l’AQOCI en état d’alerte

Crise de la solidarité internationale (1)

Par Mis en ligne le 01 mars 2012

L’AQOCI, orga­ni­sa­tion qui regroupe la très grande majo­rité des OCI au Québec, est à coup sûr en état d’alerte. Elle convo­quait une assem­blée géné­rale spé­ciale de ses 65 membres le 17 février der­nier dans le tout nou­veau bâti­ment, la Maison du déve­lop­pe­ment durable, à Montréal, rue Ste-Catherine Ouest. L’ordre du jour était chargé. Thème de la jour­née : « L’urgence d’agir ; l’aide en ques­tion !» Ce texte est le pre­mier d’une série de trois. Nous com­men­çons par le docu­ment que l’AQOCI fai­sait par­ve­nir à ses membres à cette occa­sion. Ce docu­ment d’orientation est sans équi­voque : « La soli­da­rité inter­na­tio­nale évolue dans des condi­tions de plus en plus incer­taines pour la péren­nité de nos orga­ni­sa­tions » affirme le com­mu­ni­qué de la direc­tion envoyé avec ce docu­ment. Quelle est la teneur de cette incer­ti­tude désor­mais par­ta­gée par l’ensemble des OCI ?

Le contexte actuel de la coopération internationale au Canada : fin d’un contrat social de plus de 40 ans

En fait, le Canada est partie pre­nante d’un nou­veau cadre de par­te­na­riat issu d’un 4e forum à haut niveau sur l’efficacité de l’aide (FHN4) qui s’est dérou­lée à Busan, en Corée du Sud. Julia Sanchez, direc­trice du regrou­pe­ment cana­dien des OCI, le CCCI et l’AQOCI par son direc­teur, Gervais L’Heureux, y ont par­ti­cipé : « L’article 22 du docu­ment final de ce forum pré­cise que l’on doit per­mettre à la société civile d’évoluer dans un envi­ron­ne­ment favo­rable à la réa­li­sa­tion de son rôle impor­tant dans le déve­lop­pe­ment » nous dit le direc­teur de l’AQOCI qui s’empresse d’ajouter « Oui mais qu’en est-il de cet enga­ge­ment pour le Canada ? » En réa­lité, rien ou presque rien affirme d’entrée de jeu le docu­ment d’orientation de l’AQOCI.

Pour tout dire, la réforme en cours de l’ACDI « s’insère dans un chan­ge­ment de para­digme plus large du rap­port entre le gou­ver­ne­ment cana­dien et la société civile ». Quand les Conservateurs étaient au pou­voir mais mino­ri­taires, on les voyait venir ! Devenus majo­ri­taires, ils sont passés à la vitesse grand V pour tout chan­ger. La rela­tion de confiance rela­tive qui exis­tait n’est plus là. La société civile est deve­nue un irri­tant pour ce gou­ver­ne­ment, pas un apport. En fait, ce que j’en disais moi-même il n’y a pas si long­temps se confirme : « c’est un contrat social, vieux de 40 ans, entre les OCI et l’ACDI que le gou­ver­ne­ment Harper, devenu majo­ri­taire, est en train de trans­for­mer de fond en comble. Or les OCI dont un grand nombre sont nées dans la fer­veur de la soli­da­rité avec le Sud au cours des années 70 cumulent des décen­nies de tra­vail et d’expertise avec leurs par­te­naires du Sud. C’est 40 ans de tra­vail qui est com­pro­mis et 40 ans d’expertise qui est en train de se perdre ».

Les cou­pures sont tel­le­ment dras­tiques (on y revien­dra dans un pro­chain article) que toutes les orga­ni­sa­tions vivent « un conflit interne entre la capa­cité de prendre la parole…et celle de survivre…sous peine de miner les prin­cipes mêmes de la coopé­ra­tion et de la soli­da­rité » telles que pra­ti­quées depuis des décen­nies. Comment cela se passe-t-il ? L’ACDI met en appli­ca­tion depuis quelque temps déjà une « approche com­pé­ti­tive par appel de pro­po­si­tions » à la manière des contrats du sec­teur privé. Pourtant la dif­fé­rence est nette : il s’agit ici de l’intérêt géné­ral ! L’effet a été immé­diat : les orga­ni­sa­tions les plus fortes étaient suf­fi­sammnent équi­pées pour faire face à cette musique, les petites ont piqué du nez. Ils ne fai­saient pas le poids. On verra cepen­dant que plu­sieurs des plus grandes ont aussi été affec­tées par de très sévères cou­pures.

