Crise : après les plans de relance, l’heure de vérité

Certains médias appuient la thèse d’une embellie économique. Où en est-on ? Nous livrons ici le point de vue de l’économiste marxiste Isaac Johsua...
Par Mis en ligne le 19 août 2009

1. Des économies portées par les béquilles du soutien public

Le PIB amé­ri­cain s’est contracté de – 1% au deuxième tri­mestre 2009, alors que le rythme de la chute avait été de – 5,4% pour le qua­trième tri­mestre 2008 et de – 6,4% pour le pre­mier tri­mestre de 2009 (à chaque fois par rap­port au tri­mestre pré­cé­dent et en rythme annuel). En ce deuxième tri­mestre 2009, les PIB fran­çais et alle­mand se sont même accrus de 0,3% (par rap­port au tri­mestre pré­cé­dent). Il n’y a pas de doutes : pour le moment, ça va moins mal.

La pre­mière expli­ca­tion – de loin la plus impor­tante – est que nous sommes en pré­sence d’économies mas­si­ve­ment por­tées par les béquilles du sou­tien public. Ce sou­tien est d’une ampleur extra­or­di­naire, jamais connue aupa­ra­vant, sans précédent.

Rappelons seule­ment pour mémoire l’agressivité de la poli­tique moné­taire : le prin­ci­pal taux direc­teur de la Fed est fixé depuis des mois entre 0% et 0,25% (du jamais vu), le taux de la BCE est à 1% (du jamais vu éga­le­ment), sans comp­ter le Japon, la Suisse, etc. Pour mémoire, car l’impact de cette poli­tique a été faible (voire très faible) com­pa­ra­ti­ve­ment à celui de la poli­tique budgétaire.

C’est de cette der­nière qu’est venu le chan­ge­ment. Première forme de cette poli­tique : on a volon­tai­re­ment laissé filer les défi­cits, car la réces­sion entraîne auto­ma­ti­que­ment une baisse des recettes fis­cales et une hausse des dépenses publiques. Aux Etats-Unis, le défi­cit bud­gé­taire de cette année fis­cale (qui se ter­mine le 30 sep­tembre) devrait atteindre (voire dépas­ser) les 11% du PIB (de 2008). Montant inouï, jamais vu en temps de paix. Cela fait pour l’économie amé­ri­caine 11 points de PIB sup­plé­men­taires qui ont été injec­tés. Rappelons que l’UE n’autorise le défi­cit bud­gé­taire que jusqu’à concur­rence de 3% du PIB. En un an, aux Etats-Unis, en juillet 2009 (par rap­port à juillet 2008) les dépenses publiques ont aug­menté de 21% alors que les recettes dimi­nuaient de 17%. Phénomène uni­ver­sel : en Grande-Bretagne, un défi­cit bud­gé­taire de 12,4% du PIB est prévu pour l’exercice fiscal en cours, démar­rant en avril 2009. En France, le défi­cit bud­gé­taire s’élève à 86,6 mil­liards d’euros fin juin 2009 : soit 4,4% du PIB de 2008, et à fin juin il reste encore la moitié de l’année à courir.

Des sommes colos­sales ont ainsi été déver­sées sur les éco­no­mies. Elles sou­tiennent l’activité, quel­que­fois de façon glo­bale, mais d’autres fois avec un ciblage précis : tel est le cas de la « prime à la casse », intro­duite un peu par­tout, même aux Etats-Unis, une mesure qui a eu un grand succès et a beau­coup aidé au redres­se­ment récent, en par­ti­cu­lier en France. Succès ful­gu­rant aussi aux Etats-Unis depuis sa mise en place fin juillet (le gou­ver­ne­ment donne une prime qui va jusqu’à 4 500$ pour la vieille guimbarde)

Deuxième forme du sou­tien public : les plans de relance. Celui des Etats-Unis atteint 787 mil­liards $ (soit 5,5% du PIB de 2008), celui de la Chine était prévu à 585 mil­liards de dol­lars, celui de l’Allemagne repré­sente 3,2% de son PIB et la Banque des Règlements Internationaux estime leur mon­tant total à 5% du PIB mon­dial, ce qui est énorme.

Déficits abys­saux et plans de relance étant mis en œuvre simul­ta­né­ment en diverses régions du monde (mais essen­tiel­le­ment aux Etats-Unis, en Europe et en Asie), l’activité peut être sou­te­nue dans un pays donné, non seule­ment par les mesures internes mais éga­le­ment par les expor­ta­tions, c’est-à-dire par le regain d’activité dans d’autres régions du monde. Ainsi, le rôle des expor­ta­tions a été essen­tiel pour le résul­tat posi­tif du deuxième tri­mestre 2009 en France et en Allemagne.

Soutien bud­gé­taire, « prime à la casse », expor­ta­tions : on a là à peu près l’ensemble des élé­ments qui, dans les pays déve­lop­pés, expliquent les meilleurs résul­tats du deuxième tri­mestre 2009, et ils se ramènent tous, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment, à la dépense publique.

