[Covid-19] : Se libérer de l’imaginaire capitaliste ?

Entretien avec Isabelle Stenger. Propos recueillis par Naïm Kharraz.

Isabelle Stengers, philosophe qui étudie la production des savoirs, revient dans cet entretien accordé à l’atelier des droits sociaux, que nous reproduisons ici par écrit, sur la manière dont l’imaginaire capitaliste met en danger les sciences, la démocratie et l’environnement. Elle explique comment cet imaginaire a pu susciter des réponses prises dans la plus grande panique face à la pandémie de Covid 19. Et nous rappelle qu’il est tout à fait essentiel de continuer à développer notre capacité d’imagination solidaire pour contrer ce qui provoque les catastrophes, pandémie aujourd’hui, et désastres climatiques à venir.

Durant le confinement, toute une série de personnes ont été oubliées. On peut citer les travailleurs-euses du sexe, les SDF, les migrant·es… Est-ce que cet oubli est volontaire ? Est-il le fruit d’une idéologie ? Ou bien est-ce que cet oubli est inévitable dans toutes sociétés organisées comme les nôtres ?

Je ne crois pas du tout que ce soit une question liée à une société qui rendrait quoi que ce soit inévitable. Il y a beaucoup de manières de faire société. Ce qu’on a fait à nos vieux par exemple, sous prétexte qu’ils étaient vulnérables, serait totalement inconcevable dans des sociétés plus traditionnelles, où on respecte les vieux. Et les respecter ce n’est pas les enfermer. Mais je pense en tout cas que le mot « oubli » est le bon parce que ce confinement doit être compris à partir d’une réaction de panique. Et quand il y a panique, on oublie plein de choses ! On réagit sous le coup d’une urgence qui empêche de penser. Cette panique qui nous a pris nous a guidés dans une situation, qui a évidemment accentué toutes les inégalités sociales, tous les rapports de force… Au fond, je crois qu’on a vu une indifférence à tout ce qui n’était pas lié au maintien de l’ordre public. Et l’ordre public, on a su qu’il allait être dévasté si tout le système sanitaire était débordé. Donc les vulnérables, c’était avant tout ceux qui menaçaient de fabriquer le scandale d’un système sanitaire — fierté d’un pays développé — qui craque. On n’a pas voulu ça. Le reste, ce sont des conséquences. Et je pense par ailleurs qu’il ne faut pas trop parler de choix délibéré, c’est faire trop d’honneurs à ce qu’a été cette situation.

En termes d’intentionnalité, est-ce que pour des raisons politiques, et peut-être électorales, certaines catégories de la population sont déconsidérées, ont été peu prises en compte ? On citait les SDF ou des gens qui n’existent pour ainsi dire pas pour le politique.

Ça faisait partie des inégalités sociales. Il y a des gens qui feraient mieux de ne pas exister… Ou même des gens qui ne sont pas censés exister : on pourrait ainsi parler des très nombreux travailleurs au noir qui ont été totalement livrés à eux-mêmes. Notre société est très dure. Tous ceux qui ne sont pas répertoriés comme salariés, comme ayant un statut, tous ceux-là tombent à travers les mailles, et à travers des mailles de plus en plus larges. Donc effectivement, on pourrait parler d’un calcul, mais c’est une logique. Logique qui fait qu’au fond, une qualité administrative prévaut sur des droits humains ou des droits sociaux.

Pour revenir sur ce confinement, on a vu également que ça a été une épreuve pour beaucoup de monde. On a constaté beaucoup de violences (notamment intrafamiliales), de troubles psychiques, et l’isolement aussi pour bon nombre de gens. Qu’est-ce que cette situation révèle de nos sociétés ?

L’isolement, certains pourraient être tentés de dire que ça grossit, que ça intensifie des traits de la nature humaine : la violence par exemple, les rapports inégalitaires entre homme et femme… Mais je n’en suis pas si sûre. Selon moi, ça parle plutôt de l’état social violent que nous vivons déjà.

Pour ce qui est de la nature humaine, il faut rappeler que les humains n’auraient jamais survécu depuis des dizaines de milliers d’années s’ils n’avaient pas de capacité très développée d’entraide, de solidarité et de coopération. Les humains sont nés sociaux. Et être social, ça veut dire être sensible aux besoins des uns et des autres, et non pas déterminé par une compétition où le meilleur gagne. Le meilleur serait très vite mort s’il avait gagné contre les autres. Donc, ce sont plutôt nos sociétés qui font prévaloir cette logique de compétition entre individus. Et je crois profondément que ça se réalise dans une violence contre la nature humaine avec toute une ingénierie sociale visant à apprendre aux gens à être égoïstes et à ne penser qu’à leurs intérêts.