Le tableau ne serait pas com­plet sans dire que le tout se déroule dans une atmo­sphère où les signaux poli­tiques sont assez clairs. La sen­si­bi­li­sa­tion du public à des situa­tions comme le rôle des minières cana­diennes dans les pays du Sud par exemple, vaut mieux éviter çà ! Et si la sen­si­bi­li­sa­tion sert à mobi­li­ser l’opinion publique pour exiger une res­pon­sa­bi­lité sociale et envi­ron­ne­men­tale de ces entre­prises, c’est que vous cher­chez le trouble. Bref, les « par­te­na­riats » sont désor­mais éva­lués à la pièce, « sur une base concur­ren­tielle, sans égard à l’historique qui les sous-tend…de plus en plus forgés » en tenant compte de la « poli­tique de défense et com­mer­ciale » du Canada. Résultat, la mar­gi­na­li­sa­tion de l’engagement du public et le plai­doyer. En clair, une invi­ta­tion à la doci­lité stra­té­gique.

Le talon d’Achille du modèle québécois de coopération internationale

La nou­velle poli­tique de l’ACDI est en train de tuer l’ancienne car elle prend véri­ta­ble­ment le tau­reau par les cornes : a) le pro­ces­sus com­pé­ti­tif met à mal les petites orga­ni­sa­tions peu outillées en temps et en argent pour jouer cette par­ti­tion ; b) les réponses de l’ACDI tar­dant à venir ont créé une insta­bi­lité et forcé tout le monde à puiser dans ses réserves ; c) les par­te­naires du Sud se sont faits annon­cer que l’ACDI est en mode de refus, en tout ou en partie, des demandes de finan­ce­ment faites depuis long­temps (un an, 18 mois, deux ans même), les fai­sant ainsi entrer dans une période de démo­bi­li­sa­tion par­tielle ; d) les orga­ni­sa­tions ici se dirigent len­te­ment mais assu­ré­ment vers des cou­pures de poste ; e) les acti­vi­tés de plai­doyer entrent dans un pro­ces­sus d’autocensure.

Mais c’est le contexte géné­ral quelque peu pourri de cette coopé­ra­tion inter­na­tio­nale qui empêche une riposte col­lec­tive forte pour l’instant du moins : le pre­mier maillon faible concerne la trop grande part du finan­ce­ment public signale luci­de­ment le docu­ment d’orientation de l’AQOCI. Par ailleurs, le public plus ou moins informé, les médias tra­di­tion­nels fai­sant régu­liè­re­ment leurs ravages avec la ques­tion qui tue ou qui fâche : l’argent se rend-t-elle vrai­ment au Sud ? « Une opi­nion publique de plus en plus cri­tique » de dire le docu­ment. Critique peut-être ! Sceptique cer­tai­ne­ment !

Mais si ce n’était que çà ! Des ONG confes­sion­nelles (évan­gé­liques sur­tout comme Vision Mondiale par exemple) s’emparent du marché de la com­pas­sion avec une grande effi­ca­cité depuis quelques années comme je l’ai déjà sou­li­gné dans un billet de mon blogue. Sans comp­ter la fièvre reli­gieuse des cer­taines ONG d’origine catho­lique qui prennent le virage à droite du Vatican (Caritas notam­ment).

Mais il y a plus encore ! C’est la crise exis­ten­tielle émer­gente dans cer­taines orga­ni­sa­tions : faut-il conti­nuer à déve­lop­per ou pas ? Et si on dit oui au déve­lop­pe­ment, plutôt qu’à la décrois­sance, quel déve­lop­pe­ment ? Bref, l’assurance de faire des inter­ven­tions de soli­da­rité per­ti­nentes est moins pré­sente qu’auparavant.

Finalement, dans la situa­tion actuelle de raré­fac­tion des res­sources dédiées à la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale, la ten­ta­tion est grande pour cer­taines OCI de déve­lop­per des stra­té­gies de survie. Avec le « danger de faire cava­lier seul » de sou­li­gner le docu­ment. Autrement dit, sous pré­texte d’un res­ser­re­ment du finan­ce­ment public, l’engagement citoyen semble dans cer­tains cas céder la place aux per­ma­nences des orga­ni­sa­tions. Avec le résul­tat que les popu­la­tions cen­sées être béné­fi­ciaires de cette coopé­ra­tion passent du statut de par­te­naires à celui de simples clients.

Les poli­tiques actuelles du gou­ver­ne­ment fédé­ral, prin­ci­pal levier de la coopé­ra­tion avec le Sud, force aujourd’hui toutes les OCI à se recon­fi­gu­rer. Le finan­ce­ment public est de plus en plus sélec­tif. D’autre part, la crise éco­lo­gique les force à se poser de front la ques­tion sui­vante : com­ment réin­ven­ter l’économie, au Nord comme au Sud, et l’orienter vers un type de société qui entend non seule­ment être por­teuse de jus­tice éco­no­mique et sociale mais éga­le­ment res­pec­ter les équi­libres éco­lo­giques ? Croissance ou décrois­sance ? Développement mais quel déve­lop­pe­ment ? Nous y revien­drons.

Collaboration à la recherche : Rejean Mathieu, pro­fes­seur retraité (UQAM), membre du GESQ.

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