, Cuba a regroupé ses deux monnaies (le peso et le CUC), en circulation sur l’île depuis 1992. Mais pour faire face à l’inflation attendue et attirer des devises pour l’économie cubaine, l’Etat a décidé d’ouvrir des boutiques en monnaie librement convertible (MLC). Une mesure très impopulaire dans l’opinion publique, étant donné qu’accéder à ce genre de monnaie pour les habitant·es relève parfois du miracle.

« C’est à la fois une mesure juste – les plus riches payent et donnent à l’État plutôt que de passer par le marché noir – et injuste, puisque beaucoup de produits de base sont devenus introuvables en peso, donc ça creuse les inégalités sociales », développe la géographe Luisa Iñiguez, chercheuse en santé publique à l’université de La Havane. Des inégalités exacerbées, que l’État socialiste refuse toujours de reconnaître. C’est ce sentiment d’injustice qui a poussé les manifestant·es à descendre dans la rue.

La réponse des autorités n’a pas été à la hauteur de ce que subissent les Cubaines et Cubains. Bien au contraire. Le gouvernement a l’intention d’augmenter le nombre de crimes passibles de la peine de mort dans le nouveau Code pénal, qui doit être approuvé en avril, parmi lesquels figure l’atteinte à la sûreté de l’État. Concrètement : ce nouveau Code pénal (l’actuel date de 1987) permet qu’une manifestation pacifique soit punie avec la même sévérité qu’un soulèvement armé.

En 2020, l’ONU a lancé un moratoire sur la peine de mort, et Cuba s’est abstenu. Pourtant, le pays avait signé le Pacte international relatif aux droits civils et politiques en 2006 et n’a pas fait usage de la peine de mort depuis 2003.

Nouvelle vague migratoire

La télévision publique a diffusé des reportages présentant les manifestant·es comme des délinquants, voire des mercenaires, des contre-révolutionnaires.

La conséquence ? Une désillusion généralisée. Et encore, des départs massifs. « La différence, c’est qu’aujourd’hui, des personnes qui ont longtemps défendu le système sont déçues, et s’en vont », précise Luisa Iñiguez. C’est le cas récemment du présentateur du journal télévisé Yuninho Rodriguez.

Cuba fait face à une vague migratoire sans précédent depuis le début des années 1990 et la crise des « balseros ».  En février 2022, près de 17 000 Cubain·es ont migré vers les États-Unis (chiffre qui a doublé en un mois). La plupart (90 %) sont passés par une frontière au sud du pays, où ils bénéficient d’un accueil privilégié par rapport aux autres Latino-Américain·es. Si tant est qu’ils y arrivent. Des centaines ont traversé la frontière du Nicaragua (où les Cubain·es n’ont pas besoin de visa) en payant des « coyotes » (passeurs en Amérique centrale).

L’île compte officiellement 11 millions d’habitant·es. « Mais ce chiffre est douteux, estime Camilo Condis, rédacteur en chef du podcast El Ejambre qui analyse depuis La Havane les décisions gouvernementales, car beaucoup de Cubains partent soi-disant en “vacances”, sans abandonner leur résidence à Cuba, donc ils ne sont pas enregistrés dans les chiffres officiels de l’émigration cubaine. »

Il évalue que l’île se serait vidée « d’au moins un million de personnes » depuis le départ de Barack Obama de la Maison Blanche en 2016. « Imaginons un monde où les Cubains choisiraient le président des États-Unis : Obama serait réélu sans hésitation ! Il a fait plus pour Cuba qu’aucun autre président états-unien, même s’il n’a ni levé l’embargo ni tenu sa promesse de fermer Guantanamo. » 

Les vaccins cubains, l’exploit socialiste

Derrière le Capitolio de La Havane, des centaines de personnes font la queue pour du poulet, sous un soleil écrasant. La capitale cubaine respire plus la frustration et la nonchalance que l’effervescence ou le dynamisme citadin.

Pourtant, après deux ans de pandémie, Cuba, qui enregistre le taux de vaccination le plus élevé au monde (93,8 %), peut s’enorgueillir d’être le plus petit pays au monde à présenter ses propres vaccins anti-Covid et le seul à vacciner les enfants dès l’âge de 2 ans. Le pays a envoyé des médecins en renfort en Italie et en Martinique au début de la pandémie, en plus de centaines de pays où ils opéraient déjà des missions. Cuba détient le ratio médecin/patient (1 pour 120) le plus élevé au monde.

Au centre hospitalier de Tarará, à l’est de La Havane, 25 000 enfants soviétiques (principalement ukrainiens) ont été soignés gratuitement, suite à l’accident nucléaire de Tchernobyl en 1986. Ce centre pédiatrique vient de rouvrir ses portes, sans donner plus de détails sur ses intentions.

« Cuba s’est pris pour un continentalors que nous ne sommes qu’une petite île, avance Carlos Alzugaray, ancien diplomate. Nous sommes les seuls en Amérique latine à avoir nos propres vaccins contre le Covid  – efficaces qui plus est, puisque le variant Omicron ne nous a presque pas atteints – mais en même temps, nous n’avons pas de médicaments aussi basiques qu’un Ibuprofène ou qu’un antibiotique, ce qui a des conséquences absolument dramatiques. »

Dans le quartier du Vedado, un nouvel hôtel luxueux du groupe français Bouygues vient de voir le jour, entre deux immeubles insalubres sur le point de s’effondrer. Face à ce spectacle, Mijaíl, dont toute la famille est à l’étranger,  prend le soleil sur son balcon. Il revient sur les manifestations : « Ces événements m’ont donné beaucoup d’espoir, comme quand on tombe amoureux, mais certains ont réclamé publiquement une intervention des États-Unis… et ça, ça m’a vraiment fait peur. Je n’ai pas eu peur de la police cubaine non, mais d’une intervention étrangère oui. »

En bruit de fond, on entend le poste de télévision : « Cuba s’abstient à l’ONU mais rappelle que la Russie protège ses frontières… » Le jeune Havanais attrape la télécommande et l’éteint d’un geste brusque : « Ça me dégoûte… mais en l’absence de décision de Biden, on a besoin d’aide de la Russie, sinon on crève demain. » Selon lui, la préoccupation première des Cubain·es reste l’embargo. « On attend toujours que l’Europe se positionne sur le blocus, qui nous assiège depuis soixante ans. »