Crise du souverainisme péquiste et stratégie alternative

Par Mis en ligne le 03 juillet 2011

Aux der­nières élec­tions fédé­rales, le Bloc qué­bé­cois est passé de 47 à 4 dépu­tés. C’est un pilier impor­tant du sou­ve­rai­nisme péquiste qui dis­pa­rais­sait.

Quelques semaines plus tard, des dépu­tés sou­ve­rai­nistes quit­taient le Parti qué­bé­cois. Un groupe de « jeunes » dépu­tés invi­taient Jacques Parizeau à ne pas inter­ve­nir dans les débats du Parti qué­bé­cois et à ne pas ques­tion­ner leur ral­lie­ment à la gou­ver­nance sou­ve­rai­niste qui reporte aux calendes grecques la tenue d’un réfé­ren­dum sur la sou­ve­rai­neté du Québec.

Aujourd’hui, des sou­ve­rai­nistes se ques­tionnent sur l’éventuelle for­ma­tion d’un nou­veau parti indé­pen­dan­tiste. D’autres sup­putent les pos­si­bi­li­tés de refaire du PQ un véhi­cule de la lutte indé­pen­dan­tiste si jamais Pauline Marois quit­tait la direc­tion du Parti qué­bé­cois. D’autres envi­sagent la mise sur pied de coa­li­tions d’organisations pour faire la pro­mo­tion de la sou­ve­rai­neté auprès de la popu­la­tion. En fait, nous assis­tons à une crise majeure de la domi­na­tion péquiste sur le mou­ve­ment sou­ve­rai­niste. Mais on ne pourra dépas­ser la situa­tion actuelle et éviter de retom­ber dans les mêmes ornières si nous ne pou­vons pas iden­ti­fier les fon­de­ments his­to­riques de cette crise par delà les évé­ne­ments récents ?

Fondements et usure du sou­ve­rai­nisme péquiste

Le PQ s’est construit comme un bloc social regrou­pant des sec­teurs orga­ni­sés des masses popu­laires jusqu’aux classes tenant de l’appareil d’État, les­dites couches tech­no­cra­tiques. Cette coa­li­tion s’est mise en place à la fin de l’onde longue expan­sive du capi­ta­lisme 45-75 (les trente glo­rieuses) où le modèle d’accumulation for­diste était marqué par un élar­gis­se­ment du pou­voir de consom­ma­tion des masses et la mise en place d’un État pro­vi­dence. Au Québec, ce modèle de concer­ta­tion sociale trou­vait son abou­tis­se­ment uto­pique dans la sou­ve­rai­neté-asso­cia­tion qui conden­sait tant l’espérance de la conso­li­da­tion de cet État pro­vi­dence que celui de l’émancipation natio­nale.

Le retour­ne­ment de cette onde longue expan­sive à la faveur de la pre­mière réces­sion géné­ra­li­sée à l’échelle inter­na­tio­nale en 74-75 devait nous faire entrer pour toute une période dans une phase éco­no­mique mar­quée par la stag­na­tion, des reprises plus courtes et plus faibles et le déve­lop­pe­ment du chô­mage de masse. Les stra­té­gies de la bour­geoi­sie pour faire face à cette situa­tion ont été modi­fiées radi­ca­le­ment. L’objectif du plein emploi a été rejeté. On a com­mencé à s’attaquer à l’État pro­vi­dence et à favo­ri­ser la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices. Ce chan­ge­ment struc­tu­rel pro­fond marqué par une offen­sive sys­té­ma­tique contre les acquis des classes popu­laires a com­mencé à mettre à mal la coa­li­tion péquiste. Déjà en 1982, le gou­ver­ne­ment péquiste, adop­tant la nou­velle idéo­lo­gie reflé­tant les nou­veaux impé­ra­tifs de la bour­geoi­sie, s’attaquait à ses alliés syn­di­caux rom­pant une alliance qui devait conduire à la défaite de 1985.

En même temps, la faillite de la stra­té­gie réfé­ren­daire qui ten­tait de décou­pler les pers­pec­tives natio­nales des pers­pec­tives sociales et qui cher­chait à gagner la majo­rité par un mar­ke­ting poli­tique devait amener la direc­tion péquiste en 1985 à renouer avec la volonté de réforme du fédé­ra­lisme et à tenter ce qui fut appelé le beau risque. Ce beau risque devait conduire à l’affirmationnisme de Pierre-Marc Johnson qui vou­lait har­mo­ni­ser le pro­gramme du Parti qué­bé­cois avec les aspi­ra­tions des sec­teurs natio­na­listes de la bour­geoi­sie qué­bé­coise à se can­ton­ner dans une poli­tique auto­no­miste tout au plus. Cette poli­tique a miné les bases du Parti qué­bé­cois qui se vidait lit­té­ra­le­ment de ses membres et qui a alors connu une série de scis­sions natio­na­listes qui ont même touché le conseil des ministres du gou­ver­ne­ment péquiste. C’est pour sauver un parti en per­di­tion que Jacques Parizeau a orga­nisé un putsch contre la direc­tion Johnson et promis la tenue de nou­veau réfé­ren­dum comme axe essen­tiel de la stra­té­gie péquiste.

