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Coup d’Etat ou fraude: 2019 continue de polariser la Bolivie

Les événements de 2019 continuent de diviser les Boliviens, mais pas de manière égale. Le gouvernement de Luis Arce [dont le mandat présidentiel a commencé en novembre 2020] cherche à confirmer la lecture du renversement d’Evo Morales comme le résultat d’un coup d’Etat et à maintenir en prison l’ancienne présidente intérimaire Jeanine Áñez. L’opposition, qui nie l’existence d’un coup d’Etat, s’exprime principalement dans les médias et les réseaux sociaux, mais sa force sociale est amoindrie.

La Bolivie est plongée dans un «débat juridique» du type de celui qui a accompagné plusieurs moments critiques de son histoire. Au début de ce siècle, par exemple, des rivières d’encre coulaient sur l’état de l’industrie gazière et la population était divisée entre ceux qui voulaient la nationalisation et ceux qui la rejetaient. Mais après que le président Evo Morales eut signé la loi le 1er mai 2006, le débat passionné sur l’avenir du gaz a été suspendu et n’a jamais été rouvert.

Aujourd’hui, la question qui divise le pays est l’interprétation de la violente rupture de novembre 2019. Pour ceux qui y ont participé, il s’agissait d’un soulèvement spontané contre une «dictature» qui cherchait à se perpétuer par la fraude électorale. Pour le parti au pouvoir, le Mouvement vers le socialisme (MAS), il s’agit d’un coup d’Etat «planifié plusieurs mois à l’avance», orchestré par les Etats-Unis et opéré par l’ensemble de l’opposition à Evo Morales. Depuis des mois, cette divergence d’interprétation et ses ramifications occupent les premières pages des journaux, les titres de l’actualité et les talk-shows télévisés; elles ont fait l’objet de mèmes [images virales] et ont inspiré la publication de livres de plusieurs centaines de pages.

Les deux côtés ne sont pas de la même taille et la relation entre eux n’est pas symétrique. Il y a dix mois, le MAS a remporté les élections avec 55% des voix et jouit d’une solide hégémonie parmi les secteurs subalternes de la population. Cependant, l’opposition – c’est-à-dire ceux qui soutiennent qu’il n’y a pas eu de putsch qui puisse ou doive être sanctionné – comprend la plupart des pouvoirs de facto du pays: l’élite économique, les églises, les universités, les associations professionnelles, les grands médias, etc. Pour cette raison, quiconque suit la controverse dans les principaux journaux aura l’impression que le MAS et Evo Morales sont acculés par leurs incongruités et que les multiples procès qui sont intentés ou qu’ils veulent intenter à l’ex-présidente Jeanine Áñez et à ses collaborateurs sont le résultat d’un abus de pouvoir.

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Le meilleur exemple de cette orientation médiatique a été la réception du rapport du Groupe interdisciplinaire d’experts indépendants (GIEI-Bolivie) qui, par accord entre l’Etat bolivien et la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH), a enquêté sur la violence politique qui a eu lieu en octobre et novembre 2019. Ce rapport note que des violations des droits de l’homme ont été commises tant dans les derniers jours du gouvernement Morales qu’au début de l’administration de sa remplaçante, Jeanine Áñez. Le rapport considère que ces derniers sont plus graves que les premiers, à la fois en raison de leur ampleur et parce qu’ils ont été perpétrés directement par les forces de sécurité de l’Etat. Le rapport fait notamment référence au massacre d’une vingtaine de manifestants dans la ville de Sacaba, près de Cochabamba, et dans le quartier Senkata de la ville d’El Alto. Toutefois, les journaux ont couvert l’histoire à l’envers, en mettant en lumière des cas où les auteurs présumés étaient liés au MAS, tels qu’une fusillade dans la ville de Montero [département de Santa Cruz] au cours de laquelle deux manifestants du comité civique ont été tués et une embuscade contre un convoi de bus transportant des mineurs membres de l’opposition se rendant à La Paz pour aider à renverser Morales qui ont été blessés par des tirs d’armes à longue portée. Le MAS s’est défendu par le biais du réseau des médias d’Etat et des quelques médias privés pro-gouvernementaux restants. Il a attribué un rôle d’opposition politique à la presse, ce qui a été rejeté par les associations de journalistes.

