Une crise systémique qui plonge ses racines dans les rapports de production capitalistes

Par , Mis en ligne le 12 mai 2017

Le monde se recom­pose. Des éco­no­mistes ont ana­lysé la crise actuelle comme étant éga­le­ment (outre ses autres fac­teurs) une crise de gou­ver­nance du capi­ta­lisme. L’heure serait désor­mais au déclin de l’hégémonie amé­ri­caine sans qu’aucune puis­sance ne soit en mesure d’assurer le relais, pas même la Chine ? Que peut-on dire de cette thèse ?

Il y a la géo­po­li­tique, autre­ment dit les rela­tions entre Etats, et il y a la struc­tu­ra­tion de l’économie mon­diale par les firmes mul­ti­na­tio­nales. Les deux cartes, celle des capi­taux et celle des puis­sances natio­nales coïn­cident de moins en moins. Le déca­lage a été accen­tué par la mon­dia­li­sa­tion, qui va au-delà des échanges com­mer­ciaux entre pays. Il s’agit aujourd’hui de la pro­duc­tion des mar­chan­dises puis de leur com­mer­cia­li­sa­tion à cheval sur plu­sieurs zones du monde, ce qu’on appelle les « chaînes de valeur glo­bales ». Ce déca­lage entre les deux cartes du monde fait que les inté­rêts capi­ta­listes ne sont pas homo­gènes et ne défi­nissent pas une poli­tique uni­fiée à l’intérieur d’un même pays.

Prenons l’exemple des Etats-Unis : cer­tains sec­teurs capi­ta­listes peuvent applau­dir aux mesures pro­tec­tion­nistes que Trump envi­sage de prendre, mais elles s’opposent aux inté­rêts d’autres sec­teurs. Le Mexique est par­ti­cu­liè­re­ment visé, alors qu’une partie des impor­ta­tions en pro­ve­nance du Mexique cor­res­pond à la pro­duc­tion de capi­taux éta­su­niens inves­tis dans ce pays. Le couple consti­tué entre les Etats-Unis et la Chine, la « Chinamérique», avait fonc­tionné de manière favo­rable aux deux puis­sances : crois­sance à crédit aux Etats-Unis, crois­sance tirée par les expor­ta­tions pour la Chine. L’importation de biens de consom­ma­tion à bas coûts de pro­duc­tion per­met­tait de faire bais­ser le prix de la force de tra­vail aux Etats-Unis et/​ou de gon­fler les sur­pro­fits de WalMart [qui a une de ses bases pro­duc­tives en Chine et com­merce. depuis 2016, conjoin­te­ment avec JD​.Com, firme chi­noise]. Tout le monde y retrou­vait son compte.

Mais la « Chinamérique » est en train se défaire et, de manière géné­rale, tout se passe comme si la mon­dia­li­sa­tion avait atteint sa limite. Au cours des pré­cé­dentes décen­nies, le com­merce mon­dial aug­men­tait deux fois plus vite que le PIB (Produit inté­rieur Brut) mon­dial ; doré­na­vant il aug­mente au mieux à la même vitesse. L’extension des chaînes de valeur glo­bales est entrée dans la phase des ren­de­ments décrois­sants et on assiste même à des phé­no­mènes de relo­ca­li­sa­tion. La réorien­ta­tion de l’économie chi­noise vers son marché inté­rieur contri­bue aussi à ce phé­no­mène. En ce sens la Chine n’est pas can­di­date au rôle de puis­sance hégé­mo­nique et on ne peut lire la période comme celle d’une tran­si­tion entre deux puis­sances domi­nantes, mais plutôt, effec­ti­ve­ment, comme une crise de gou­ver­nance du capi­ta­lisme dont les res­sorts ne sont pas exclu­si­ve­ment éco­no­miques.

La crise dure. Qui la paye et com­ment, au-delà des for­mules géné­rales sur les 1% face au 99%?

