Corruption et néolibéralisme

Par Mis en ligne le 06 novembre 2013

On connaît main­te­nant l’ampleur du pro­blème de la cor­rup­tion. Selon le Comité catho­lique contre la faim et pour le déve­lop­pe­ment, entre 100 et 180 mil­liards de dol­lars ont été détour­nés par des diri­geants au cours des der­nières décen­nies. Si la cor­rup­tion n’est pas nou­velle, son impor­tance et ses consé­quences dépendent des situa­tions. Ce n’est pas seule­ment une ques­tion morale. C’est pour­quoi les études de l’Organisation pour la coopé­ra­tion et le déve­lop­pe­ment éco­no­miques (OCDE) ou de la Banque mon­diale ne sont pas très convain­cantes. Elles sup­posent que la cor­rup­tion pour­rait être com­bat­tue sans tou­cher au fon­de­ment du sys­tème éco­no­mique inter­na­tio­nal.

La cor­rup­tion s’exacerbe avec le néo­li­bé­ra­lisme

Le néo­li­bé­ra­lisme est fondé la subor­di­na­tion de chaque société et du monde à la logique du marché mon­dial des capi­taux, et sur de nou­velles poli­tiques, celles de l’ajustement struc­tu­rel, des plans d’austérité, de la pré­ca­ri­sa­tion du tra­vail et du déman­tè­le­ment de l’État social. Le néo­li­bé­ra­lisme se tra­duit par une muta­tion qua­li­ta­tive de la cor­rup­tion. Cette muta­tion qua­li­ta­tive résulte de la des­truc­tion des formes de régu­la­tion au niveau des États et du sys­tème mon­dial et de la for­mi­dable concen­tra­tion des pou­voirs finan­ciers et poli­tiques. La liberté pour les capi­taux se tra­duit par un nou­veau sys­tème inter­na­tio­nal fondé sur un libre échange exa­cerbé qui repose sur le déchaî­ne­ment de quatre dum­pings :

  • le dum­ping social et la concur­rence sur les salaires, la pré­ca­ri­sa­tion et la remise en cause des sys­tèmes de pro­tec­tion sociale ;
  • le dum­ping fiscal qui s’est tra­duit par la course à la défis­ca­li­sa­tion pour les hauts reve­nus et les entre­prises et par la flo­rai­son des para­dis fis­caux ;
  • le dum­ping envi­ron­ne­men­tal qui se tra­duit par la des­truc­tion de tous les méca­nismes de pro­tec­tion de l’environnement et de la santé ;
  • le dum­ping moné­taire sur les varia­tions de change. Il s’agit véri­ta­ble­ment du cadre ins­ti­tu­tion­nel inter­na­tio­nal de la cor­rup­tion.

Le cadre ins­ti­tu­tion­nel inter­na­tio­nal a accen­tué les formes clas­siques de cor­rup­tion, notam­ment dans le com­merce des matières pre­mières et de l’armement. Les entre­prises sont sou­mises à une totale emprise des mar­chés finan­ciers à tra­vers l’actionnariat inter­na­tio­nal. Elles déve­loppent de nou­velles méthodes qui sont direc­te­ment liées à l’économie ren­tière et aux pri­vi­lèges. On a par exemple vu fleu­rir des modèles de calcul éco­no­mique du « coût d’accès à la rente », qui expli­citent concrè­te­ment com­bien il faut consa­crer, notam­ment, à la cor­rup­tion. D’un autre côté, l’ouverture au marché mon­dial et l’obligation d’ouvrir les mar­chés publics à la concur­rence inter­na­tio­nale accen­tue les délo­ca­li­sa­tions et pousse à la concen­tra­tion des entre­prises et aux oli­go­poles. La ques­tion de la dette est direc­te­ment liée au néo­li­bé­ra­lisme. La ges­tion de la crise de la dette par le G7 a été l’arme prin­ci­pale de la crise de la déco­lo­ni­sa­tion et même d’une forme de reco­lo­ni­sa­tion. Pourtant dès le départ a été posée la ques­tion des dettes illé­gi­times et par­ti­cu­liè­re­ment des dettes odieuses, des dettes impo­sées par les pays occi­den­taux et des dettes pas­sées par des régimes illé­gi­times.

