Copenhague : douze journées pour passer de l’espoir à la désillusion

Par , , Mis en ligne le 20 décembre 2009

Copenhague, envoyés spéciaux

Lundi 7 décembre. La 15e Conférence des par­ties (COP15) de la Convention-cadre des Nations unies sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques (CCNUCC) débute dans une atmo­sphère plutôt opti­miste. 45000 per­sonnes ont été accré­di­tées : l’attente est énorme, mais l’énergie semble là.

Mardi 8. Premier déra­page de la pré­si­dence danoise : son projet d’accord, dévoilé par The Guardian, met le feu au groupe des pays en déve­lop­pe­ment, le G-77, qui accuse le Danemark de « manque de trans­pa­rence » et de par­tia­lité en faveur des Etats-Unis. La bataille des textes commence.

Samedi 12. L’événement se passe à l’extérieur du Bella Center : plu­sieurs dizaines de mil­liers de per­sonnes défilent dans les rues de Copenhague pour récla­mer des diri­geants un accord ambi­tieux. « Il n’y a pas de plan B », « Changer le sys­tème, pas le climat », sont les prin­ci­paux slo­gans. Par ailleurs, la Chine s’insurge contre l’absence de men­tion de la réunion du pro­to­cole de Kyoto sur les affiches offi­cielles de la confé­rence. Celles-ci ne signalent que la COP 15 et ne fait pas men­tion de la CMP 5 (confé­rence des par­ties du pro­to­cole de Kyoto). Ce signal aurait dû être pris davan­tage au sérieux : l’avenir du pro­to­cole de Kyoto va être au cœur des affron­te­ments des jours suivants.

Dimanche 13. La pré­si­dente de la confé­rence, Connie Hedegaard, a fait venir de façon anti­ci­pée à Copenhague quelques ministres des dif­fé­rents conti­nents, qu’elle réunit à huis clos dans un hôtel. L’initiative est mal vécue par les négo­cia­teurs, qui se sentent court-cir­cui­tés. Entre l’initiative poli­tique dont elle doit faire preuve et le res­pect de la pro­cé­dure de la négo­cia­tion inter­na­tio­nale, la pré­si­dence ne trouve pas le bon tempo.

Lundi 14. Le malaise et la défiance s’installent. Le groupe des pays afri­cains fait le siège du bureau de la pré­si­dence pour exiger que celle-ci réin­tègre dans la dis­cus­sion le texte sur le pro­to­cole de Kyoto, qu’elle avait tenté d’écarter. Pour ces pays, ce texte est la seule garan­tie que les pays déve­lop­pés auront des enga­ge­ments contrai­gnants. Après plu­sieurs heures d’interruption de séance, Connie Hedegaard donne suite à cette demande.

Mardi 15. Ban Ki-moon, secré­taire géné­ral de l’ONU, ouvre la ses­sion minis­té­rielle. Un parfum d’échec traîne déjà dans les cou­loirs du Bella Center. Les inci­dents de pro­cé­dure se mul­ti­plient, les dis­cus­sions n’ont pas com­mencé sur le fond. Mme Hedegaard l’admet : « Nous pou­vons échouer. »

Mercredi 16. Les orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales (ONG), qui ont contri­bué, avec les scien­ti­fiques, à faire de cette confé­rence un évé­ne­ment mon­dial, com­mencent à en être exclues. Le secré­ta­riat réduit dras­ti­que­ment le nombre d’accréditations, autant pour faire de la place aux délé­ga­tions pré­si­den­tielles que par crainte des mani­fes­ta­tions. De 20 000 repré­sen­tants d’ONG accré­di­tés, on pas­sera à 90 le ven­dredi. La course aux badges com­mence : cer­tains gou­ver­ne­ments font entrer dis­crè­te­ment des ONG dans leur délé­ga­tion. Les ministres s’exaspèrent : le temps file et ils n’ont tou­jours pas de texte à négo­cier. Les pre­miers chefs d’Etat arrivent.