La pre­mière réponse évi­dente est que cette crise est payée par les vic­times des poli­tiques d’austérité. Ensuite, il est impor­tant de com­prendre pour­quoi il ne peut en être autre­ment. La raison essen­tielle est l’épuisement des gains de pro­duc­ti­vité : ce que pro­duit un sala­rié moyen en une heure de tra­vail tend à stag­ner ou en tout cas pro­gresse fai­ble­ment. Mais cela signi­fie aussi épui­se­ment du dyna­misme du capi­ta­lisme : il ne peut main­te­nir ou aug­men­ter son taux de profit qu’à la condi­tion de blo­quer ou de faire bais­ser ce qu’il appelle le coût du tra­vail. Cela veut dire aus­té­rité sala­riale mais aussi réduc­tion de l’Etat social, de la pro­tec­tion sociale et des ser­vices publics. Autrement dit, une sortie de crise capi­ta­liste ne peut être que régres­sive socia­le­ment. Le sys­tème n’a plus rien à offrir qui pour­rait le légi­ti­mer.

Cette crise n’est pas une crise finan­cière : c’est une crise sys­té­mique qui plonge ses racines dans les rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­liste. Telle est l’une des thèses essen­tielles du livre d’Attac [1] (auquel j’ai contri­bué) mais elle est arti­cu­lée avec une ana­lyse du capi­tal fictif. Ce concept que l’on trouve chez Marx a été retra­vaillé par François Chesnais [2] et Cédric Durand [3]; il désigne l’accumulation de titres finan­ciers qui sont autant de « droits de tirage » sur la plus-value [4].

Cette foca­li­sa­tion sur le capi­tal fictif permet de poin­ter une contra­dic­tion impor­tante dans la ges­tion capi­ta­liste de la crise. D’un côté, il fau­drait une déva­lo­ri­sa­tion mas­sive du capi­tal pour remettre les comp­teurs à zéro, et réta­blir le taux de profit. Ce n’est pas seule­ment une lubie mar­xiste : c’est aussi le point de vue de l’OCDE qui désigne les « entre­prises zom­bies » [5] comme res­pon­sables des faibles gains de pro­duc­ti­vité et des ratés de l’accumulation. Mais cela impli­que­rait que les déten­teurs de ce capi­tal fictif acceptent de « prendre leurs pertes», ce à quoi ils se refusent évi­dem­ment. Et les poli­tiques menées notam­ment en Europe obéissent à une logique de vali­da­tion de ces droits de tirage acquis avant la crise, même si leur crois­sance est une cause de la crise et en tout cas un obs­tacle à une sortie de crise. C’est ce qui fonde la vali­dité de l’opposition entre le 1 % et les 99 %, parce que la concen­tra­tion de la richesse finan­cière est beau­coup plus grande que celle des reve­nus. Et c’est ce qui permet de pro­nos­ti­quer un recours durable à l’austérité et à la régres­sion sociale.

Il y a quelques années, les nou­velles tech­no­lo­gies étaient dans le dis­cours offi­ciel pré­sen­tées comme la « nou­velle fron­tière » qui allait relan­cer une phase longue d’expansion. Désormais, le débat porte sur leur impact des­truc­teur sur l’emploi et les inéga­li­tés. Qu’est-ce que la « stag­na­tion sécu­laire » ? Que peut-on en penser ? A la lumière de cette thèse, quelles sont les pers­pec­tives pour le capi­tal ?

Toutes ces inter­ro­ga­tions ren­voient au fond à une ques­tion : qu’est-ce qui déter­mine les gains de pro­duc­ti­vité ? C’est encore une fois une ques­tion essen­tielle pour la dyna­mique du profit et de l’accumulation. Mais en fait, on n’en sait rien. Dans le passé, cela a donné lieu au para­doxe de Solow par réfé­rence à un bref article de jour­nal où ce der­nier se deman­dait pour­quoi on voit par­tout les nou­velles tech­no­lo­gies sauf dans les sta­tis­tiques de pro­duc­ti­vité. C’était en 1987 et on pour­rait racon­ter l’histoire des espoirs et des décon­ve­nues des éco­no­mistes qui annon­çaient une nou­velle phase d’expansion («un nou­veau Kondratief »). Ce débat a été par­ti­cu­liè­re­ment intense aux Etats-Unis où les tenants de la révo­lu­tion tech­no­lo­gique se sont constam­ment oppo­sés aux « techno-pes­si­mistes » qui ne voyaient qu’un boom sans len­de­main. Ce sont eux qui avaient raison, et en par­ti­cu­lier Robert Gordon, qui est le prin­ci­pal avocat d’une « stag­na­tion sécu­laire » à venir.

