Contrer le capital des monopoles : Des programmes audacieux pour la gauche radicale

Par Mis en ligne le 26 novembre 2011

Dans un monde marqué par les offen­sives du capi­tal des mono­poles (voir l’article : « La gauche radi­cale face au capi­ta­lisme en faillite« , dans cette édi­tion), Samir Amin estime que « les stra­té­gies défen­sives de résis­tance sont inef­fi­caces, appe­lées à être tou­jours fina­le­ment vain­cues ». Pour lui, « les tra­vailleurs et les peuples doivent déve­lop­per des stra­té­gies qui leur per­mettent de passer à l’offensive ». Il en indique les pistes.

J’organiserai les pro­po­si­tions géné­rales qui suivent dans trois rubriques :

  • socia­li­ser la pro­priété de mono­poles ;
  • dé-finan­cia­ri­ser la ges­tion de l’économie ;
  • dé-mon­dia­li­ser les rap­ports inter­na­tio­naux.

SOCIALISER LA PROPRIETE DES MONOPOLES

L’efficacité de la réponse alter­na­tive néces­saire exige la remise en cause du prin­cipe même de la pro­priété privée du capi­tal des mono­poles. Proposer de « régu­ler » les opé­ra­tions finan­cières, de res­ti­tuer aux mar­chés leur « trans­pa­rence » pour per­mettre aux « anti­ci­pa­tions des agents » d’être « ration­nelles », défi­nir les termes d’un consen­sus sur ces réformes, sans abolir la pro­priété privée des mono­poles, ce n’est rien d’autre que jeter de la poudre aux yeux des publics naïfs. Car on invite alors les mono­poles eux-mêmes à « gérer » ces réformes, contre leur inté­rêt propre, en igno­rant qu’ils conservent mille et un moyens d’en contour­ner les objec­tifs.

L’objectif du projet alter­na­tif doit être d’inverser la direc­tion de l’évolution sociale (du désordre social) pro­duite par les stra­té­gies des mono­poles, d’assurer l’emploi maxi­mal et de le sta­bi­li­ser, de garan­tir des salaires conve­nables en crois­sance paral­lèle à celle de la pro­duc­ti­vité du tra­vail social. Cet objec­tif est tout sim­ple­ment impos­sible sans expro­prier le pou­voir des mono­poles.

Le « logi­ciel des théo­ri­ciens de l’économie » doit être recons­truit (comme l’écrit François Morin). Car l’absurde et impos­sible théo­rie éco­no­mique des « anti­ci­pa­tions » expulse la démo­cra­tie de la ges­tion de la déci­sion éco­no­mique. Avoir de l’audace, c’est ici refor­mu­ler dans la pers­pec­tive radi­cale exigée les réformes de l’enseignement, non seule­ment pour la for­ma­tion des éco­no­mistes, mais éga­le­ment pour celle de tous ceux appe­lés à occu­per des fonc­tions de cadres.

Les mono­poles sont des ensembles ins­ti­tu­tion­nels qui doivent être gérés selon les prin­cipes de la démo­cra­tie, en conflit fron­tal avec ceux qui sacra­lisent la pro­priété privée. Bien que l’expression de « biens com­muns », importé du monde anglo-saxon, soit par elle-même tou­jours ambigüe parce que décon­nec­tée du débat sur le sens des conflits sociaux (le lan­gage anglo-saxon veut igno­rer déli­bé­ré­ment la réa­lité des classes sociales), on pour­rait à la rigueur l’invoquer ici en qua­li­fiant les mono­poles pré­ci­sé­ment de « biens com­muns ».

L’abolition de la pro­priété privée des mono­poles passe par leur natio­na­li­sa­tion. Cette pre­mière mesure juri­dique est incon­tour­nable. Mais l’audace consiste ici à pro­po­ser des plans de socia­li­sa­tion de la ges­tion des mono­poles natio­na­li­sés et à pro­mou­voir des luttes sociales démo­cra­tiques qui engagent sur cette longue route.

Je don­ne­rai ici un exemple concret de ce que pour­raient être ces plans de socia­li­sa­tion.

