Copenhague montre l’impasse : Les coûts des impacts des changements climatiques

Mis en ligne le 22 mars 2010

par Harvey L. Mead

Avis

Ce texte consti­tue une ver­sion pré­li­mi­naire et incom­plète d’une éven­tuelle fiche cou­vrant les impacts de notre consom­ma­tion d’énergie dans le calcul d’un Indice de pro­grès véri­table (IPV) pour le Québec dont l’élaboration est en cours. Elle fera partie d’une série de fiches tou­chant l’ensemble des sec­teurs du déve­lop­pe­ment au Québec. Le dos­sier est pré­senté ici dans une forme qui permet une lec­ture indé­pen­dante de cet objec­tif plus global, tout en four­nis­sant le contexte et les orien­ta­tions de ce tra­vail.

L’IPV est un indice syn­thé­tique éla­boré depuis vingt ans par les « éco­no­mistes éco­lo­giques » ; ceux-ci insistent sur le fait que toute acti­vité éco­no­mique est fondée sur le milieu natu­rel, soit en termes de res­sources, soit en termes de puits pour les rejets soit comme cadre pour l’ensemble de l’activité humaine via les sys­tèmes géo­phy­si­co­chi­miques qui régissent la vie sur la pla­nète. L’objectif prin­ci­pal de l’IPV est de four­nir un cor­rec­tif au PIB lorsque ce der­nier est uti­lisé – c’est le cas géné­ra­le­ment – comme indice de déve­lop­pe­ment et de « pro­grès ».

L’IPV part des dépenses per­son­nelles, la partie la plus impor­tante du PIB, pour ensuite effec­tuer (i) des sous­trac­tions pour tenir compte des impacts néga­tifs du déve­lop­pe­ment en matière sociale et envi­ron­ne­men­tale et (ii) des ajouts pour tenir compte de contri­bu­tions au déve­lop­pe­ment qui ne figurent pas dans le PIB. Des exemples des pre­miers sont la pol­lu­tion de tous genres et l’épuisement de res­sources non renou­ve­lables, des deuxièmes le tra­vail non rému­néré et le béné­vo­lat. Tous ces cal­culs sont faits en termes moné­taires, pour rendre pos­sible et directe la cor­rec­tion du PIB.

L’approche consti­tue une recon­nais­sance que le « bien-être » de la popu­la­tion peut être asso­cié, dans un pre­mier temps, à leur accès à des biens maté­riels et à des ser­vices four­nis par les acti­vi­tés éco­no­miques, mais une recon­nais­sance en même temps que cet accès com­porte des coûts. Les sous­trac­tions effec­tuées dans le calcul de l’IPV ajoutent au bilan les coûts des impacts de ces acti­vi­tés, soit les pas­sifs que tout bilan qui se res­pecte devrait inclure. La plu­part des IPV cal­cu­lés à ce jour montrent un « déve­lop­pe­ment » pen­dant les der­nières décen­nies dont les béné­fices sont beau­coup moindres que ce qui est sug­géré par le PIB. Un pla­fon­ne­ment dans la pro­gres­sion de ce déve­lop­pe­ment est éga­le­ment constaté à partir des années 1970.

La publi­ca­tion de l’IPV pour les États-Unis en 2006 four­nit une vue glo­bale des tra­vaux impli­qués dans cet indice syn­thé­tique global. Voir

http://​www​.rpro​gress​.org/​s​u​s​t​a​inabi…

Copenhague montre l’impasse : Les coûts des impacts des chan­ge­ments cli­ma­tiques et l’évaluation qui s’impose pour le Québec

Harvey L. Mead

PRÉLIMINAIRE

Table des matières

Résumé

Constats

Introduction

1. Une pre­mière approxi­ma­tion des coûts occa­sion­nés par les émis­sions qué­bé­coises de GES

2. Un por­trait de la situa­tion au Québec en matière d’émissions de GES

3. Une deuxième approxi­ma­tion des coûts des émis­sions qué­bé­coises de GES

4. Des pro­jec­tions pour les émis­sions cumu­la­tives pour la période 2006-2012

5. Les impli­ca­tions d’une prise en compte des coûts des émis­sions pour les poli­tiques gou­ver­ne­men­tales

6. Copenhague : Des pro­jec­tions concer­nant les émis­sions cumu­la­tives pour la période 2012-2020 et leurs coûts

7. Les coûts inhé­rents dans les déci­sions pour l’avenir : une dette éco­lo­gique monstre

Fiche tech­nique : Les coûts des émis­sions de GES aujourd’hui, pour Kyoto, pour Copenhague