Le débat n’est pas purement historiographique, mais il a été réactualisé et fait référence à l’enquête judiciaire sur les événements qui ont eu lieu lors du renversement d’Evo Morales. Son contenu est devenu très complexe et difficile à suivre pour les citoyens ordinaires. Il se décompose en plusieurs petits affrontements et se déroule dans différents espaces institutionnels. A l’Assemblée législative, le parti au pouvoir veut approuver un «procès en responsabilité» contre Jeanine Áñez pour les décisions qu’elle a prises en tant que présidente du pays, notamment la répression des manifestations de Sacaba et de Senkata. Le MAS fait face à une difficulté: il ne dispose pas de la majorité des deux tiers nécessaire en assemblée plénière. Il lui manque 15 voix. De son côté, l’opposition affirme qu’elle pourrait approuver un procès sur ce qui s’est passé en 2019 à condition qu’il inclue également Evo Morales, ce que le MAS rejette. Cette impasse semble très difficile à surmonter. Les députés de l’opposition ont dénoncé, sans en apporter la preuve, qu’on leur a proposé des pots-de-vin pour autoriser le procès. La fraction parlementaire du parti au pouvoir a démenti cette affirmation.

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Sur le plan de la justice ordinaire, le MAS a engagé des poursuites contre Jeanine Áñez parce qu’elle aurait conspiré et utilisé des méthodes terroristes, avant de devenir présidente, pour écarter Evo Morales du pouvoir. De cette manière, le parti au pouvoir a pu contourner l’exigence constitutionnelle d’une autorisation des deux tiers des parlementaires pour poursuivre tout ancien président, car les crimes auraient été commis avant qu’elle ne devienne présidente.

Jeanine Áñez est en prison depuis six mois, tout comme deux de ses anciens ministres et les chefs militaires qui ont demandé la démission du président Morales. L’implication de l’ancienne présidente dans cette affaire est fortement contestée par l’opposition et les médias. Elle est considérée comme un stratagème pour la mettre en prison – et peut-être la condamner –, stratagème qui repose en réalité sur l’absence de majorité qualifiée pour la poursuivre selon la voie parlementaire pour les crimes qu’elle a pu commettre en tant que présidente.

Depuis six mois qu’elle est en prison, Jeanine Áñez a subi une détérioration de sa situation physique et mentale que le gouvernement du président Luis Arce n’a pas voulu atténuer en lui permettant d’être hospitalisée dans une clinique. Dans le passé, c’était le traitement réservé aux personnes importantes qui pouvaient se permettre un long séjour à l’hôpital. De plus, les juges et les procureurs – largement mis en cause pour leur tendance à se conformer aux souhaits des membres du pouvoir exécutif, indépendamment de leurs tendances politiques – ont rejeté tous les recours juridiques soulevés par la défense de Jeanine Áñez. C’est apparemment ce qui a provoqué la dépression et l’automutilation de l’ancienne présidente aux premières heures du 21 août, quelques heures après la présentation du rapport du GIEI-Bolivie. Selon son entourage, elle voulait mettre fin à ses jours. Selon les autorités pénitentiaires et policières, elle souffre de blessures mineures à un bras et un poignet. Elle est mentalement et physiquement stable (elle souffre d’hypertension) et, bien qu’elle soit déprimée, elle cherche surtout à attirer l’attention afin d’obtenir une assignation à résidence, à laquelle le Ministère public s’oppose au motif qu’elle présente un «risque de fuite».

