Crises et résistances dans l’empire états-unien

Mis en ligne le 08 juin 2008

La vic­toire inat­ten­due de Barak Obama lors des pri­mai­res démo­cra­tes aux États-Unis reflète l’intensité des crises et des résis­tan­ces qui tra­ver­sent un empire désem­paré, écar­telé entre mille prio­ri­tés, aux prises avec de vieux et de nou­veaux démons.

Par Pierre Beaudet

« Change »

Obama a réussi à déclas­ser la can­di­date de l’establishment Hillary Clinton avec son cha­risme, mais sur­tout par la force de ses deux mes­sa­ges imbri­qués l’un dans l’autre. D’une part, le désir du chan­ge­ment (Change), mar­telé d’un bout à l’autre de sa cam­pa­gne, et des­tiné à déni­grer les clans qui domi­nent l’establishment washing­to­nien et sur­tout à dire impli­ci­te­ment qu’il faut se désen­ga­ger du bour­bier ira­kien. D’autre part, l’aspiration à « réin­ven­ter » le peuple amé­ri­cain au-delà des cli­va­ges racis­tes qui le frac­tu­rent depuis tou­jours. « Nous sommes UN peuple. Nous sommes UNE nation » a répété le séna­teur de l’Illinois. C’est sur ces bases qu’Obama a rallié l’électorat jeune, notam­ment parmi les clas­ses moyen­nes et édu­quées, ainsi que les popu­la­tions afri­cai­nes-amé­ri­cai­nes, qui ont par­ti­cipé à l’élection démo­crate d’une manière inédite. Comme cela a été noté par plu­sieurs com­men­ta­teurs, cette « vague » a balayé le pay­sage poli­ti­que bien que sur la fin de la cam­pa­gne, Clinton a su ral­lier des sec­teurs plus tra­di­tion­nels (prin­ci­pa­le­ment blancs) et la majo­rité des femmes. 

Prochaine étape

Maintenant que cette étape est fran­chie, tous les yeux sont rivés sur la véri­ta­ble cam­pa­gne qui s’amorce pour la pré­si­dence. Chose cer­taine, Obama aura devant lui un redou­ta­ble adver­saire, en partie parce que le Républicain va béné­fi­cier de l’appui de la for­mi­da­ble « machine ». Mais aussi sans nul doute, parce que le séna­teur John McCain est ancré sur le com­plexe indus­trialo-mili­taire et éner­gé­ti­que dont l’importance est fon­da­men­tale dans l’échiquier des domi­nants. Et ceci, sans comp­ter le fait que la droite répu­bli­caine s’est construite, depuis des années, une immense base sociale popu­laire, une « société civile de droite», orga­ni­sée autour des puis­sants réseaux chré­tiens inté­gris­tes. Par contre, la partie n’est pas jouée. D’autant plus qu’Obama est devenu très popu­laire à Wall Street, où une fac­tion crois­sante de ces domi­nants s’inquiète de la ges­tion actuelle par l’administration Bush qui mène le pays à la ruine. 

Fractures

De plus en plus, l’establishment états-unien est divisé devant l’impasse actuelle. Personne n’est contre la per­pé­tua­tion, par tous les moyens ima­gi­na­bles, de l’hégémonie états-unienne (le projet du « New American Century»), mais on ne s’entend plus sur la manière d’assurer ce projet. Pour les uns, il n’y a d’autre choix que de conti­nuer dans la voie de la « guerre sans fin » et de la restruc­tu­ra­tion de la société états-unienne sur une base répres­sive et mili­ta­ri­sée. Au-delà des « déli­res » (notam­ment des milieux chré­tiens inté­gris­tes) qui s’expriment dans cette posi­tion, les domi­nants savent que l’empire est sur la brèche, pas seule­ment (et pas tel­le­ment) à cause des insur­rec­tions ira­kien­nes, afgha­nes, pales­ti­nien­nes, mais par l’opposition crois­sante des « gros joueurs » comme l’Union euro­péenne et la Chine, sans comp­ter les « nou­veaux pays émer­gents » comme le Brésil, l’Inde, la Russie. 