Les agri­cul­teurs « capi­ta­listes » (ceux des pays capi­ta­listes déve­lop­pés) comme les agri­cul­teurs « pay­sans » (en majo­rité au Sud) sont tous pri­son­niers en amont des mono­poles qui leur four­nissent les intrants et le crédit, en aval de ceux dont ils dépendent pour la trans­for­ma­tion, le trans­port et la com­mer­cia­li­sa­tion de leurs pro­duits. De ce fait ils ne dis­posent d’aucune auto­no­mie réelle dans la prise de leurs « déci­sions ». De sur­croit les gains de pro­duc­ti­vité qu’ils réa­lisent sont pompés par les mono­poles qui les réduisent au statut de « sous trai­tants » de fait. Quelle alter­na­tive ?

Il fau­drait, pour cela sub­sti­tuer aux mono­poles concer­nés des ins­ti­tu­tions publiques dont une loi cadre fixe­rait le mode de consti­tu­tion des direc­toires. Ceux-ci seraient consti­tués par des repré­sen­tants : des pay­sans (les inté­res­sés prin­ci­paux), des unités d’amont (usines de fabri­ca­tion des intrants, banques) et d’aval (indus­tries agro-ali­men­taires, chaînes de dis­tri­bu­tion), des consom­ma­teurs, des pou­voirs locaux (inté­res­sés par l’environnement natu­rel et social – écoles, hôpi­taux, urba­nisme et loge­ments, trans­ports), de l’Etat (les citoyens).

Les repré­sen­tants des com­po­santes énu­mé­rés ici seraient eux-mêmes choi­sis selon des pro­cé­dures cohé­rentes avec leur mode propre de ges­tion socia­li­sée, puisque par exemple les unités de pro­duc­tion d’intrants seraient elles mêmes gérées par des direc­toires com­po­sites asso­ciant les tra­vailleurs direc­te­ment employés par les unités concer­nées, ceux qui sont employés par des unités de sous-trai­tance etc. On devrait conce­voir ces construc­tions par des for­mules qui asso­cient les cadres de ges­tion à chacun de ces niveaux, comme les centres de recherche scien­ti­fique et tech­no­lo­gique indé­pen­dants et appro­priés. On pour­rait même conce­voir une repré­sen­ta­tion des four­nis­seurs de capi­taux (les « petits action­naires ») héri­tés de la natio­na­li­sa­tion, si on le juge utile.

Il s’agit donc de for­mules ins­ti­tu­tion­nelles beau­coup plus com­plexes que ne le sont celles de « l’autogestion » ou de la « coopé­ra­tive » telles que nous les connais­sons. Il s’agit de for­mules à inven­ter qui per­met­traient l’exercice d’une démo­cra­tie authen­tique dans la ges­tion de l’économie, fondée sur la négo­cia­tion ouverte entre les par­ties pre­nantes. Une for­mule qui asso­cie donc, de façon sys­té­ma­tique, démo­cra­ti­sa­tion de la société et pro­grès social, en contre­point de la réa­lité capi­ta­liste qui dis­so­cie la démo­cra­tie – réduite à la ges­tion for­melle de la poli­tique – des condi­tions sociales – aban­don­nées à ce que le « marché », dominé par le capi­tal des mono­poles, pro­duit. Alors et alors seule­ment on pour­rait parler de trans­pa­rence authen­tique des mar­chés, régu­lés dans ces formes ins­ti­tu­tion­na­li­sées de la ges­tion socia­li­sée.

L’exemple choisi pour­rait paraître mar­gi­nal dans les pays capi­ta­listes déve­lop­pés du fait que les agri­cul­teurs n’y repré­sentent qu’une très faible pro­por­tion des tra­vailleurs (3 à 7 %). Par contre cette ques­tion est cen­trale dans les pays du Sud dont la popu­la­tion rurale res­tera impor­tante encore long­temps. Ici l’accès à la terre, qui doit être garanti à tous (avec la moindre inéga­lité pos­sible dans cet accès) s’inscrit dans les prin­cipes fon­da­men­taux de l’option en faveur d’une agri­cul­ture pay­sanne (je ren­voie ici à mes déve­lop­pe­ments plus four­nis sur la ques­tion). Mais dire « agri­cul­ture pay­sanne » ne doit pas être com­pris comme syno­nyme d’« agri­cul­ture stag­nante » (voire « réserve folk­lo­rique »). Et le pro­grès néces­saire de cette agri­cul­ture pay­sanne exige cer­taines « moder­ni­sa­tions » (même si ce terme est impropre car il sug­gère immé­dia­te­ment à beau­coup la moder­ni­sa­tion par le capi­ta­lisme). Des intrants plus effi­caces, des cré­dits, un écou­le­ment conve­nable des pro­duc­tions sont néces­saires pour donner du sens à l’amélioration de la pro­duc­ti­vité du tra­vail paysan. Les for­mules pro­po­sées pour­suivent l’objectif de per­mettre cette moder­ni­sa­tion par des moyens et dans un esprit « non capi­ta­listes », c’est-à-dire s’inscrivant dans une pers­pec­tive socia­liste.