Aux Etats-Unis, l’intervention publique s’est mani­fes­tée sur­tout par le biais d’un sou­tien au revenu des ménages. Qu’il s’agisse du pre­mier ou du deuxième tri­mestre de 2009, le schéma est à peu près le même : la masse sala­riale dis­tri­buée dimi­nue, mais le revenu des ménages ne dimi­nue pas dans la même pro­por­tion ou aug­mente (grâce aux trans­ferts publics, allo­ca­tions, etc.,qui gonflent rapi­de­ment) ; ensuite, le revenu dis­po­nible des ménages dimi­nue dans une pro­por­tion encore moindre ou aug­mente, grâce aux baisses d’impôts mas­sives. Du coup, la consom­ma­tion (qui joue un rôle essen­tiel aux Etats-Unis) reste étale ou ne dimi­nue que fai­ble­ment, alors qu’elle devrait s’effondrer car les ménages amé­ri­cains, effrayés, sont en train de recons­ti­tuer une épargne de pré­cau­tion à toute allure, et ce, aux dépens de la consom­ma­tion : le taux d’épargne des ménages était de 2,2% au troi­sième tri­mestre 2008, il est passé à 5,2% au deuxième tri­mestre 2009. Sans le carac­tère massif de l’intervention publique, le PIB serait au trente-sixième dessous.

En ce qui concerne la France, les élé­ments qui contri­buaient à la dégra­da­tion de l’activité sont tou­jours au rendez-vous, quel­que­fois de façon atté­nuée : le désto­ckage se pour­suit, l’investissement se contracte tou­jours (quoique de façon moins mar­quée). Les points qui font la dif­fé­rence sont : primo, un rebond des expor­ta­tions (« forte contri­bu­tion des échanges exté­rieurs ce tri­mestre », note l’INSEE) ; secundo, une légère accé­lé­ra­tion de la consom­ma­tion des ménages, notam­ment en achats d’autos (cf. prime à la casse) d’où, rebond de la pro­duc­tion manufacturière.

En ce qui concerne le résul­tat de l’Allemagne, les com­men­ta­teurs mettent l’accent sur « des impul­sions posi­tives venant des dépenses pri­vées et publiques, ainsi que du bâti­ment » sur fond de plans de relance. Ils notent aussi que les impor­ta­tions ont reculé plus for­te­ment que les expor­ta­tions (d’où, apport posi­tif du com­merce exté­rieur pour une éco­no­mie qui en dépend très largement).

2. Le rôle secondaire des seuils de résistance

Toute crise met en œuvre des forces dans des sens oppo­sés : d’une part, la spi­rale des­cen­dante de la crise (les agents coupent dans leurs dépenses et ainsi pro­pagent la crise) et, d’autre part, des seuils de résis­tance (qui peuvent être autant de points d’inversion de la conjoncture).

L’exemple type est celui des stocks des entre­prises : quand celles-ci prennent conscience de la gra­vité de la crise, elles ont peur de voir les stocks de pro­duits finis s’accumuler ; elles coupent donc bru­ta­le­ment leurs com­mandes de matières pre­mières ou de pro­duits semi-finis, ce qui étend la crise. Mais, arri­vées à un cer­tain seuil, elles sont au bord de la rup­ture de stocks ; elles se remettent alors tout aussi bru­ta­le­ment à passer com­mande : c’est le resto­ckage, qui va au contraire jouer un rôle positif.

On n’a pas encore vu ce phé­no­mène à l’œuvre en France ou aux Etats-Unis mais, de l’avis des spé­cia­listes, il ne devrait pas tarder à se mani­fes­ter. Par contre, un autre seuil de résis­tance a déjà joué un rôle dans le ralen­tis­se­ment de la chute amé­ri­caine : c’est l’investissement des entre­prises. En termes réels et en rythme annuel, celui-ci a chuté de 6% au troi­sième tri­mestre 2008, de 19,5% au qua­trième tri­mestre 2008, de 39,2% au pre­mier tri­mestre 2009. Une accé­lé­ra­tion fan­tas­tique donc, et on com­prend que, les pro­jets d’investissements les plus incer­tains étant sup­pri­més les pre­miers, il y a de moins en moins de chances qu’on sup­prime les pro­jets sui­vants au fur et à mesure qu’on a sabré dans la masse de pro­jets exis­tants. D’où, une chute aux Etats-Unis de l’investissement des entre­prises de 9% seule­ment pour le deuxième tri­mestre 2009, ce qui contri­bue à expli­quer le résul­tat (moins mau­vais) de ce trimestre.

Ceci étant dit, on voit tout de suite que les seuils de résis­tance ont joué un rôle secon­daire par rap­port à l’élément lar­ge­ment domi­nant : les dépenses publiques. On voit éga­le­ment qu’il ne s’agit de rien d’autre que de seuils de résis­tance : ils peuvent consti­tuer un point d’appui pour repar­tir de l’avant, mais ils peuvent être rapi­de­ment dépas­sés si le contexte géné­ral n’est pas favo­rable. La spi­rale à la baisse reprend alors, et on se dirige vers de nou­veaux seuils de résis­tance, etc…

3. De deux choses l’une (l’autre, c’est le soleil)

C’est clair : le sou­tien public ne peut pas durer indé­fi­ni­ment, sur­tout s’il est massif. Aux Etats-Unis, les marges de manœuvre d’Obama sur ce point sont de plus en plus réduites. En France, la dette publique atteint 73% du PIB et elle devrait avoi­si­ner les 80% en 2010- 2011. Déjà, les agences de nota­tion ont dégradé les notes de dette publique de la Grèce, de l’Espagne, du Portugal ; le Royaume-Uni lui-même est menacé.