Risques

Il appa­raît « ration­nel » de confron­ter cette montée de l’opposition sur le seul ter­rain où les États-Unis conti­nuent de domi­ner tota­le­ment, soit sur le ter­rain mili­taire. Les guer­res actuel­les dans ce contexte visent non seule­ment à conso­li­der l’occupation du Moyen-Orient, mais aussi à mena­cer et à désta­bi­li­ser les com­pé­ti­teurs chi­nois et euro­péens. Mais cette vision n’a jamais tota­le­ment dominé aux États-Unis et aujourd’hui, la « guerre sans fin » devient une entre­prise à haut risque. Obama et d’autres pro­po­sent un chan­ge­ment, pas tel­le­ment sur le fond mais sur la forme.

Relooker le néo­li­bé­ra­lisme mili­ta­risé

Obama s’est récem­ment fait remar­qué pour ses inter­ven­tions en matière de poli­ti­que étran­gère dans lequel il reprend, à peu de choses près, le dis­cours de la guerre sans fin. Certains diront que c’est pour ama­douer le redou­ta­ble lobby pro-Israël ou pour se gagner les voix des clas­ses popu­lai­res affec­tées par le dis­cours hai­neux et agres­sif dont les médias les abreu­vent depuis des années. Mais ce n’est pas pour cela fon­da­men­ta­le­ment qu’Obama promet de main­te­nir la ligne dure contre les Palestiniens et les Iraniens. Il ne s’agit pas dans son esprit de mar­quer une rup­ture avec l’objectif de sécu­ri­ser le cœur éner­gé­ti­que du monde au profit des États-Unis, mais bien de rendre l’intervention « plus effi­cace ».

Restructurer la guerre

Déjà d’ailleurs, le Pentagone est en train de pré­pa­rer le déploie­ment en Irak, en sécu­ri­sant des bases mili­tai­res ultra sophis­ti­quées éta­blies à très long terme. Et d’autre part, en « ira­ki­sant » ou en « afgha­ni­sant » la guerre grâce à des forces loca­les et de plus en plus mer­ce­nai­res. Ainsi le contin­gent amé­ri­cain « offi­ciel » (moins de 150 000 mili­tai­res) compte en fait sur le double de ses pro­pres effec­tifs grâce à l’input des mer­ce­nai­res privés qui pro­vien­nent de tous le pays et qui seraient en Irak plus de 100 000. Cette « pri­va­ti­sa­tion » de la guerre a l’avantage de dimi­nuer le profil des États-Unis tout en per­pé­tuant l’occupation. Obama pour­rait conti­nuer dans cette voie tracée par le nou­veau com­man­dant en chef des forces armées, David Petraeus. Il s’efforcerait paral­lè­le­ment de concé­der un peu aux « alliés-com­pé­ti­teurs » euro­péens, voire aux Chinois et aux Russes, du moins pour leur per­met­tre de sauver la face. Sur le fond par contre, il ne pourra être vrai­ment ques­tion de remet­tre en place le sys­tème mul­ti­la­té­ral en place avant l’effondrement de l’Union sovié­ti­que.

Refaire un consen­sus inté­rieur mais com­ment ?

Obama devra pour vain­cre McCain accom­plir une mis­sion impos­si­ble. Ceux et celles qui ont voté pour lui lors des pri­mai­res démo­cra­tes disent, « nous vou­lons un vrai chan­ge­ment ». Non seule­ment la guerre en Irak doit cesser, mais de nou­vel­les poli­ti­ques doi­vent être mises en place pour recons­truire une société dis­lo­quée. Parmi les Africains-Américains, le rejet de Bush atteint des som­mets inéga­lés, moins à cause de Bagdad qu’à cause de New Orleans où se pour­suit depuis la catas­tro­phe de 2005 une gigan­tes­que opé­ra­tion de « puri­fi­ca­tion » raciale et sociale. Le nombre de per­son­nes sans emploi et de plus en plus (dans le sillon de la crise des « sub­pri­mes») atteint des som­mets inéga­lés. Près de cin­quante mil­lions d’Américains n’ont pas d’assurance-santé. Dans les écoles, à part l’ultra petite mino­rité qui se dirige vers les col­lè­ges et uni­ver­si­tés de l’élite, la situa­tion est dévas­ta­trice, sur­tout quand on la com­pare à ce qui pré­vaut en Europe, au Canada, au Japon. 