J’ai donc l’impression que si quelque chose me parle de la nature humaine, ce sont avant tout ces gens qui se sont mis en groupe ou individuellement et qui se sont arrangés à travers le confinement pour aider les autres, pour les rassurer, pour leur apporter de la nourriture, pour se mettre à coudre des masques qu’ils distribuaient à qui en avait besoin… Là, comme dans beaucoup de catastrophes d’ailleurs, une capacité de s’organiser de manière solidaire et pour la solidarité s’est faite jour sous les nez des pouvoirs publics, qui ne s’y opposaient pas mais qui n’ont pas véritablement aidé.

La nature humaine ne me parle pas de ces violences systématiques des forts contre les faibles. Elle me parle de la violence que constitue l’isolement, et pas seulement l’isolement du confinement, mais l’isolement qui place l’individu comme devant réussir pour lui-même, et malheur au vaincu.

On constate que la pandémie a généré une remise en cause croissante des processus décisionnels politiques et scientifiques. Qu’est-ce que cette défiance vous inspire ?

Je crois qu’elle est plus que justifiée. Mais parler de « processus décisionnels », qu’ils soient scientifiques ou politiques, c’est déjà leur faire un compliment ! Parce qu’un processus, c’est quelque chose qui est prévu, qui s’embranche, qui se développe etc. Je crois que le confinement — et peut-être même le déconfinement — peuvent être mis sous le signe d’une certaine panique. Ce qui est frappant, c’est qu’on savait ce qu’il se passait en Chine, on a commencé à savoir ce qui se passait en Italie. Et pendant tout un temps, on a fait comme si de rien n’était. On a encore en mémoire ces passagers arrivant à Zaventem, tous surpris de ne subir aucun contrôle sanitaire. Mais on se rappelle aussi du moment où les politiques découvraient tout d’un coup qu’ils n’avaient pas les équipements et les matériaux nécessaires comme les masques par exemple !

Je ne parlerais pas à ce sujet d’impréparation,comme si elle était contingente, comme si ça avait été une surprise. Car non, ce n’était pas une surprise : l’Organisation mondiale de la Santé avait averti que les épidémies devenant pandémies, c’était notre avenir. Il s’agit en fait plutôt d’une incapacité de penser vraiment avec cette possibilité que quelque chose vienne enrayer la normalité des choses, la routine de la croissance… Ce à quoi on a en réalité assisté, c’est aux conséquences d’un idéalisme. Celui du refus de prendre au sérieux ce qui pourrait mettre en question la toute-puissance de ce qui est jugé seule source légitime d’action et de pensée, en l’occurrence, pour nos gouvernants, la logique du marché et de la croissance. Or, quand l’idéalisme est tout à coup confronté à quelque chose auquel il ne peut plus échapper, c’est la panique ! On a donc plutôt eu affaire à un effondrement de la pensée de l’État, de la pensée de ceux qui nous gouvernent. Avec toute la brutalité d’un « on ne sait plus quoi faire, alors on arrête tout ! », avec tous les oublis et les cruautés dont on a parlé. Mais aussi avec les manques totaux d’imagination. En effet, l’idéalisme de nos gouvernants, c’est un imaginaire qui fait réalité, c’est leur horizon, c’est leur réalité. Cet imaginaire se différencie donc de l’imagination qui est la capacité à prévoir les difficultés, à anticiper, à savoir que ce qui est normal aujourd’hui pourrait tout à coup ne plus l’être demain — et à le penser sérieusement. Donc l’imaginaire, c’est une anesthésie de l’imagination. Et c’est bien de ça que nous souffrons.