Jeudi 17. En début d’après midi, le Danemark se résout à donner aux ministres des 193 pays deux textes truf­fés de cro­chets, pré­pa­rés par les négo­cia­teurs tech­niques. « Tenez-vous bien et atten­tion à la fer­me­ture des por­tières, la voi­ture repart », clai­ronne impru­dem­ment Yvo de Boer, le secré­taire de la CCNUCC. Les chefs d’Etat com­mencent à prendre la parole à la tri­bune. Quand vient son tour, Nicolas Sarkozy demande une réunion d’urgence d’un groupe de pays repré­sen­ta­tifs chargé de for­mu­ler, sous forme de décla­ra­tion poli­tique, les bases d’un accord. La demande, faite éga­le­ment par l’Union euro­péenne, est accep­tée. La réunion a lieu à 23 heures, au Bella Center, après un dîner chez la reine du Danemark. Vingt-six pays sont rete­nus pour com­po­ser ce groupe. Leurs repré­sen­tants tra­vaillent toute la nuit pour rédi­ger un brouillon d’accord. Mais les dis­sen­sions sont trop fortes pour y parvenir.

Vendredi 18. Les chefs d’Etat et de gou­ver­ne­ment, enfer­més dans une salle au pre­mier étage du Bella Center, « draftent » eux-mêmes le projet d’accord. Plusieurs ver­sions défilent. A chaque fois, le texte se vide un peu plus de sa sub­stance. L’affrontement entre les Etats-Unis et la Chine domine les échanges, régu­liè­re­ment sus­pen­dus. En fin d’après-midi, la Chine orga­nise une réunion avec l’Inde et le Brésil, réunion à laquelle – selon les ver­sions – Barack Obama s’invite ou est invité. C’est là qu’aurait été trouvé un com­pro­mis sur le contrôle des enga­ge­ments cli­ma­tiques qu’exigent les Etats-Unis.

Il est envi­ron 21 heures, les prin­ci­paux points de la décla­ra­tion sont réglés. Les chefs d’Etat s’en vont. Vers 22heures, Barack Obama annonce qu’un accord « signi­fi­ca­tif » a été trouvé. Pourtant le texte n’est tou­jours pas finalisé.

Samedi 19. A 3 heures du matin, une ver­sion défi­ni­tive du texte est pré­sen­tée « pour infor­ma­tion » à la séance plé­nière de la CCNUCC. Une audience hou­leuse débute, un cer­tain nombre de pays contes­tant la légi­ti­mité de texte, au statut incer­tain. A 9 heures, il est acquis que la décla­ra­tion ne pour­rait être accep­tée par consen­sus, et donc deve­nir une déci­sion de la convention.

Laurence Caramel et Hervé Kempf


La négociation accouche d’un texte sans ambition

Copenhague, envoyés spéciaux

Il aura fallu deux jours de dis­cus­sions intenses et directes entre vingt-sept chefs d’Etat ou de gou­ver­ne­ment pour par­ve­nir à un texte au statut juri­dique flou, dit « Accord de Copenhague ». Cette décla­ra­tion de trois pages n’était même pas, samedi 19 décembre en début de mati­née, for­mel­le­ment adop­tée par l’ensemble des par­ti­ci­pants à la confé­rence sur le climat de Copenhague.

Son contenu est loin d’être à la hau­teur des attentes que la confé­rence avait sou­le­vées : s’il affirme la néces­sité de limi­ter le réchauf­fe­ment pla­né­taire à 2°C par rap­port à l’ère pré­in­dus­trielle, le texte ne com­porte aucun enga­ge­ment chif­fré de réduc­tion des émis­sions de gaz à effet de serre, se conten­tant de prôner la « coopé­ra­tion » pour atteindre un pic des émis­sions « aussi tôt que pos­sible ». L’accord fixe le « but de mobi­li­ser 100 mil­liards de dol­lars par an en 2020 », ce qui est loin­tain et ne crée aucune obli­ga­tion. Quant au pro­to­cole de Kyoto, qui engage les pays signa­taires à réduire leurs émis­sions de gaz à effet de serre d’au moins 5 % sur la période 2008-2012 par rap­port à leur niveau de 1990, il n’est men­tionné qu’accessoirement et sans que soit envi­sa­gée sa pro­ro­ga­tion au-delà de 2012.

Les quelques 120 chefs d’Etat et de gou­ver­ne­ment venus à Copenhague ne sont donc pas ren­trés chez eux les mains tota­le­ment vides. Un échec com­plet a été évité et un texte de com­pro­mis a été péni­ble­ment adopté. Mais c’est un résul­tat sans gloire, dont per­sonne ne pourra se vanter auprès de son opi­nion publique, qui épargne toute contrainte forte aux Etats-Unis et aux grands pays émer­gents, et qui laisse les pays pauvres presque aussi dému­nis qu’au début de la conférence.