Evidemment, l’exemple concret choisi ici n’est pas le seul dont il fau­drait ima­gi­ner l’institutionnalisation. Les nationalisations/​socialisations de la ges­tion des mono­poles de l’industrie et des trans­ports, celles des banques et des autres ins­ti­tu­tions finan­cières devraient être ima­gi­nées dans le même esprit, mais en tenant compte, pour la consti­tu­tion de leurs direc­toires, de la spé­ci­fi­cité de leurs fonc­tions éco­no­miques et sociales. Encore une fois ces direc­toires devraient asso­cier les tra­vailleurs de l’entreprise et ceux des sous-trai­tants, les repré­sen­tants des indus­tries d’amont, les banques, les ins­ti­tu­tions de recherche, les consom­ma­teurs, les citoyens.

La nationalisation/​socialisation des mono­poles répond à une exi­gence fon­da­men­tale, qui consti­tue l’axe du défi auquel les tra­vailleurs et les peuples sont confron­tés dans le capi­ta­lisme contem­po­rain des mono­poles géné­ra­li­sés. Elle seule permet de mettre un terme à l’accumulation par dépos­ses­sion qui com­mande la logique de la ges­tion de l’économie par les mono­poles.

L’accumulation domi­née par les mono­poles ne peut en effet se repro­duire qu’à la condi­tion que l’aire sou­mise à la « ges­tion des mar­chés » soit en expan­sion conti­nue. Celle-ci est obte­nue par la pri­va­ti­sa­tion à outrance des ser­vices publics (dépos­ses­sion des citoyens), et de l’accès aux res­sources natu­relles (dépos­ses­sion des peuples). La ponc­tion que la rente des mono­poles opère sur les reve­nus du capi­tal des unités éco­no­miques « indé­pen­dantes » est elle-même une dépos­ses­sion (de capi­ta­listes !) par l’oligarchie finan­cière.

LA DE-FINANCIARISATION : UN MONDE SANS WALL STREET

La nationalisation/​socialisation des mono­poles abolit déjà par elle-même le prin­cipe de la « valeur action­na­riale » imposé par la stra­té­gie de l’accumulation au ser­vice de la rente des mono­poles. Cet objec­tif est essen­tiel pour tout pro­gramme auda­cieux de sortie des ornières dans les­quelles la ges­tion de l’économie contem­po­raine est enli­sée. Sa réa­li­sa­tion coupe l’herbe sous les pieds de la finan­cia­ri­sa­tion de cette ges­tion. Revient-on par là même à cette fameuse « eutha­na­sie des ren­tiers » pré­co­ni­sée par Keynes en son temps ? Pas néces­sai­re­ment et encore moins inté­gra­le­ment.

L’épargne peut être encou­ra­gée par une récom­pense finan­cière, mais à condi­tion d’en défi­nir d’une manière pré­cise les ori­gines (épargne des ménages de tra­vailleurs, des entre­prises, des col­lec­ti­vi­tés) et les condi­tions de leur rému­né­ra­tion. Le dis­cours concer­nant l’épargne macroé­co­no­mique dans la théo­rie éco­no­mique conven­tion­nelle cache en réa­lité l’organisation de l’accès exclu­sif des mono­poles au marché des capi­taux. Sa pré­ten­due « rému­né­ra­tion par les mar­chés » n’est alors rien d’autre que le moyen de garan­tir la crois­sance des rentes de mono­poles.