Mission impos­si­ble

Mais com­ment chan­ger cela ? Il fau­drait en fait rompre avec les poli­ti­ques qui domi­nent depuis les années 1980 et qui consis­tent, en gros, à servir les besoins des domi­nants, et réin­ves­tir, mas­si­ve­ment, dans les infra­struc­tu­res socia­les, édu­ca­ti­ves, l’emploi, etc. Obama ne parle pas de cela car il sait qu’il n’y a pas moyen de convain­cre une partie des domi­nants, comme l’avaient fait en son temps Roosevelt et Keynes, qu’il faut faire des conces­sions aux clas­ses popu­lai­res pour sauver le capi­ta­lisme. Car aujourd’hui pour Obama mais aussi pour les « nou­veaux » et « réfor­mis­tes » poli­ti­ciens dans le genre, le néo­li­bé­ra­lisme triom­phant n’ouvre pas d’espace.

Le cycle de l’accumulation

Pourquoi ? Ce n’est pas parce que les domi­nants en ques­tion sont « méchants » et détes­tent les pau­vres. Mais c’est parce que le pro­ces­sus d’accumulation actuel, qui consiste à élar­gir le capi­ta­lisme sau­vage à l’échelle mon­diale, n’a plus « besoin » des domi­nés dans les pays riches, du moins pas comme avant. Les patrons de General Motors le savent, le disent et le font. Les ouvriers de Détroit et d’Oshawa sont une « race en voie d’extinction», parce que pour enri­chir ses action­nai­res, GM peut et doit aller ailleurs. Les clas­ses popu­lai­res et moyen­nes sont condam­nés à un rapide déclin social et éco­no­mi­que, à moins que …

Nouvelles résis­tan­ces

Au-delà des péri­pé­ties élec­to­ra­les actuel­les, les domi­nés ne subis­sent cepen­dant pas cette restruc­tu­ra­tion les bras croi­sés. En mai 2006, plu­sieurs cen­tai­nes de mil­liers d’immigrants « légaux » et « illé­gaux » sont sortis en grève dans les gran­des villes états-unien­nes. C’est la fac­tion du pro­lé­ta­riat qui se trouve au cœur de la restruc­tu­ra­tion. Son appren­tis­sage vers l’organisation et la résis­tance com­mence à pren­dre son envol. D’autre part, le mou­ve­ment contre la guerre, sur­tout porté par les clas­ses moyen­nes et édu­quées blan­ches, n’est pas prêt de capi­tu­ler non plus et déjà, de sérieux aver­tis­se­ments sont lancés vers Obama. Si jamais la cam­pa­gne pré­si­den­tielle d’Obama ne s’enlise davan­tage, si jamais le brillant séna­teur essaie de bana­li­ser ce qu’il a porté comme dra­peau («change»), il court un grand risque de perdre ses appuis qui vien­nent des sec­teurs popu­lai­res sans néces­sai­re­ment être apte à gagner davan­tage du côté des domi­nants.

Le dilemme des domi­nés

Les cyni­ques et les intel­lec­tuels bien pen­sants diront alors que le mou­ve­ment social aura fait élire McCain ! C’est de plus en plus l’«option » qu’on offre aux domi­nés : le pire et le très pire … Mais en réa­lité du côté des domi­nés, y en a marre ! Plus ques­tion d’appuyer Obama contre Bush, Ségolène contre Sarko ou Prodi contre Berlusconi, si c’est pour cau­tion­ner un néo­li­bé­ra­lisme à (petite) touche humaine. En pas­sant, la même pro­blé­ma­ti­que pré­vaut ici. Peut-on sin­cè­re­ment deman­der aux domi­nés de voter pour le PQ (au pro­vin­cial) ou le PLC (au fédé­ral) alors que l’un comme l’autre promet de gérer le statu quo ? Il s’agit d’un sérieux dilemme car les pro­jets de l’ultra droite au pou­voir sont réel­le­ment très mena­çants. Quelles sont les condi­tions donc qui per­met­traient aux domi­nés d’influer sur le jeu poli­ti­que ? Comment faire obs­ta­cle à la frac­tion ter­ro­riste (le mot n’est pas trop fort) des domi­nants ? Comment construire un projet qui rompe avec le néo­li­bé­ra­lisme armé sans être ins­tru­men­ta­lisé par le social libé­ra­lisme qui va faire la même poli­ti­que mais « autre­ment » ? Comment ériger un vaste front de la résis­tance qui soit plus que sym­bo­li­que ? Comment éla­bo­rer un sys­tème d’alliances qui per­mette au mou­ve­ment social de réel­le­ment s’affirmer sans perdre de vue la néces­sité d’éviter le pire ?

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