Mais, d’un autre côté, se mul­ti­plient les dis­cours sur « la fin du tra­vail ». Les robots et l’économie « de plate-forme » condui­raient inexo­ra­ble­ment à des des­truc­tions mas­sives d’emplois, de l’ordre d’un emploi sur deux dans les 10 ou 20 ans à venir. C’est l’argument massif en faveur de l’institution d’un revenu uni­ver­sel qu’il faut récu­ser, à moins de se rési­gner à l’idée que c’est la tech­no­lo­gie qui doit dicter l’organisation de la société. Or les choses ne doivent pas fonc­tion­ner ainsi et ne fonc­tionnent pas de cette manière : la tech­no­lo­gie ne décide pas de tout. Les nou­velles méthodes de pro­duc­tion, les nou­velles mar­chan­dises, tout cela doit s’intégrer dans la logique mar­chande. Et c’est peut-être l’explication de fond du para­doxe de Solow : pour sim­pli­fier, la robo­ti­sa­tion ne suffit pas, il faut aussi qu’il y ait un pou­voir d’achat pour ache­ter ce que pro­duisent les robots et un modèle social adé­quat.

Cette ques­tion de l’automatisation permet de poin­ter l’irrationalité du sys­tème capi­ta­liste. Admettons que d’énormes gains de pro­duc­ti­vité soient à venir : cela devrait être une bonne nou­velle puisque les robots vont tra­vailler à notre place. Mais dans la logique capi­ta­liste, c’est au contraire une catas­trophe sociale, avec des des­truc­tions mas­sives d’emplois. Voilà pour­quoi la réduc­tion du temps de tra­vail est la réponse ration­nelle et qui consti­tue le socle d’une autre société, une société éco-socia­liste. L’objectif de garan­tir un revenu décent à chacun et cha­cune est évi­dem­ment légi­time et il y a des mesures d’urgence à prendre en ce domaine, mais il ne faut pas pour autant renon­cer au droit à l’emploi.

Un débat a par­tagé les éco­no­mistes cri­tiques à propos des poli­tiques d’austérité : sont-elles absurdes ou ration­nelles ? Pour se limi­ter à l’Union euro­péenne, il semble dif­fi­cile de penser que Draghi, Merkel, Juncker, ou Hollande, ne sont qu’une bande d’imbéciles : quels sont donc les res­sorts de ces poli­tiques et de leur per­pé­tua­tion ?

C’est un vrai débat que nous avons eu au sein de la « Commission pour la vérité sur la dette grecque ». Les plans d’ajustement impo­sés à la Grèce ne pou­vaient mani­fes­te­ment pas fonc­tion­ner. Il était facile de pré­voir que des coupes bud­gé­taires mas­sives engen­dre­raient une réces­sion pro­fonde et qu’au bout du compte le poids de la dette aug­men­te­rait au lieu de bais­ser. Le FMI a d’ailleurs fait plus ou moins son auto­cri­tique sur ce point [Olivier Blanchard a reconnu une « erreur » ayant trait au « mul­ti­pli­ca­teur bud­gé­taire», voir Working Paper No 2013/1, jan­vier 2013].

Il y a donc une pre­mière lec­ture : les poli­tiques d’austérité sont absurdes et elles ont cassé la reprise qui s’amorçait en 2010 en Europe, il faut donc en mener d’autres. Mais il y a évi­dem­ment une autre lec­ture. Les diri­geants euro­péens savent ce qu’ils font et ils mènent une thé­ra­pie de choc visant à réduire signi­fi­ca­ti­ve­ment les acquis sociaux qui sont autant d’obstacles à la com­pé­ti­ti­vité.