Mais la stra­té­gie réfé­ren­daire de 1995 était basée sur la stra­té­gie étroi­te­ment natio­na­liste. Le pro­gramme du Parti Québécois fai­sait nombre de com­pro­mis avec le néo­li­bé­ra­lisme ambiant, ce qui s’exprimait par le fait que des chefs sou­ve­rai­nistes se fai­saient les prin­ci­paux chantres du libre-échange. Le réfé­ren­dum de 95, eut beau bran­dir le projet péquiste comme un projet de résis­tance au vent de droite qui balayait l’Amérique du Nord, ce dis­cours avait une cré­di­bi­lité somme toute limi­tée à la lumière des poli­tiques concrètes menées par ce parti au gou­ver­ne­ment et la poli­tique d’alliance avec l’ADQ de Mario Dumont.

Avec la défaite au réfé­ren­dum de 1995, le départ de Parizeau, le PQ montra clai­re­ment son ral­lie­ment au néo­li­bé­ra­lisme et toute la poli­tique des Bouchard et Landry conti­nua de miner la base élec­to­rale et sociale du Parti. La coa­li­tion péquiste qui s’est sur­vécu, au-delà de l’épuisement de forces pro­pul­sives qui l’avaient mise en place, appa­raît de plus en plus comme un ras­sem­ble­ment hété­ro­clite de cou­rants qui ont peu en par­tage et l’épuisement de la légi­ti­mité de la stra­té­gie réfé­ren­daire qui liait encore les dif­fé­rents cou­rants va per­mettre que la crise du PQ prenne un carac­tère de plus en plus sérieux.

La « saison des idées », débat ouvert au sein du PQ, n’a été qu’une ten­ta­tive de mas­quer les contra­dic­tions qui se déve­lop­paient dans le Parti qué­bé­cois. L’aile sou­ve­rai­niste a tenté de redé­fi­nir le pro­gramme du parti autour de la pers­pec­tive de projet de pays et de dépas­ser l’approche pro­vin­cia­liste dans lequel s’était enfoncé le PQ. L’aile tech­no­cra­tique vou­lait en finir avec toute obli­ga­tion d’initiative concrète concer­nant un éven­tuel réfé­ren­dum. Les indé­pen­dan­tistes au sein du PQ com­men­çaient à per­ce­voir clai­re­ment qu’ils étaient ins­tru­men­ta­li­sés par les couches tech­no­cra­tiques comme une force d’appoint pour accé­der au pou­voir. La crise de lea­der­ship à répé­ti­tion (Bouchard, Boisclair, Landry…) n’est que l’illustration des ten­sions inhé­rentes à une coa­li­tion de plus en plus instable.

La défaite subie par le PQ aux élec­tions suc­ces­sives, va aggra­ver la crise qui mine ce parti. Les équi­libres d’antan, sont défi­ni­ti­ve­ment rompus. Cette crise va d’abord être pré­ci­pi­tée par l’offensive de la couche tech­no­cra­tique et clai­re­ment néo­li­bé­rale du Parti. Elle rejette la pers­pec­tive de projet de pays. Il s’agit pour cette couche de redé­fi­nir le PQ plus à droite, de reprendre à son compte toute une série de pro­po­si­tions du Manifeste du Québec lucide dont elle avait d’ailleurs été à l’initiative (aug­men­ta­tion des frais de l’hydro-électricité, intro­duc­tion de tarifs modé­ra­teurs dans la santé, ouver­ture à la pri­va­ti­sa­tion de sec­teurs entiers de l’appareil d’État, retour vers un confé­dé­ra­tion­nisme pour s’adapter aux pres­sions à l’autonomisme, refus d’élargir le pou­voir et les droits des orga­ni­sa­tions syn­di­cales, défense de plus en plus ouverte d’une fis­ca­lité favo­ri­sant les entre­prises, et sur­tout dis­pa­ri­tion de toute échéance pré­cise pour la tenue d’un éven­tuel réfé­ren­dum. Ce sont les posi­tions que la direc­tion Marois impose au parti et qu’elle fait enté­ri­ner au congrès d’avril der­nier.