Bien entendu la nationalisation/​socialisation des mono­poles implique celle des banques, au moins des majeures d’entre elles. Mais la socia­li­sa­tion de leur inter­ven­tion (les « poli­tiques de crédit ») com­porte des spé­ci­fi­ci­tés qui imposent une concep­tion adé­quate dans la consti­tu­tion de leurs direc­toires. La natio­na­li­sa­tion au sens clas­sique du terme impli­quait seule­ment la sub­sti­tu­tion de l’Etat aux conseils d’administration formés par les action­naires privés. Cela per­met­trait déjà, en prin­cipe, la mise en œuvre par les banques des poli­tiques de crédit for­mu­lés par l’Etat ; et cela n’est déjà pas rien. Mais cela ne suffit cer­tai­ne­ment pas dès lors qu’on a pris conscience que la socia­li­sa­tion implique la par­ti­ci­pa­tion directe dans la ges­tion ban­caire des par­te­naires sociaux concer­nés. Bien entendu ici éga­le­ment « l’autogestion » – la ges­tion des banques par leur per­son­nel – n’est pas la for­mule qui répond aux ques­tions posées. Les per­son­nels concer­nés doivent certes être asso­ciés aux déci­sions concer­nant leurs condi­tions de tra­vail, mais guère plus, car ils n’ont rien à dire concer­nant les poli­tiques de crédit à mettre en œuvre.

Si les direc­toires ban­caires doivent asso­cier les inté­rêts – conflic­tuels – de ceux qui four­nissent les cré­dits (les banques) et de ceux qui les reçoivent (les « entre­prises ») la for­mule est à penser concrè­te­ment en rela­tion avec ce que sont ces der­nières et ce qu’elles demandent. Une recom­po­si­tion du sys­tème ban­caire, trop cen­tra­lisé sur­tout depuis que les régu­la­tions finan­cières tra­di­tion­nelles des deux siècles passés ont été aban­don­nées au cours des quatre der­nières décen­nies, s’impose. Il y a là un argu­ment fort pour jus­ti­fier la recons­truc­tion de spé­cia­li­sa­tions ban­caires, selon les des­ti­na­taires de leurs cré­dits et selon la fonc­tion éco­no­mique de ceux-ci (four­ni­ture de liqui­di­tés à court terme, contri­bu­tion au finan­ce­ment des inves­tis­se­ments à moyen et long termes).

On pour­rait alors par exemple conce­voir une « banque de l’agriculture » (ou un ensemble coor­donné de banques de l’agriculture) dont la clien­tèle serait consti­tuée non pas seule­ment par les agri­cul­teurs et les pay­sans mais éga­le­ment par les unités d’intervention en amont et en aval de l’agriculture décrites plus haut. Son direc­toire asso­cie­rait alors d’une part les « ban­quiers » (le per­son­nel diri­geant de la banque, eux-mêmes choi­sis par le direc­toire) et d’autre part les clients (les agri­cul­teurs ou les pay­sans, les unités d’amont et d’aval). On devrait ima­gi­ner d’autres ensembles ban­caires arti­cu­lés sur les sec­teurs indus­triels, dont les direc­toires asso­cie­raient les clien­tèles indus­trielles, les centres de recherche et de tech­no­lo­gies, des ser­vices com­pé­tents dans le domaine du contrôle des effets éco­lo­giques des modes de pro­duc­tion mis en œuvre, garan­tis­sant de ce fait le risque mini­mal (sachant bien qu’aucune action humaine ne com­porte de risque zéro), objet lui-même de débats démo­cra­tiques trans­pa­rents.