Le pro­blème est qu’il y a du vrai dans ces deux thèses, ou plutôt qu’il faut com­bi­ner les deux dis­cours. Par exemple, dans le cas grec, on ne peut pas renon­cer à l’argument que les condi­tions impo­sées à la Grèce sont non seule­ment absurdes, mais pro­pre­ment démen­tielles puisqu’on lui demande aujourd’hui des excé­dents bud­gé­taires de 3,5 % avant paie­ment des inté­rêts de la dette [5]. Et il est pos­sible en même temps de mon­trer que les véri­tables objec­tifs n’ont jamais été de relan­cer l’économie grecque, mais de sauver les banques euro­péennes, de décou­ra­ger toute poli­tique uni­la­té­rale et d’assurer le paie­ment des rem­bour­se­ments.

La ten­sion qui existe entre ces deux dis­cours ren­voie au fond à une dif­fi­culté pro­gram­ma­tique et stra­té­gique : com­ment construire un projet de tran­si­tion ou de bifur­ca­tion vers un autre fonc­tion­ne­ment de l’économie ? Ce que j’appelle par­fois le « cré­ti­nisme key­né­sien » ne répond pas aux enjeux [6]. Mais une logique « ulti­ma­tiste » consis­tant à dire que rien n’est pos­sible sans abattre immé­dia­te­ment le capi­ta­lisme ne fait pas non plus avan­cer les choses. Pour Bernard Friot par exemple, « se battre pour l’emploi, c’est se tirer une balle dans le pied » [7] et la lutte pour un meilleur par­tage de la valeur équi­vaut à « éviter la lutte de classes ». Force est de consta­ter que les coor­don­nées de la période actuelle sont favo­rables aux inven­teurs de sys­tèmes et aux gou­rous. Il faudra sans doute du temps pour recons­truire un véri­table hori­zon de trans­for­ma­tion à partir des luttes et des résis­tances sociales. (Entretien effec­tué pour la revue du NPA, N° 86, avril 2017)

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[1] Attac, Par ici la sortie. Cette crise qui n’en finit pas, Les Liens qui Libèrent, 2017. [2] François Chesnais, Finance Capital Today, Brill, 2016. [3] Cédric Durand, Le capi­tal fictif, Les prai­ries ordi­naires, 2014. [4] Ernest Mandel déve­lop­pait cet aspect en 1972 dans Le capi­ta­lisme du troi­sième âge, rédigé en 1972, en sou­li­gnant « l’hypertrophie finan­cière ». Jesus Albarracin et Pedro Montes ont sou­li­gné, dans une contri­bu­tion sur les écrits de Mandel, l’attention que ce der­nier avait pour la caté­go­rie de « capi­tal fictif», telle que déve­lop­pée par Marx dans le volume III du Capital (cha­pitre 29). (Réd. A l’Encontre) [5] Le gou­ver­ne­ment grec a annoncé, le jeudi 27 avril 2017, la conclu­sion d’un accord avec les créan­ciers, tout en sou­li­gnant, par la voix du ministre de l’Economie (Tsakalotos), que les sacri­fices pour la majo­rité popu­laire seraient grands, entre autres dans le domaine des retraites, des impôts directs frap­pant des reve­nus de survie, etc. Dans la foulée de l’annonce de la Commission et du Mécanisme de sta­bi­lité euro­péen, le minis­tère alle­mand des Finances (Wolfgang Schäuble) a calmé les esprits : l’accord n’interviendra pas avant le 22 mai 2017 et un « paquet de mesures aus­té­ri­taires » est envi­sagé pour 2019-2020, à la suite de quoi les « contre-mesures sociales » pour­ront être appli­quées sous condi­tions d’un excé­dent pri­maire (avant le ser­vice de la dette) à hau­teur de 3,7%. La tor­ture conti­nue. (Réd. A l’Encontre) [6] Michel Husson, « Optimisme struc­tu­rel à l’OCDE », Alternatives Economiques, 9 mars 2017. [7] Bernard Friot, Emanciper le tra­vail, La Dispute, 2014.

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La hausse du SPI (Swiss Performance Index) de 1987 à avril 2017. Entre autres depuis 2009
(Source Finanz und Wirtschaft)

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