Et en ce qui concerne les sciences, le point qui m’a vraiment fait mal c’est d’entendre dire — notamment par des médecins — « la science ». Et de voir les politiques reprendre ce terme, dire par exemple : « nous écoutons la science » parce que ça les arrangeait bien. Soudainement, dans un nouveau réflexe de panique, on a oublié la politique et c’est « la science » qui s’est mise à nous guider. Or, c’est toujours une très mauvaise idée de demander à « la science » ce qu’il faut faire, parce que ce n’est pas du tout son boulot. Son travail, c’est de chercher à poser des questions pertinentes. Car dès qu’on dit « la science », on oublie la pertinence des questions. On fait comme s’il y avait une méthode scientifique tout terrain qui allait répondre à tout de manière objective. C’est aussi une manière de faire taire les gens, puisqu’on sait bien que les gens sont incapables de comprendre « la science ». Ça m’a beaucoup frappé que la pluralité des sciences ait explosé avec cette appellation unifiante de « la science ». Cette pluralité dépend justement de ce à quoi les sciences ont affaire, des questions que cela suscite et face auxquelles chaque science peut répondre d’une manière qui lui est propre. Parce que quand il s’agissait de la question « qui est ce virus ? » — c’est-à-dire en termes biologiques « quel est son matériel génétique » — la réponse est venue de manière très assurée. À tel point que maintenant on peut suivre l’épidémie du virus, les trajets épidémiques, selon les mutations de ce matériel, qui au fond a une histoire. Donc on sait à peu près tout ce qu’on doit savoir du virus en tant que tel. Mais le virus en tant que tel n’est pas grand-chose indépendamment de ce qui est sa raison d’être, pour ne pas dire sa raison de vivre parce qu’il devient en vie quand il trouve un hôte accueillant. Et cette rencontre-là, ce passage à la vie, ne relève pas du tout du même type de question que celles liées à la connaissance du matériel génétique du virus : c’est tout le corps de l’hôte qui se met en branle et qui est mis en jeu. Et là, tout le savoir qu’on a sur le virus devient à peu près inutile… Or, les médecins parlent de « la science » comme si c’était simplement un ensemble de spécialités. L’épidémiologie, autre exemple, c’est une science tout à fait intéressante mais elle fait des modèles. Et ces modèles peuvent informer le politique mais pas du tout au sujet des conséquences sociales des mesures à prendre pour diminuer le taux de transmission.

Quand on mobilise « la science » pour se substituer à un processus de pensée collectif avec les gens, on perd les trois quarts de l’intelligence et on le remplace par une bonne dose de bêtise, de satisfaction et de faire semblant. Par exemple lorsqu’on entend dire qu’il n’est pas prouvé que le masque protège. Or, si ce n’est pas prouvé, alors ça n’existe pas. Depuis on sait que c’est de la blague, mais c’était évidemment quelque chose qui rassurait les politiques qui pouvaient ainsi dire « certes, on n’a pas de masque, mais ce n’est pas grave ». On a même dit que les masques portés par les Chinois, les Japonais etc. c’était de la culture, leur culture, mais que les masques en fait cela ne servait à rien. Donc, quand cela les arrange, les politiques s’emparent du « ce n’est pas prouvé » avancé par certains, alors que les autres se taisent parce que cela ne se fait pas de rappeler qu’on n’a pas essayé de prouver. Et ces politiques n’écouteront pas ces autres scientifiques que sont les psychologues qui pouvaient témoigner du dégât que ça pouvait faire sur les enfants que de perdre leur vie sociale. C’était un problème qui se posait évidemment dès le départ mais qui est devenu tout à coup posable et exprimé quand on pouvait commencer à penser déconfinement.

La science était donc en fait soumise à la non-décision politique. C’est un processus profondément vicieux. Et ce qui est grave c’est qu’à cause de cela, on peut facilement perdre confiance en des sciences qui pourraient avoir quelque chose à nous dire et être intéressantes face à cette pandémie. Mais quand on traite les gens comme des idiots et qu’on leur demande d’avoir confiance dans ce qui n’est pas fiable, on se retrouve devant des sceptiques généraux. Et ça c’est une catastrophe culturelle.

On sait le rôle que jouent les humains dans les modifications dans leur environnement, dans la manière dont ces modifications l’impactent, notamment sur cette question de la pandémie. Est-ce qu’on peut espérer que ce qui s’est produit va questionner et modifier notre rapport à l’environnement ?