Résumé

Les coûts des exter­na­li­tés asso­ciées à nos acti­vi­tés éco­no­miques ne sont pas pris en compte par le pro­duit inté­rieur brut (PIB), l’indicateur phare de ces acti­vi­tés. Par ailleurs, cet indi­ca­teur est régu­liè­re­ment uti­lisé comme indi­ca­teur du déve­lop­pe­ment lui-même, alors qu’il n’est pas conçu pour cela et il com­porte des lacunes majeures lorsqu’il est uti­lisé à cette fin. Il importe d’établir les coûts des exter­na­li­tés et de les inclure dans notre éva­lua­tion du pro­grès.

Les coûts des chan­ge­ments cli­ma­tiques repré­sentent une exter­na­lité qui menace actuel­le­ment les éco­no­mies des pays riches, et une restruc­tu­ra­tion de ces éco­no­mies semble néces­saire pour faire face aux défis. L’échec appré­hendé de la confé­rence de Copenhague consti­tue une occa­sion de cor­ri­ger les ana­lyses éco­no­miques en cours depuis main­te­nant près de vingt ans au sujet de ces coûts, depuis le Sommet de Rio.

Une pre­mière éva­lua­tion de ces coûts est faite à partir du calcul de l’Indice de pro­grès véri­table (IPV) pour les États-Unis. Les coûts en 2004 impu­tés aux émis­sions amé­ri­caines selon l’IPV pour les États-Unis sont de 1183 G$US. Suivant cette éva­lua­tion, le coût à impu­ter au Québec, sur la base de son PIB, serait d’environ 23,7 G$ pour les émis­sions cumu­la­tives qué­bé­coises depuis quatre décen­nies. Il s’agit d’une pre­mière esti­ma­tion de ce que le déve­lop­pe­ment du Québec pen­dant les der­nières décen­nies a com­porté en termes de legs éco­lo­gique, de coûts de ses impacts sur le fonc­tion­ne­ment des éco­sys­tèmes pla­né­taires. Il s’agit éga­le­ment d’une esti­ma­tion de la « contri­bu­tion » atten­due du Québec par les pays du G77 en com­pen­sa­tion du frein à leur propre déve­lop­pe­ment que consti­tuent les émis­sions cumu­lées des GES dans l’atmosphère et la néces­sité de réduire dra­ma­ti­que­ment de futures émis­sions.

Pour faire face à ce pro­blème, le Québec a adopté un Plan d’action en 2006 auquel il pré­voit consa­crer cinq mil­liards de dol­lars dans les pro­chaines années. L’intervention du gou­ver­ne­ment dans le cadre du Protocole de Kyoto pré­tend res­pec­ter cette entente, alors que le Québec ne vise pas l’atteinte de son objec­tif dans une seule année des cinq années en cause, soit 2008-2012 ; actuel­le­ment, ses émis­sions sont au-dessus du niveau de 1990. Les inter­ven­tions régu­lières du gou­ver­ne­ment com­portent des dépenses pour les infra­struc­tures rou­tières de la pro­vince qui dépassent lar­ge­ment celles pré­vues pour le Plan d’action, et sug­gèrent des orien­ta­tions inco­hé­rentes face aux défis. Quant aux objec­tifs ciblés à Bali pour l’entente sou­hai­tée à Copenhague, le Québec vise un objec­tif en des­sous du mini­mum pro­posé.

Les émis­sions cumu­la­tives du Québec repré­sentent la base du calcul plus direct du coût qui doit lui être imputé en rela­tion avec les chan­ge­ments cli­ma­tiques, puisque ces émis­sions conti­nuent à exer­cer un impact sur le climat des décen­nies après leur entrée dans l’atmosphère. Elles sont de 2975 mil­lions de tonne (Mt) en 2004, dont 1726 Mt dépassent la capa­cité de la pla­nète à les séques­trer. En se basant sur les émis­sions de GES cumu­lées depuis 1971 et en uti­li­sant le coût de 15 euros (20,55 $) par tonne choisi par Transport Canada, on obtient une deuxième esti­ma­tion pour les coûts totaux des émis­sions qué­bé­coises de GES de 35,5 M$ en 2004, et de près de 39 G$ en 2006.