La défi­nan­cia­ri­sa­tion de la ges­tion éco­no­mique implique éga­le­ment deux séries de mesures légis­la­tives. Les pre­mières concernent la sup­pres­sion pure et simple des fonds de spé­cu­la­tion (hedge funds), dont un Etat sou­ve­rain peut tou­jours inter­dire les opé­ra­tions sur le ter­ri­toire natio­nal. Les secondes concernent les Fonds de pen­sion, deve­nus d’ailleurs des opé­ra­teurs majeurs dans la finan­cia­ri­sa­tion du sys­tème éco­no­mique. Ces fonds ont été conçus – d’abord aux Etats Unis bien entendu – pour trans­fé­rer aux sala­riés les risques qui nor­ma­le­ment sont encou­rus par le capi­tal et consti­tuent la raison même invo­quée pour légi­ti­mer sa rému­né­ra­tion ! Il s’agit donc d’une opé­ra­tion scan­da­leuse, en contra­dic­tion mani­feste avec le dis­cours idéo­lo­gique de défense du capi­ta­lisme ! Mais cette « inven­tion » convient par­fai­te­ment au déploie­ment des stra­té­gies de l’accumulation domi­née par les mono­poles. Leur abo­li­tion s’impose, au béné­fice de sys­tèmes de retraites par répar­ti­tion, qui, par leur nature même, per­mettent et imposent le débat démo­cra­tique pour la déter­mi­na­tion des mon­tants et durées de coti­sa­tion et des rap­ports entre les mon­tants des pen­sions et les rému­né­ra­tions sala­riales. Ces sys­tèmes ont la voca­tion nor­male, dans une démo­cra­tie res­pec­tueuse des droits sociaux, à être géné­ra­li­sés à tous les tra­vailleurs. Cependant, à la rigueur, et par souci de ne rien « inter­dire » qui soit sou­haité par un groupe d’individus, des retraites com­plé­men­taires servis par des fonds de pen­sion pour­raient être auto­ri­sées.

L’ensemble des mesures de défi­nan­cia­ri­sa­tion sug­gé­rées ici conduisent à une conclu­sion évi­dente : « un monde sans Wall Street », pour reprendre le titre du livre de François Morin, est pos­sible et sou­hai­table.

Dans ce monde la vie éco­no­mique demeure lar­ge­ment régu­lée par le « marché ». Mais il s’agit alors de mar­chés pour la pre­mière fois réel­le­ment trans­pa­rents, régu­lés par la négo­cia­tion démo­cra­tique d’authentiques par­te­naires sociaux (pour la pre­mière fois éga­le­ment ceux-ci ne sont plus des adver­saires comme ils le sont néces­sai­re­ment dans le capi­ta­lisme). Ce qui est aboli, c’est le « marché » finan­cier – opaque par nature – soumis aux exi­gences de sa ges­tion au béné­fice des mono­poles. On pour­rait dis­cu­ter davan­tage pour savoir s’il est utile ou non de « fermer les bourses », les opé­ra­tions de trans­fert éven­tuel des droits de pro­priété tant dans leurs formes pri­vées que dans leurs formes sociales étant conduites « autre­ment », ou si l’on conserve des bourses refon­dées à cette fin. Le sym­bole en tout cas – « un monde sans Wall Street » – conserve toute sa force.

La défi­nan­cia­ri­sa­tion n’implique cer­tai­ne­ment pas l’abolition de la poli­tique macroé­co­no­mique et en par­ti­cu­lier celle de la ges­tion macro du crédit. Tout au contraire elle en réta­blit l’efficacité en la libé­rant de sa sou­mis­sion aux stra­té­gies de maxi­mi­sa­tion de la rente des mono­poles. La res­tau­ra­tion des pou­voirs des banques cen­trales natio­nales, non plus « indé­pen­dantes » mais dépen­dantes à la fois de l’Etat et des mar­chés régu­lés par la négo­cia­tion démo­cra­tique des par­te­naires sociaux, donne à la for­mu­la­tion de la poli­tique macro de crédit toute son effi­ca­cité au ser­vice d’une ges­tion socia­li­sée de l’économie.

Au plan international : la déconnexion

Je repren­drai ici le terme de décon­nexion que j’ai pro­posé il y a déjà un demi siècle, auquel la langue contem­po­raine semble sub­sti­tuer le syno­nyme de « dé-glo­ba­li­sa­tion/dé-mon­dia­li­sa­tion ». Je rap­pelle que je n’ai jamais entendu par décon­nexion un repli autar­cique, mais une inver­sion stra­té­gique dans la vision des rap­ports internes/​externes, en réponse aux exi­gences incon­tour­nables d’un déve­lop­pe­ment auto­cen­tré. La décon­nexion favo­rise la recons­truc­tion d’une mon­dia­li­sa­tion fondée sur la négo­cia­tion, et non la sou­mis­sion aux inté­rêts exclu­sifs des mono­poles impé­ria­listes. Elle favo­rise la réduc­tion des inéga­li­tés inter­na­tio­nales.