On devrait pouvoir l’espérer, d’autant plus qu’on peut s’attendre à une succession de pandémies. Celle-ci est la première qui réussit merveilleusement pour le virus, mais ça ne sera sans doute pas la dernière. Les virus sont des machines à inventer. Je parle à dessein de machines et pas d’êtres vivants, parce que leur seule raison d’être, c’est de rencontrer un hôte qui l’accueille et qui lui donne l’hospitalité. Parfois ça se fait au détriment de cet hôte, mais ce n’est pas en soi le projet du virus. Le virus ne devient vivant, que s’il rencontre cet hôte-là, donc les virus mutent à toute vitesse, ils innovent dans tous les sens pour maximiser ses chances de rencontrer l’hôte béni qui lui permettra de faire partie de la vie. On pourrait même dire que c’est un exilé de la vie qui essaie de trouver une terre d’accueil ! Et parfois ça se passe bien. Ainsi, beaucoup de choses qui nous constituent en tant que mammifères, nous le devons à des virus qui ont su exister avec et dans les cellules, et permettre à des tissus cellulaires d’innover. Le placenta par exemple, qui caractérise les mammifères, est une invention virale. Notre génome est plein de restes de virus qui ont réussi à s’acclimater au fil du temps !

Évidemment, dans notre monde, les chances de rencontres et de possibilités de faire une innovation fructueuse pour les virus sont démultipliées par le fait que tous les milieux sont dévastés et envahis par les humains, sans parler des élevages industriels qui sont de merveilleux incubateurs d’innovation pour les virus. Donc, la manière dont nous maltraitons la nature, dont nous maltraitons nos milieux, comme nous maltraitons d’ailleurs les milieux humains, est pleine d’occasions en or pour les virus. Et une fois qu’ils ont réussi à infecter un humain, ils découvrent un monde, le monde globalisé où tout circule, un monde qui est presque fait pour qu’ils puissent se propager. Avant, ça pouvait prendre des années avant qu’une épidémie puisse traverser un continent et aller d’un continent à l’autre. Ici, ça a pris quelques semaines grâce aux transports, à l’avion… Nous sommes donc d’une imprudence forcenée en ce qui concerne cette nature et la manière dont elle peut devenir menaçante.

Mais il y a pire. Une pandémie, c’est une crise. On ne sait pas encore si ça soldera par des centaines de milliers de morts ou, comme la grippe espagnole, par des millions de morts, mais par définition, une crise finit par passer. Cette crise prend place, avec le ravage de la nature, dans l’ensemble des pratiques humaines d’exploitation, d’extraction et de combustion qui nous amènent au désordre climatique. Or, le désordre climatique, lui, n’est pas une crise : il ne passera pas. Nos descendants et les descendants de nos descendants y auront encore affaire sur des siècles et des siècles dans le meilleur des cas… c’est-à-dire s’ils survivent. Et d’autre part, ce désordre climatique active ce que les humains ont eux-mêmes mis en route, c’est-à-dire la sixième extinction qui nous menace non seulement nous, humains, mais aussi la plupart des animaux… Les virus ne sont pas des vivants mais leurs hôtes principaux que sont les bactéries, elles, ne s’éteindront pas : il y aura la vie sur terre. Mais la vie de notre ère, elle, pourrait bien s’éteindre comme la vie à l’époque des dinosaures s’est éteinte.

Comment comprendre qu’il y ait ce maintien d’un rapport à l’environnement qui le chosifie, qui le rend tout simplement inerte, comme si on pouvait l’utiliser à notre guise sans qu’il y ait des conséquences ?

Cette idée se maintient parce qu’elle fait partie de ce régime qu’on appelle capitalisme, y compris pour le capitalisme socialiste. On exploite ce qui peut être exploité, on extrait ce qui peut être extrait, et le reste est déchet. Ça fait partie de l’histoire dans laquelle nous avons été embarqués et dans laquelle nous avons embarqué le reste du monde par colonisation interposée. Nous avons détruit des manières de vivre qui étaient prudentes à l’égard de la nature. Nous avons fait voler en éclat toute possibilité de faire attention, tout souci des conséquences. Cette idée que c’est notre rôle de dominer la nature fait là encore partie de l’imaginaire. Celui-là même qui nous dit : « ceux qui ont peur, ce sont ceux qui refusent le progrès ». L’imagination, elle, nous parlerait des risques…

Du coup, ce qui est frappant quand on parle de l’ensemble des catastrophes climatiques qui ont déjà commencé, c’est qu’on a affaire à l’idéalisme que j’évoquais au sujet de la pandémie, mais cette fois-ci sur des temps plus longs : on sait bien que ça va arriver, mais on va quand même faire comme si rien n’allait se passer, comme si un miracle allait nous sauver… C’est une réaction typiquement idéaliste de ne rien faire à part répondre par des rhétoriques rassurantes.