La lutte pour la réap­pro­pria­tion de l’espace social

Devant l’explosion de la cor­rup­tion, des mobi­li­sa­tions sans pré­cé­dent ont fait irrup­tion. Elle a exprimé la colère face à la dété­rio­ra­tion des condi­tions de vie et à la mise en place des plans d’austérité. Elle prend acte de l’incapacité des ins­ti­tu­tions et des forces poli­tiques à appor­ter des réponses face à la crise éco­no­mique, sociale et envi­ron­ne­men­tale. Elle montre que paral­lè­le­ment et contra­dic­toi­re­ment aux ten­dances auto­ri­taires et conser­va­trices, les mobi­li­sa­tions popu­laires ouvrent de nou­velles voies. La ques­tion cen­trale posée par le nou­veau cycle de luttes est la ques­tion démo­cra­tique. Elle est confir­mée comme un impé­ra­tif qui doit être com­plè­te­ment repensé. Les peuples des places affirment que la reven­di­ca­tion des liber­tés est uni­ver­selle et défi­nissent la démo­cra­tie comme le sys­tème qui, dans chaque situa­tion, pré­serve et élar­git les liber­tés indi­vi­duelles et col­lec­tives. Ils expé­ri­mentent de nou­velles manières de lier l’individuel et le col­lec­tif. Toutes les révo­lu­tions sont inache­vées mais leur impul­sion conti­nue à pro­gres­ser à tra­vers les mou­ve­ments d’émancipation. Les nou­veaux mou­ve­ments remettent l’impératif démo­cra­tique au centre du débat mon­dial de la trans­for­ma­tion des socié­tés et du monde. Ils pointent les limites inac­cep­tables et les faux-sem­blants des démo­cra­ties réel­le­ment exis­tantes. Ils révèlent que la cor­rup­tion est le point d’arrivée de la fusion entre le pou­voir poli­tique et le pou­voir éco­no­mique, de la subor­di­na­tion du poli­tique à l’économique. De là découle la méfiance par rap­port aux gou­ver­ne­ments et aux ins­ti­tu­tions exis­tantes sous leurs dif­fé­rentes formes : « Ils ne nous repré­sentent pas ». La lutte contre la cor­rup­tion passe par la réap­pro­pria­tion de l’espace public et de la sou­ve­rai­neté popu­laire.

Dans les nou­veaux mou­ve­ments, de nom­breuses prises de posi­tion mettent en avant, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment, la lutte contre la cor­rup­tion. La clé de la modi­fi­ca­tion d’un régime auto­ri­taire se trouve dans l’élimination de la rente illé­gi­time, dans le refus de la cor­rup­tion sous ses dif­fé­rents aspects, la mise en place d’une poli­tique éco­no­mique non ren­tière, l’instauration de lois com­munes d’accès aux droits et dans le contrôle de la spé­cu­la­tion sous ses formes finan­cières et éco­no­mique. Au-delà de la démo­cra­ti­sa­tion, étape néces­saire aujourd’hui, une orien­ta­tion alter­na­tive à la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste est aujourd’hui en ges­ta­tion. Elle doit répondre aux contra­dic­tions ouvertes : les contra­dic­tions sociales, éco­lo­giques, géo­po­li­tiques, démo­cra­tiques. Une orien­ta­tion s’est déga­gée dans les forums sociaux mon­diaux par rap­port à la logique domi­nante de la subor­di­na­tion au marché mon­dial des capi­taux. Elle cor­res­pond à la liai­son entre jus­tice sociale et urgence éco­lo­gique qui néces­site de nou­veaux rap­ports sociaux de pro­duc­tion et de consom­ma­tion. Il s’agit de mettre en avant, pour orga­ni­ser chaque société et le monde, l’accès aux droits pour tous et l’égalité des droits. C’est le fon­de­ment néces­saire d’une société qui refuse d’être régie par la cor­rup­tion.

* G. Masssiah est membre du Centre d’études et d’initiatives de soli­da­rité inter­na­tio­nale et du Réseau Initiatives Pour un Autre Monde. Le texte a été pré­senté à l’université popu­laire des NCS, 16 août 2013. La pré­sen­ta­tion inclut des extraits d’un article paru dans la Revue de l’IRIS, « Argent des dic­ta­teurs, cor­rup­tion et néo­li­bé­ra­lisme » n°85, prin­temps 2012.

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