PRESQUE AUCUNE OBLIGATION

Quelques points posi­tifs res­sortent cepen­dant. D’abord, l’accord pré­voit un finan­ce­ment à brève échéance de 30 mil­liards de dol­lars (21milliards d’euros) pour aider les pays pauvres et valide le méca­nisme de lutte contre la défo­res­ta­tion REDD-Plus (pour Reducing Emissions from Deforestation and Degradation)

Surtout, il pré­voit que les pays com­mu­ni­que­ront « tous les deux ans » les actions de réduc­tion des émis­sions qu’ils entre­prennent. On peut consi­dé­rer que ce point cor­res­pond à un pre­mier pas des pays du Sud – notam­ment des émer­gents – vers une par­ti­ci­pa­tion à un régime géné­ral de réduc­tion des émis­sions, mais sur une base uni­que­ment volon­taire et sans que ces actions puissent être sujettes à une véri­fi­ca­tion internationale.

Ce prin­cipe de la véri­fi­ca­tion, sou­haité par les Etats-Unis, a été com­battu par la Chine, qui consi­dère qu’il porte atteinte à sa sou­ve­rai­neté. Elle a obtenu gain de cause. En échange, le faible niveau des enga­ge­ments des Etats-Unis n’a pas réel­le­ment discuté.

LA CONFÉRENCE « PREND NOTE » DE L’ACCORD

Le texte enté­rine le fait que chaque pays fera ce qu’il voudra, sans sanc­tion ni presque aucune obli­ga­tion (sinon une infor­ma­tion tous les deux ans). Il aban­donne la phi­lo­so­phie du pro­to­cole de Kyoto, qui posait une contrainte de réduc­tion des émis­sions de gaz à effet de serre à ses par­ti­ci­pants. Négocié dans sa ver­sion finale sur­tout entre la Chine et les Etats-Unis, l’accord consacre la mar­gi­na­li­sa­tion de l’Union euro­péenne. Mais le niveau géné­ral d’exigence est dras­ti­que­ment revu à la baisse, et la concer­ta­tion inter­na­tio­nale réduite au minimum.

Cet accord de Copenhague sou­lève aussi de nom­breux pro­blèmes juri­diques. Il n’est pas signé et n’a pas carac­tère de traité. Citant à plu­sieurs reprises des méca­nismes de la Convention-cadre des Nations unies sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques (CCNUCC), il devrait res­pec­ter les règles de celle-ci, notam­ment une adop­tion à l’unanimité.

Le pre­mier ministre danois Lars Loekke Rasmussen, pré­sident de la confé­rence de Copenhague, a com­mu­ni­qué le texte à l’assemblée, à 3 heures du matin, samedi. Mais une vive dis­cus­sion a suivi : plu­sieurs pays ont cri­ti­qué la fai­blesse du texte.

Dans la confu­sion, les négo­cia­tions se sont ache­vées par une pirouette diplo­ma­tique. La confé­rence des Nations unies « prend note » de l’accord de Copenhague, mais ne l’entérine pas. Une liste men­tion­nera les pays favo­rables et les pays oppo­sés à cet accord. Selon Alden Meyer, direc­teur de l’Union of concer­ned scien­tists cité par l’AFP, le fait de « prendre note » « donne un statut légal suf­fi­sant pour rendre l’accord opé­ra­tion­nel sans avoir besoin de l’approbation des par­ties ». Cette expres­sion per­met­trait de déblo­quer les fonds évo­qués par l’accord, sans qu’il soit pour autant accepté par toutes les par­ties. Selon la BBC, les impli­ca­tions de l’accord ne sont pas encore connues.

Une déci­sion qui com­plique une machi­ne­rie diplo­ma­tique déjà pas­sa­ble­ment com­plexe. Les chefs d’Etat et du gou­ver­ne­ment ont peut-être sauvé la face, mais pas le climat.

Laurence Caramel et Hervé Kempf


Copenhague : « Une régression par rapport à Kyoto »

L’impression d’un accord adopté à la sau­vette. C’est le sen­ti­ment qui se déga­geait, ven­dredi 18 décembre, à la fin de la confé­rence sur le climat à Copenhague. Cet accord, rendu public vers 22 heures, a été jugé comme un « fiasco » et un « nau­fra­ger évol­tant » par les ONG. Même Barack Obama l’a jugé « insuf­fi­sant ». Quant à l’UE, elle l’a trouvé « en des­sous de nos ambi­tions ». Immédiatement après sa publi­ca­tion, les prin­ci­paux chefs d’Etat ont quitté la capi­tale danoise. « Ils ont trans­formé cette confé­rence en show, a jugé Yannick Jadot, député euro­péen (Europe Ecologie). Ils n’ont même pas assumé publi­que­ment, en plé­nière, leur échec. »