La décon­nexion s’impose du fait que les mesures pré­co­ni­sées dans les deux sec­tions qui pré­cèdent ne pour­ront véri­ta­ble­ment jamais être mises en œuvre à l’échelon mon­dial, ni même à celui d’ensembles régio­naux (comme l’Europe). Elles ne peuvent être amor­cées que dans le cadre des Etats/​nations les plus avan­cés par l’ampleur et la radi­ca­lité des luttes sociales et poli­tiques, s’assignant l’objectif de s’engager dans la voie de la socia­li­sa­tion de la ges­tion de leur éco­no­mie.

L’impérialisme, dans les formes qui ont été les siennes jusqu’au len­de­main de la seconde guerre mon­diale, avait construit le contraste centres impé­ria­listes industrialisés/​périphéries domi­nées inter­dites d’industries. Les vic­toires des mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale ont amorcé l’industrialisation des péri­phé­ries, à tra­vers les mises en œuvre de poli­tiques de décon­nexion exi­gées par leur option en faveur d’un déve­lop­pe­ment auto­cen­tré. Associées à des réformes sociales plus ou moins radi­cales, ces décon­nexions ont créé les condi­tions de « l’émergence » ulté­rieure de ceux de ces pays qui étaient allé le plus loin dans cette voie, la Chine en tête du pelo­ton bien entendu. Cependant l’impérialisme de la triade, contraint de recu­ler et de « s’ajuster » aux condi­tions de cette époque révo­lue, s’est recons­truit sur des bases nou­velles, fon­dées sur des « avan­tages » dont il entend garder le pri­vi­lège de l’exclusivité et que j’ai clas­sés dans cinq rubriques : le contrôle des tech­no­lo­gies de pointe, de l’accès aux res­sources natu­relles de la pla­nète, du sys­tème moné­taire et finan­cier inté­gré à l’échelle mon­diale, des sys­tèmes de com­mu­ni­ca­tion et d’information, des arme­ments de des­truc­tion mas­sive.

La forme prin­ci­pale de la décon­nexion aujourd’hui se défi­nit alors pré­ci­sé­ment par la remise en cause de ces cinq pri­vi­lèges de l’impérialisme contem­po­rain. Les pays émer­gents sont enga­gés sur cette voie, avec plus ou moins de déter­mi­na­tion évi­dem­ment. Certes leur succès anté­rieur lui-même leur a permis, au cours des deux der­nières décen­nies, d’accélérer leur déve­lop­pe­ment, indus­triel en par­ti­cu­lier, dans le sys­tème mon­dia­lisé « libé­ral » et par des moyens « capi­ta­listes » ; et ce succès a ali­menté des illu­sions concer­nant la pos­si­bi­lité de pour­suite dans cette voie, autre­ment dit de se construire comme de nou­veaux « par­te­naires capi­ta­listes égaux ». La ten­ta­tive de « coop­ter » les plus pres­ti­gieux de ces pays par la créa­tion du G 20 a encou­ragé ces illu­sions. Mais avec l’implosion en cours du sys­tème impé­ria­liste (qua­li­fié de « mon­dia­li­sa­tion ») ces illu­sions sont appe­lées à se dis­si­per. Le conflit entre les puis­sances impé­ria­listes de la triade et les pays émer­gents est déjà visible, et est appelé à s’aggraver. Si elles veulent aller de l’avant les socié­tés des pays émer­gents seront contraintes de se tour­ner davan­tage vers des modes de déve­lop­pe­ment auto­cen­trés tant aux plans natio­naux que par le ren­for­ce­ment des coopé­ra­tions Sud-Sud. L’audace consiste ici à s’engager avec fer­meté et cohé­rence dans cette voie, en asso­ciant les mesures de décon­nexion qu’elle implique à des avan­cées sociales pro­gres­sistes.

L’objectif de cette radi­ca­li­sa­tion est triple et asso­cie la démo­cra­ti­sa­tion de la société, le pro­grès social et des pos­tures anti-impé­ria­listes consé­quentes. Un enga­ge­ment dans cette voie est pos­sible, non pas seule­ment dans les socié­tés des pays émer­gents, mais éga­le­ment dans les « lais­sés pour compte » du grand Sud. Ces pays avaient été véri­ta­ble­ment reco­lo­ni­sés à tra­vers les pro­grammes d’ajustement struc­tu­rel des années 1980. Leurs peuples sont désor­mais en révolte ouverte, qu’ils aient déjà marqué des points (en Amérique du Sud) ou pas encore (dans le monde arabe). L’audace consiste ici pour les gauches radi­cales dans les socié­tés en ques­tion de prendre la mesure du défi et de sou­te­nir la pour­suite et la radi­ca­li­sa­tion néces­saire des luttes en cours.