L’effondrement du bloc inter­clas­siste à la base du sou­ve­rai­nisme péquiste

Ce projet de la sou­ve­rai­neté péquiste a été porté par un bloc inter­clas­siste dominé par la petite bour­geoi­sie qué­bé­coise cher­chant à ral­lier une partie des classes popu­laires. Aujourd’hui, le néo­li­bé­ra­lisme domine le dis­cours et la pra­tique de la bour­geoi­sie comme de la petite bour­geoi­sie. Les classes popu­laires sont atta­quées dans leurs acquis et dans leurs droits. La bour­geoi­sie qué­bé­coise dans son ensemble, n’a jamais sou­tenu le pro­gramme sou­ve­rai­niste et elle l’affirme de plus en plus ouver­te­ment. Le projet Legault est l’affirmation ouverte de cette orien­ta­tion. Le projet néo­li­bé­ral qui tra­verse le PQ rend son alliance avec les classes ouvrières et popu­laires de moins en moins pos­sibles. Et cela s’illustre, par la dis­tance entre­te­nue par la direc­tion Marois envers les luttes du mou­ve­ment syn­di­cal.

Les indé­pen­dan­tistes du PQ ont perdu le contrôle de leur parti aux mains d’une oli­gar­chie qui ne vise essen­tiel­le­ment que l’alternance pro­vin­cia­liste. Mais pour nombre de ces sou­ve­rai­nistes, aucun bilan n’est encore tiré de la stra­té­gie réfé­ren­daire et de ses impasses. . La faillite de la stra­té­gie réfé­ren­daire c’est d’une part la faillite d’une stra­té­gie qui défend la pos­si­bi­lité d’une rup­ture à froid avec l’État fédé­ral. C’est d’autre part, la faillite d’une stra­té­gie qui se limite à un mar­ke­ting poli­tique qui donne peu ou pas de place à la sou­ve­rai­neté popu­laire lais­sant tout le contrôle de la parole aux élites natio­na­listes. C’est enfin la faillite de la croyance que la volonté d’un chan­ge­ment de pays peut se faire en rup­ture avec la lutte pour un projet de société plus démo­cra­tique et plus éga­li­taire. C’est la croyance que l’unité de la gauche et de la droite est un fac­teur de force alors qu’elle mine et affai­blit struc­tu­rel­le­ment une alliance qui a une telle visée.

Construire une alliance sociale pour l’indépendance

La recons­truc­tion du mou­ve­ment pour l’indépendance du Québec pas­sera par le déve­lop­pe­ment d’une alliance sociale indé­pen­dan­tiste défen­dant un pro­gramme de démo­cra­tie radi­cale et de trans­for­ma­tion sociale. Une telle alliance refu­sera de sépa­rer le projet de société éga­li­taire, fémi­niste et éco­lo­gique du projet de pays que le peuple du Québec aspire à construire. La majo­rité de la popu­la­tion du Québec est formée de tra­vailleurs et de tra­vailleuses. C’est cette majo­rité qui a inté­rêt à l’indépendance du Québec. Cela veut dire que c’est à partir des inté­rêts sociaux, natio­naux et démo­cra­tiques de la popu­la­tion qu’il sera pos­sible de dépas­ser la frag­men­ta­tion poli­tique actuelle. Aujourd’hui, la lutte pour l’indépendance ne peut se dis­tin­guer du projet de reprendre en mains nos richesses natu­relles, d’en contrô­ler démo­cra­ti­que­ment l’usage dans une pers­pec­tive éco­lo­giste. elle ne peut se dis­tin­guer de la pers­pec­tive de refon­der notre société dans une logique qui refuse la concen­tra­tion de la richesse aux mains d’une mino­rité ; elle ne peut se dis­tin­guer de la pers­pec­tive de fonder une société refu­sant la domi­na­tion patriar­cale et sexiste. La pers­pec­tive d’indépendance ne peut se dis­tin­guer sur­tout de la néces­sité de refon­der la démo­cra­tie que nous vou­lons dans une pers­pec­tive de véri­table démo­cra­tie citoyenne.

Le peuple qué­bé­cois doit pou­voir reprendre la parole sur la défi­ni­tion de l’indépendance et de la société qu’il veut construire au Québec. La consti­tuante pose cette néces­sité de démo­cra­tie radi­cale, car elle per­met­tra l’expression de la sou­ve­rai­neté popu­laire per­met­tant de défi­nir démo­cra­ti­que­ment le Québec que nous vou­lons, un pays de pro­jets qui saura ral­lier la majo­rité sociale autour d’un grand projet natio­nal.

La pers­pec­tive de l’élection d’une consti­tuante élue au suf­frage uni­ver­sel est une alter­na­tive pour sortir du cul-de-sac actuel. Dans ce sens, cette nou­velle alliance indé­pen­dan­tiste pourra trou­ver un pre­mier moment de concré­ti­sa­tion par la mise en place d’un mou­ve­ment pour la consti­tuante… qui saura ral­lier tous les sec­teurs de la popu­la­tion autour d’une prise de parole libé­ra­trice défi­nis­sant le pays que nous vou­lons nous donner.

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