Copenhague : le sommet du « Capitalisme Vert »

Par Mis en ligne le 07 décembre 2009
Plus la confé­rence de Copenhague approche, plus il semble évident qu’il s’agira d’un échec. Rien d’étonnant à cela, puisque la com­mu­nauté inter­na­tio­nale s’est enfer­mée dès le pro­to­cole de Kyoto dans des méca­nismes inef­fi­caces et dan­ge­reux, et refuse obs­ti­né­ment d’en sortir. Mais cer­tains mou­ve­ments contes­ta­taires portent éga­le­ment une part de res­pon­sa­bi­lité pour ne pas avoir posé les véri­tables termes des débats.

Depuis les années 1970, toutes les négo­cia­tions inter­na­tio­nales sur l’environnement obéissent à une loi fon­da­men­tale : aucune mesure adop­tée ne doit entra­ver le com­merce mon­dial et la concur­rence. Pour cette raison, les objec­tifs de réduc­tion des gaz à effet de serre adop­tés en 1997 par les pays déve­lop­pés à Kyoto sont déri­soires : 5,2% d’ici fin 2012 par rap­port à l’année de réfé­rence 1990. Or, pour conte­nir le chan­ge­ment cli­ma­tique dans des limites sup­por­tables, il fau­drait divi­ser par deux les rejets mon­diaux avant 2050.

Rideau de fumée

L’effondrement des éco­no­mies d’Europe de l’Est per­met­tra peut-être d’atteindre l’objectif de Kyoto. Mais ce résul­tat est un véri­table rideau de fumée. En effet, les émis­sions des pays riches sur la période ont pro­gressé de 12,8%. Surtout, les émis­sions mon­diales, pays émer­gents inclus, ont bondi d’au moins 25% entre 1997 et 2006. Logique, puisque les pays occi­den­taux sont en phase de dés­in­dus­tria­li­sa­tion, la pro­duc­tion étant dépla­cée dans les pays à bas coût de main d’œuvre et sans régle­men­ta­tion envi­ron­ne­men­tale grâce aux poli­tiques de libre-échange de l’Organisation mon­diale du com­merce (OMC) et de l’Union européenne.

Pour faire sem­blant d’agir, les États ont décidé à Kyoto de créer un marché des droits à pol­luer pour contrô­ler les gaz à effet de serre. Ils ont donc donné aux entre­prises des quotas d’émission comme on donne des quotas de pêche, et ouvert une Bourse du car­bone où ces quotas peuvent s’acheter et se vendre. Les acteurs de la finance se sont pré­ci­pi­tés sur ce nou­veau marché por­teur, et y spé­culent hon­teu­se­ment. En quelques années, les fonds d’investissement spé­cia­li­sés dans le com­merce des droits à pol­luer se sont mul­ti­pliés, les mar­chés à terme ont gonflé, et des pro­duits déri­vés sont appa­rus, repro­dui­sant presque à l’identique le scé­na­rio qui a conduit à la crise de sep­tembre 2008 sur le marché des « subprimes ».

Le bilan de Kyoto est déplorable

Le bilan de Kyoto a beau être déplo­rable, les négo­cia­tions en cours s’inscrivent dans l’exacte conti­nuité. Le marché du car­bone sera conforté, puisqu’on y intè­grera pro­gres­si­ve­ment la ges­tion des forêts, l’agriculture, le trans­port… Il est tout sim­ple­ment amené à deve­nir d’ici trois ou quatre ans le pre­mier marché au monde ! Les pro­chains objec­tifs chif­frés de réduc­tion font couler beau­coup d’encre, mais tout indique qu’ils seront bien en deçà du néces­saire. De toute façon, la contrainte juri­dique qui découle de ce type d’accords est inexis­tante puisqu’il n’est prévu aucune sanc­tion pour les États qui ne tien­draient pas leurs engagements.

Les gou­ver­ne­ments conti­nue­ront par contre à pro­mou­voir le « capi­ta­lisme vert », c’est-à-dire à servir sur un pla­teau les pro­fits des tech­no­lo­gies fai­ble­ment émet­trices de car­bone aux grandes mul­ti­na­tio­nales. Areva, Suez ou Veolia mettent la main sur les éner­gies renou­ve­lables. Total ou General Electric testent l’enfouissement du dioxyde de car­bone dans d’anciens puits de pétrole ou d’anciens gise­ments de gaz, lar­ge­ment sou­te­nus par les aides publiques. Grâce à la crise envi­ron­ne­men­tale, le capi­ta­lisme est en train de vivre une seconde jeu­nesse. Et rien de tel que l’argument du climat pour faire tout accep­ter au public, sans le moindre débat de fond.

Ambigüités des mou­ve­ments éco­lo­gistes et altermondialistes

Malheureusement, les mou­ve­ments éco­lo­gistes et alter­mon­dia­listes iront à Copenhague avec des mots d’ordre vagues. Ils récla­me­ront des enga­ge­ments de réduc­tion des gaz à effet de serre élevés et des trans­ferts de fonds vers les pays pauvres pour l’adaptation aux modi­fi­ca­tions du climat. De bonnes inten­tions, mais qui oublient l’enjeu majeur : celui du libre-échange et de son corol­laire, le pro­duc­ti­visme. Que per­sonne ne fasse le lien entre les négo­cia­tions de l’OMC, qui étendent la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, et celles sur le climat, qui pré­servent les acquis du libre-échange, est tout à fait regrettable.

Pourtant, dix ans après le contre-sommet alter­mon­dia­liste de Seattle, l’occasion est belle de dépas­ser le procès de la mon­dia­li­sa­tion pour énon­cer des reven­di­ca­tions concrètes et radi­cales. D’une part, il faut abso­lu­ment fermer la Bourse du car­bone, qui nous pré­pare le pro­chain krach finan­cier et pri­va­tise de façon scan­da­leuse les res­sources natu­relles. D’autre part, il faut régu­ler le com­merce inter­na­tio­nal en créant des normes, des inter­dic­tions, des taxes aux fron­tières basées sur des cri­tères sociaux et envi­ron­ne­men­taux. Enfin, pour ne pas péna­li­ser les popu­la­tions des pays à bas coût de main d’œuvre, cette régu­la­tion doit s’accompagner de mesures exem­plaires de soli­da­rité inter­na­tio­nale : annu­la­tion de la dette, recon­nais­sance et rem­bour­se­ment de la dette éco­lo­gique par les pays du Nord, créa­tion d’un statut de réfu­gié climatique.

Voilà le pre­mier pas à faire pour casser le chan­tage aux délo­ca­li­sa­tions pra­ti­qué par les grandes firmes, amor­cer une relo­ca­li­sa­tion et une muta­tion éco­lo­gique de l’économie et, au final, impo­ser une sérieuse redis­tri­bu­tion des richesses. Bien-sûr, l’OMC et l’Union euro­péenne condam­ne­ront ces ini­tia­tives. Il faudra donc passer outre.

Aurélien Bernier
secré­taire natio­nal du Mouvement poli­tique d’éducation popu­laire (M’PEP)
auteur du livre « Le climat, otage de la finance », 2008, Mille-et-une-nuits

Cette tri­bune a été publiée dans le n° 188 de L’Humanité Dimanche


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