Cependant, la photographie des bandages sur son bras, sa perte de poids et ses transferts spectaculaires dans différents hôpitaux ont suscité une vague de sympathie sur les réseaux sociaux, ainsi que des veillées devant la prison et même quelques marches appelant à sa libération. En réaction, l’association des victimes de Senkata s’est également mobilisée, dans ce cas pour empêcher sa libération, et a affronté à une occasion les partisans de Jeanine Áñez.

La défense de l’ancienne présidente est devenue un étendard de la droite latino-américaine. Dans un dernier développement, un avocat international lié à ce mouvement a demandé à la CIDH (Commission interaméricaine des droits de l’homme, organisme de l’Organisation des Etats américains-OEA) d’accorder des mesures conservatoires pour protéger Jeanine Áñez. La demande est en cours de traitement.

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Afin d’aller de l’avant avec l’approbation d’un procès en responsabilité contre Jeanine Áñez, l’Assemblée législative a autorisé et accepté d’anciennes demandes, toujours en suspens, pour d’autres procès contre d’anciens responsables de l’exécutif. L’un d’entre eux concerne l’ancien président Carlos Mesa, arrivé en deuxième position lors des élections d’octobre 2020. Le motif allégué est qu’il a indûment nationalisé la compagnie minière chilienne Quiborax pendant son gouvernement de 2003 à 2005, une action qui a ensuite conduit à l’obligation de payer une compensation de 42,6 millions de dollars. Carlos Mesa n’est pas le premier politicien de l’opposition à être plongé dans un tel processus. On pense que celui-ci n’ira pas très loin, mais dans certains secteurs il contribue à la perception qu’il existe une persécution contre les dirigeants politiques. Le gouvernement de Luis Arce répète que ce ne sont pas seulement les militaires et les policiers qui ont dirigé les forces de l’ordre pendant le gouvernement provisoire (13 anciens commandants sont actuellement en prison), mais aussi les membres des groupes para-policiers qui ont formé l’aile radicale du mouvement des «pititas», qui a conduit les protestations contre Morales (appelés ainsi en raison de leur habitude de bloquer les rues en accrochant des cordes ou des pitas aux coins des rues).

Le gouvernement de Luis Arce répète que la réconciliation entre Boliviens doit être fondée sur la justice et non sur l’impunité. Le vice-président David Choquehuanca tient un discours plus conciliant. Ce leader aymara a pris ses distances avec Evo Morales depuis longtemps et également sur cette question. Evo Morales a déclaré que «la réconciliation est impossible» et que le MAS doit vaincre «le fascisme et l’impérialisme», auxquels il attribue sa chute en 2019. A une autre occasion, il a déclaré qu’«il n’y aura pas de réconciliation avec les fascistes et les racistes [en référence aux mouvements civiques de Santa Cruz], à moins qu’ils ne comprennent que notre programme et notre idéologie sont bons pour la Bolivie». L’antagonisme entre Choquehuanca et Morales est le principal risque pour l’unité du MAS, mais il ne devrait devenir un problème digne d’intérêt que vers la fin du mandat d’Arce. Pour l’instant, les deux dirigeants coexistent pacifiquement, bien qu’avec quelques frictions.

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Les analystes débattent de la question de savoir si la polarisation intense des échelons supérieurs de la société reflète ou non un phénomène similaire au sein de la population. Les sondages indiquent que la plupart des Boliviens n’ont ni le temps ni l’envie de se préoccuper des questions politiques, car ils sont concentrés sur la gestion de la crise économique et de la pandémie. Cela est vrai même dans les secteurs à hauts revenus et, dans une bien plus large mesure, parmi des jeunes qui, après l’échec du mouvement Pititas sur lequel beaucoup avaient fondé leurs espoirs, sont enclins à l’apolitisme et à la condamnation, en bloc, de la classe politique dans son ensemble. Comme nous le savons d’après l’expérience de l’Amérique latine et de la Bolivie, ce sentiment est très volatil et peut conduire à toutes sortes de surprises politiques.