L’accord, qui tient en cinq pages, a évolué à de nom­breuses reprises au cours de la jour­née. « Mais c’est le pire de la jour­née qui a été retenu, a estimé Pascal Husting, direc­teur géné­ral de Greenpeace France. On va droit dans le mur. »

L’accord, non contrai­gnant, pré­voit de limi­ter le réchauf­fe­ment pla­né­taire en-des­sous de 2 °C. Un point posi­tif pour Bernard Bigras, député du Parlement cana­dien pour le bloc qué­bé­cois.« C’est très impor­tant que cette limi­ta­tion soit ins­crite dans le texte. Il faut se rap­pe­ler qu’à Potsdam et Bali, ce n’était qu’un élé­ment de bas de page. »

Concernant les réduc­tions de gaz à effet de serre, l’accord ne fixe pas d’objectifs à l’horizon 2050. Ce qu’a regretté le pré­sident Sarkozy lors de sa confé­rence de presse. Quant aux objec­tifs à 2020, l’accord pré­cise qu’ils ne seront donnés qu’en jan­vier. « C’est un open-bar, s’énerve Pascal Husting, de Greenpeace. Chaque pays indus­tria­lisé met ses objec­tifs sur la table. » En revanche, Abyd Karmali, qui tra­vaille sur le marché car­bone de la Bank of America à Londres, relève des aspects posi­tifs : « Ce texte est inté­res­sant car il inclut des enga­ge­ments de réduc­tion de gaz à effet de serre volon­taires pour onze pays en voie de déve­lop­pe­ment dont le Brésil, l’Inde et la Chine. »

Cent mil­liards de dol­lars (69,7 mil­liards d’euros) par an ont enfin été promis aux pays en déve­lop­pe­ment à comp­ter de 2020. Une somme que Narayan Bhakta Shrrestha, de la délé­ga­tion népa­laise, juge déce­vante. « Nous atten­dions plus. Cette somme n’est pas à la hau­teur à des enjeux du réchauf­fe­ment cli­ma­tique que des pays, comme le Népal, doivent affron­ter. Nous espé­rions éga­le­ment un méca­nisme éco­no­mique plus clair pour per­mettre aux pays en voie de déve­lop­pe­ment d’avoir accès aux tech­no­lo­gies pour lutter contre le chan­ge­ment climatique. »

Peu sont confiants sur le fait de par­ve­nir en 2010 à trans­for­mer cet accord en traité léga­le­ment contrai­gnant. Même Obama a admis que ce serait « très dif­fi­cile » à conclure et pren­drait du temps. « Nous nous atten­dions à plus : à un accord contrai­gnant avec des enga­ge­ments chif­frés pour les pays déve­lop­pés. Nous sommes déçus », ajoute Narayan Bhakta Shrrestha. « On ne voit pas com­ment cet accord, qui ne va pas plus loin qu’une bro­chure de pub, sera tra­duit en un traité, juge de son côté Pascal Husting. C’est une régres­sion par rap­port à Kyoto. »

« Nous n’avions pas d’autres choix que d’accepter cet accord. Même si ce n’est pas de gaîté de cœur, nous ne pou­vons pas nous per­mettre de perdre une occa­sion », expli­quait juste après l’annonce de l’accord, Narayan Bhakta Shrrestha, de la délé­ga­tion népa­laise. Une opi­nion que ne par­tage pas le délé­gué sou­da­nais Lumumba Stanislas Dia-Ping, repré­sen­tant des pays du G77. « C’est l’accord avec l’ambition la plus basse que l’on pou­vait ima­gi­ner, a-t-il déclaré en salle de presse. Pour l’instant, l’accord est une simple idée. Si un seul pays refuse ce texte, il n’y aura pas d’accord. La partie n’est pas finie… Nous pen­sons qu’il est encore pos­sible de cor­ri­ger tout ça par la négo­cia­tion dans les 6 ou 12 mois à venir. » Les paris sont lancés.

Raphaëlle Besse Desmoulières

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CARAMEL LaurenceKEMPF HervéBESSE DESMOULIERE Raphalle

Article paru dans le Monde, édi­tion du 20.12.09. LE MONDE | 19.12.09 | 09h50 • Mis à jour le 19.12.09 | 09h50


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