Je comprends les activistes quand ils disent : « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend ». Parce que cette capacité idéaliste de ne rien faire, cette anesthésie de l’imagination, elle s’est imposée là où toutes les interdépendances, toutes les solidarités ont été, et sont toujours, sapées et réduites à l’impuissance. Ou encore, réduites à une espèce de sacrifice « altruiste » : ça c’est bon pour les saints qui se sacrifient pour les autres, mais l’homme normal, lui, veille à ses intérêts et ne veille qu’à ses intérêts en bon égoïste natif qu’il serait… Eh bien si la nature avait été peuplée d’égoïstes, il n’y aurait plus de nature. Nous savons désormais que la nature existe à travers des interdépendances multiples et enchevêtrées, et que le ravage de la nature, c’est précisément la destruction de mondes, ou d’écosystèmes, qui tiennent par l’interdépendance entre les vivants qui y coexistent. Ainsi, détruire les interdépendances qui se tissent dans le sol, c’est tuer sa fécondité, c’est ne plus avoir que des cultures qui vivront seulement par les intrants c’est-à-dire les engrais et les pesticides qui nous empoisonnent. Ce sont les monocultures qui sont aussi vulnérables aux épidémies que nous le sommes désormais.

Vous mettez bien l’accent sur le danger des changements climatiques et de l’absence de réponses face à cela. On voit que ça s’accompagne aussi de danger sur les droits sociaux, si cela suit la tendance amorcée durant ces dernières années, on peut craindre le pire pour l’avenir. Doit-on également craindre le pire sur les questions de démocratie et de vivre ensemble qui sont censées être le socle de nos sociétés ?

La démocratie peut prendre plusieurs formes, elle peut suivre deux extrêmes. D’une part, se réduire à l’art de diriger un troupeau sans qu’il se révolte, en le rendant donc docile par tous les moyens. D’autre part, tendre vers l’exigence sans cesse reconduite et sans cesse approfondie que les gens pensent ensemble. Ça peut se faire en tension et en conflit mais ils pensent ensemble et ils essaient de faire sens en commun quant à l’avenir qui serait possible pour eux. C’est donc une forme d’interdépendance : on pense avec les autres et grâce aux autres. Cette forme de démocratie pour qui l’interdépendance et la croissance de la conscience des interdépendances (et donc de l’enrichissement qu’elles suscitent), est effectivement sapée de tous côtés, c’est ce qu’on appelle la démocratie sociale. Elle a été portée par les mouvements ouvriers. Les droits sociaux, ou plutôt la solidarité sociale, n’ont pas été créés par l’État, mais l’État les ont repris en main. Et il peut à présent dire à ceux qui s’appellent désormais des bénéficiaires, qu’il les a attribués et qu’il peut les rogner et même vous les ôter. L’État peut donc effectivement détruire les droits sociaux à mesure que la démocratie sera de plus en plus l’art de mener les troupeaux.

Par exemple en dressant le troupeau contre ceux dont on lui dit qu’ils sont les brebis galeuses comme les chômeurs, ces paresseux, ces profiteurs. Les chômeurs sont devenus des suspects contre lesquels les honnêtes gens qui ont du travail se révoltent et demandent qu’on les protège. Donc ce n’est plus seulement « malheur au vaincu » mais : « malheur à tout le monde » ! Parce que tout le monde apprend à penser comme partie d’un troupeau où chacun est dressé contre les autres, où chacun accuse docilement les autres d’être responsables de leur situation. Il faut alors de l’imagination pour résister à la tentation du « le chômeur, il n’a qu’à trouver un travail ». Une imagination solidaire. Je suis rentrée aux Droits de l’Homme et à l’atelier des droits sociaux notamment à cause du destin fait au chômeur. Au moment où la crise de l’emploi s’installait, se sont imposées des mesures contre les chômeurs mis sous surveillance. Puis des mesures pour motiver les chômeurs c’est-à-dire pour les forcer à vivre dans l’imaginaire de trouver un travail, à faire les gestes comme s’ils y croyaient : c’est tout ce qu’on leur demande mais ils doivent le faire. Là, je me suis dit qu’on nous forçait à penser contre la réalité. Ceci n’est plus une démocratie, je ne dirais même pas que c’est une démocratie en danger, c’est une démocratie en pourriture.