Pour prendre la mesure du pro­blème, citons Laurence Boone, chef éco­no­miste France de Barclay’s Capital : « Pour rame­ner sa dette à 60% du PIB dans 20 ans, la France devra consen­tir, chaque année, un effort de 40 à 50 mil­liards d’euros, soit l’équivalent des recettes d’impôts sur les reve­nus » (Figaro, 10/08/09). Autrement dit : pour reve­nir à un niveau maî­tri­sable de la dette publique, il fau­drait y consa­crer pen­dant 20 ans d’affilée l’intégralité des recettes de l’impôt sur le revenu !

Le sou­tien public devra donc s’arrêter ou ralen­tir signi­fi­ca­ti­ve­ment, et ce dans des délais qui ne sont pas exten­sibles à l’infini C’est alors que son­nera l’heure de vérité.

A ce moment, de deux choses l’une. Soit le privé (consom­ma­tion des ménages, inves­tis­se­ment des entre­prises, etc.) n’embraye pas sur le public, ne prend pas la relève. La spi­rale des­cen­dante l’a emporté, et les remèdes envi­sa­geables ont pra­ti­que­ment tous été uti­li­sés. Nous sommes passés d’une réces­sion à une pro­fonde dépres­sion, nous entrons dans un monde nouveau.

Soit le privé embraye sur le sou­tien public. Difficile d’apprécier la pro­ba­bi­lité d’un tel évé­ne­ment, mais il faut dire que tel n’est pas le cas aujourd’hui : il n’y a pas actuel­le­ment dans les pays déve­lop­pés de dyna­mique auto­nome du privé, d’un privé qui mar­che­rait sans les béquilles publiques.

Ainsi, aux Etats-Unis, la consom­ma­tion des ménages ne peut se sou­te­nir toute seule, l’investissement des entre­prises conti­nue à chuter, même si c’est plus len­te­ment, le désto­ckage se pour­suit. Dès lors, une rechute est pos­sible à tout moment, car la crise est tou­jours là.

En effet, le chô­mage explose, mena­çant les dépenses des par­ti­cu­liers, consom­ma­tion mais aussi achats de loge­ments. Le marché immo­bi­lier ralen­tit sa chute, mais il cou­lera de l’eau sous les ponts avant qu’il puisse aider à une solide reprise. Quant aux banques, des résul­tats récents ne doivent pas faire illu­sion : la pré­sen­ta­tion comp­table est plus laxiste, des ventes excep­tion­nelles d’éléments d’actifs font flam­ber les bilans, et l’essentiel des pro­fits sont four­nis par les entrées engran­gées par les opé­ra­tions d’une Bourse requin­quée. De nou­veaux défauts de paie­ment se rajoutent aux anciens et les actifs toxiques sont tou­jours là : le seul pays qui ait prévu une « struc­ture de défai­sance » en bonne et due forme, c’est l’Allemagne. Aux Etats-Unis, le plan mis en place a accou­ché d’une souris, le Trésor public s’impliquant pour le mon­tant ridi­cule de 30 mil­liards de dol­lars. Autant dire que la fin des res­tric­tions de crédit (et de leur effet désas­treux sur l’économie) n’est pas pour demain.

De toutes façons, même si la crois­sance est de retour, il s’agira d’une crois­sance molle, chao­tique, et ce pour plu­sieurs années. En effet, on ne pourra pas à nou­veau exploi­ter à fond les mêmes filons : baisse de l’épargne des ménages, sur­en­det­te­ment, etc. et rien de neuf ne semble sortir de la crise, malgré son ampleur et sa violence.

Les capi­ta­listes s’accrochent farou­che­ment au même modèle qui vient de faire faillite. Cependant, une crois­sance n’est pas exclue pour les deux ou trois tri­mestres à venir. D’une part, le sou­tien public va, dans l’immédiat, se pour­suivre. D’autre part, un effet de rat­tra­page peut tem­po­rai­re­ment se mani­fes­ter : les plans de dépense des agents éco­no­miques, repor­tés du fait de la crise, peuvent com­men­cer à être appli­qués. Les ménages peuvent pro­cé­der à des achats qu’ils avaient envi­sa­gés avant la réces­sion, les entre­prises réa­li­ser des inves­tis­se­ments deve­nus indis­pen­sables, etc…

Le tout évi­dem­ment sous la contrainte d’une crise qui se pour­suit, avec le chô­mage (qui sape les bases de la consom­ma­tion), la crise ban­caire (qui res­treint les cré­dits), etc.

Les commentaires sont fermés.