Pour la période de Kyoto, l’augmentation des émis­sions impu­tables au Québec d’ici 2012 d’environ 300 tonnes métriques accroî­tra d’emblée le coût qui doit lui être imputé d’environ 5 G$, pour une « dette éco­lo­gique » du Québec d’environ 45 G$ en 2012. Il s’agit d’une esti­ma­tion des mon­tants qui devraient plutôt être consa­crés à éviter ces émis­sions addi­tion­nelles, pour éviter leurs coûts.

Les ana­lyses faites par le Québec pour pré­pa­rer sa réponse aux défis pour la période post-Kyoto portent sur les impacts des inter­ven­tions pos­sibles sur son éco­no­mie. Ces ana­lyses sont effec­tuées sans tenir compte des coûts qui doivent être asso­ciés à une déci­sion de ne pas agir, ceux qui viennent des impacts des émis­sions cumu­la­tives deve­nant de plus en plus impor­tants avec les années. Le résul­tat est que les gestes pro­po­sés, sur le plan éco­no­mique, n’ont aucune rela­tion pro­por­tion­nelle avec les impacts des chan­ge­ments cli­ma­tiques qui sont de plus en plus pré­vi­sibles. Ces coûts, envi­ron 15 % du PIB, sont du même ordre de gran­deur que ceux assu­més pour essayer d’éviter la réces­sion de 2008-2009. C’est cela l’impasse que montre Copenhague. Il n’est pas envi­sa­geable que nos diri­geants – pas plus que les « contri­buables » – confrontent la réa­lité, même dans un esprit de pré­cau­tion, tel­le­ment cette réa­lité est hal­lu­ci­nante et met en ques­tion le modèle éco­no­mique actuel.

Le por­trait de la situa­tion à laquelle la confé­rence de Copenhague fait face est une aug­men­ta­tion de plus en plus impor­tante des émis­sions cumu­la­tives, presque sans lien avec les objec­tifs pré­sen­te­ment ciblés. Avec des varia­tions, tous les scé­na­rios envi­sa­gés pour Copenhague, en termes des émis­sions qu’ils per­met­traient, dépassent les 84GG$ en coûts cumu­lés pour le Québec. À peu de chose près, peu importe la déci­sion que le Québec pour­rait prendre, sa dette éco­lo­gique actuelle, d’environ 39 G$, dou­blera dans les dix pro­chaines années avec des émis­sions addi­tion­nelles dont les coûts vien­dront s’ajouter à cette dette. Il est à craindre que la réfé­rence au PIB à ce moment-là sera dépas­sée, les exter­na­li­tés s’apprêtant à s’imposer d’ici là.

L’inertie dans les com­por­te­ments actuels et passés est telle qu’elle l’emporte sur les dis­tinc­tions « fines » inhé­rentes aux dif­fé­rents scé­na­rios débat­tus en vue de Copenhague – pour le Québec, et pour l’ensemble des pays déve­lop­pés. Les craintes des scien­ti­fiques repré­sentent l’expression d’une telle situa­tion : en pre­nant compte des risques inac­cep­tables asso­ciés à l’emballement du sys­tème de régu­la­tion du climat, les mon­tants qui seraient exigés pour com­battre effi­ca­ce­ment et direc­te­ment les chan­ge­ments cli­ma­tiques sont du même ordre, toutes pro­por­tions gar­dées, que ceux mis en œuvre pour com­battre le risque d’une dépres­sion aux États-Unis et en Europe en 2008-2009.

Pour répé­ter la conclu­sion qui doit être tirée des constats pré­sen­tés ici : Copenhague montre l’impasse du modèle éco­no­mique actuel, fondé sur la non-prise en compte des fac­teurs externes, sociaux et envi­ron­ne­men­taux, et sur une crois­sance des acti­vi­tés des mar­chés qui est liée direc­te­ment aux crises que causent actuel­le­ment ces fac­teurs. Il faut une autre « logique éco­no­mique » pour les années à venir, une logique qui tien­dra compte de l’échec du sys­tème actuel. C’est seule­ment dans un tel contexte qu’il est ima­gi­nable que les déci­deurs puissent prendre les déci­sions qui s’imposent face aux mul­tiples crises qui sévissent.

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