Le confinement a peut-être été un moment où la conscience s’est aiguisée pour beaucoup de gens qui se sont retrouvés dans cette situation exceptionnelle. Et en même temps, il y a cette petite musique qui nous dit : « ce n’est qu’une parenthèse, il faut continuer comme avant ». Quelles perspectives justement pour celles et ceux qui disent maintenant qu’il est temps de changer de chemin ?

Je crois d’abord qu’il ne faut pas trop camper sur l’idée que la méfiance envers ceux qui nous gouvernent va faire nous libérer, et que le « monde d’après » va être différent parce que nous aurons compris ce que nous devons aux infirmières, aux éboueurs, aux conducteurs de bus… Parce que la méfiance ça peut aussi produire du mépris, du ressentiment, de la xénophobie. Bien sûr, il faut ne rien laisser passer, être récalcitrant, n’admettre aucun argument sans savoir qu’il est piégé. Mais surtout savoir qu’ils ne feront un peu autrement que si on les y contraint. Il ne faut pas croire que eux ont appris la leçon. Il faut par exemple se souvenir qu’après la crise financière, on nous avait dit que tout allait changer et on a eu l’austérité… Il faut conserver les mémoires et les récits, il faut raconter comment ça va se passer avant que ça ne se passe. Il faut se fabriquer des immunitéscontre cela. Et sans doute fabriquer les alliances qui sont tout à fait nécessaires. Dans l’action, les activistes anticapitalistes et les syndicalistes peuvent s’entendre et faire cause commune face à ce qui est en train d’arriver. Je crois qu’il est temps de creuser ces histoires de solidarité improvisées parce qu’il y aura du chantage à l’emploi, parce qu’ils diront « nous, nous défendons ceux qui veulent vraiment du travail » etc. Il y aura de tas de manœuvres de division, c’est déjà en préparation. Il faut donc s’attendre à ça. Il faut réussir à faire que ce qui a pu naître comme imagination et comme refus, se défende contre tous les poisons qui vont être administrés. On est dans un moment où on ne peut pas espérer, parce qu’ils ne lâcheront rien et qu’ils sont très forts. Par contre, c’est un moment où on n’a pas le droit de désespérer. Parce que tout ce qu’on apprendra pour leur résister, c’est autant de choses qui permettront à nos descendants de s’entraider et d’échapper à la barbarie du chacun pour soi.

S’il fallait dire une chose sur ce que le nouveau coronavirus a eu ou aura de positif, à quoi vous penseriez ?

Je n’ai pas envie de répondre à cette question parce qu’elle distingue trop les gens. Il y en a eu trop pour qui cela a été un calvaire. Durant le confinement, moi je n’étais pas malheureuse. Je ne cessais de guetter, d’essayer de voir ce qui était en train de se passer, donc j’étais aux écoutes et c’était extraordinaire intéressant de voir les petites choses par rapport aux grosses choses. J’ai donc beaucoup appris. Mais je ne peux pas dire que c’était un apprentissage heureux. Ça a été simplement une période intense du point de vue de la question « qu’est-ce que c’est qu’un monde qui vit alors que les réponses qui s’imposaient comme évidentes se sont évaporées ? », du « Qu’est-ce que c’est qu’un monde qui cherche son chemin dans l’incertitude ? » Et trouver parfois les mots pour dire ça, pour faire passer ça, pour célébrer l’importance de ce moment et les multiples résonances que ça avait. Ça a été une activité qui finalement était très philosophique même si c’était l’époque elle-même qui était philosophique, c’est-à-dire qu’elle posait le problème même du « qu’est-ce que c’est cette vie ? »


Cet entretien est une retranscription relue et remaniée par Isabelle Stengers d’un échange avec Naïm Kharraz intitulé « Se libérer de l’imaginaire capitaliste ? » réalisé par l’atelier des droits sociaux dans le cadre de la passionnante série de rencontres « Covid 19 / Le monde demain : (r)évolution ou régression sociale ? » avec différents acteurs et actrices actifs sur les terrains sociaux ou spécialistes de différents secteurs au sujet des conséquences et ce qu’ils ont observé lors de la première vague. Vous pouvez retrouver cet échange complet ici.

Naïm Kharraz est gestionnaire de projet à l’atelier des droits sociaux