Bien qu’au cours du premier semestre de cette année, la croissance du PIB ait été de 8% et que le chômage déclaré soit passé de 11% à la fin de 2020 à un peu plus de 6% aujourd’hui, la situation économique reste fragile. On estime qu’un million d’emplois ont été détruits pendant la quarantaine. A leur place, des emplois moins nombreux, plus précaires et informels ont été créés. Officiellement, entre 2019 et 2020, la pauvreté dite modérée [définie par le gouvernement] n’a augmenté que de 37,1% à 39% et la pauvreté extrême de 12,9% à 13,6%. Mais de nombreux économistes considèrent que ce chiffre, obtenu par une seule enquête, ne représente pas la véritable dimension du problème. Environ 40% des pauvres ont vu la moitié ou plus de la moitié de leurs revenus réduits en 2020. Des millions d’enfants pauvres n’ont pas pu étudier en raison du manque de connexion numérique et de la décision de Jeanine Añez de mettre fin à l’année scolaire.

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Luis Arce, ancien ministre des Finances de Morales pendant plus de dix ans, est arrivé au pouvoir parce que la majorité de la population lui a fait confiance afin de réunir les conditions nécessaires à la tenue de sa promesse: sortir de la double crise provoquée par la pandémie et le bouleversement politique de 2019. En tant que président, il a fait preuve d’expérience et de sérénité dans la gestion macroéconomique et dans l’administration de l’appareil d’Etat. Il a réussi à stabiliser et à régler la marche du gouvernement. Ainsi, il s’est démarqué de Jeanine Áñez, qui a rapidement perdu le contrôle de la situation. Mais, en même temps, Luis Arce a un style de gestion à l’opposé de celui d’Evo Morales lorsqu’il était président. Il ne fait presque pas de déclarations à la presse et lorsqu’il en fait, elles sont souvent inadéquates et maladroites; il laisse l’opposition prendre l’initiative dans le domaine de la communication. Il «ennuie» avec une politique économique qui répète les mêmes orientations que lorsqu’il était ministre. Il laisse les choses se faire à leur propre rythme. En bref, il ne semble pas pressé d’atteindre un objectif ou de suivre une voie particulière, ce qui, logiquement, n’inspire pas et n’émeut pas les gens. Par exemple, il a réussi à acheter suffisamment de vaccins pour les administrer à tous les Boliviens majeurs, mais il n’a pas réussi à accélérer la campagne de vaccination, ce qui fait que la Bolivie continue d’être au bas du classement des pays d’Amérique latine en matière de vaccination. Il n’a pas non plus envisagé de rendre la vaccination obligatoire pour certaines activités. Cela s’explique probablement par une certaine résistance des secteurs indigène à cette procédure médicale. Et ces secteurs constituent la base sûre du MAS.

En tout cas, si l’année prochaine Luis Arce parvient à une relance progressive du pays, s’il ne perd pas le contrôle des conflits sociaux, qui ont augmenté en même temps que la crise économique, et s’il évite la résolution judiciaire des événements de 2019 discréditant trop son gouvernement, il évitera le danger que la polarisation des élites se transforme en polarisation et en «guerre» dans la société. (Article publié sur le site de Nueva Sociedad, en fin septembre 2021; traduction rédaction A l’Encontre)

Fernando Molina

23 septembre 2021

À l’encontre


Note de la rédaction

Selon Democracy Now du 30 novembre 2021, des milliers de dirigeants syndicaux et autochtones ont défilé lundi à La Paz en Bolivie pour soutenir le président socialiste Luis Arce, avertissant le monde qu’ils n’autoriseraient pas un autre coup d’État. La « Marche pour la patrie » était dirigée par l’ancien président bolivien Evo Morales, qui a été renversé en novembre 2019 à la suite d’un coup d’État militaire de la droite soutenue par les États-Unis.