La décon­nexion des pays du Sud pré­pare la décons­truc­tion du sys­tème impé­ria­liste en place. La chose est par­ti­cu­liè­re­ment visible dans les domaines concer­nés par la ges­tion du sys­tème moné­taire et finan­cier mon­dia­lisé, comme il l’est par l’hégémonie du dollar. Mais atten­tion : il est illu­soire de penser pou­voir sub­sti­tuer à ce sys­tème un « autre sys­tème moné­taire et finan­cier mon­dial » mieux équi­li­bré et plus favo­rable au déve­lop­pe­ment des péri­phé­ries. Comme tou­jours la recherche d’un « consen­sus » inter­na­tio­nal per­met­tant cette recons­truc­tion par en haut relève des vœux pieux et de l’attente du miracle. Ce qui est à l’ordre du jour c’est la décons­truc­tion du sys­tème en place – son implo­sion – et la recons­truc­tion de sys­tèmes alter­na­tifs natio­naux (pour les pays conti­nents) ou régio­naux, comme cer­tains pro­jets de l’Amérique du Sud en amorcent la construc­tion. L’audace consiste ici à aller de l’avant avec la plus grande réso­lu­tion pos­sible, sans trop s’inquiéter des ripostes de l’impérialisme aux abois.

Cette même pro­blé­ma­tique de la déconnexion/​déconstruction concerne l’Europe, mise en place comme sous ensemble de la mon­dia­li­sa­tion domi­née par les mono­poles. Le projet euro­péen a été pensé dès l’origine et construit sys­té­ma­ti­que­ment pour dépos­sé­der les peuples concer­nés des moyens d’exercer leur pou­voir démo­cra­tique. L’Union Européenne a été placée dans un régime de pro­tec­to­rat exercé par les mono­poles. Avec l’implosion de la zone euro cette sou­mis­sion qui abolit la démo­cra­tie réduite au statut de farce prend des allures extrêmes : com­ment les « mar­chés » (c’est-à-dire les mono­poles) et les « agences de nota­tion » (c’est-à-dire encore les mono­poles) réagissent-ils ? Voilà la seule ques­tion désor­mais posée. Comment les peuples pour­raient réagir ne fait plus l’objet de la moindre consi­dé­ra­tion.

Il est alors évident qu’il n’y a pas ici non plus d’alternative à l’audace : « déso­béir » aux règles impo­sées par la « Constitution euro­péenne », comme par la fausse banque cen­trale de l’euro. Autrement dit décons­truire les ins­ti­tu­tions de l’Europe et de la zone euro. Telle est la condi­tion incon­tour­nable pour la recons­truc­tion ulté­rieure d’une « autre Europe » (des peuples et des nations).

EN CONCLUSION : DE L’AUDACE, ENCORE DE L’AUDACE, TOUJOURS DE L’AUDACE

Ce que j’ai entendu par audace c’est donc :

  • Pour les gauches radi­cales dans les socié­tés de la triade impé­ria­liste l’engagement dans la construc­tion d’un bloc social alter­na­tif anti-mono­poles.
  • Pour les gauches radi­cales dans les socié­tés des péri­phé­ries l’engament dans la construc­tion d’un bloc social alter­na­tif anti-com­pra­dore.

Des avan­cées dans ces construc­tions, qui pren­dront leur temps, mais pour­raient fort bien s’accélérer dés lors que la gauche radi­cale en amor­ce­rait avec déter­mi­na­tion le mou­ve­ment, s’inscrivent néces­sai­re­ment comme des avan­cées sur la longue route du socia­lisme. Il s’agit donc de pro­po­si­tions de stra­té­gies non pas de « sortie de la crise du capi­ta­lisme », mais de « sortie du capi­ta­lisme en crise » pour reprendre le titre d’un de mes ouvrages récents.

Nous sommes dans une période cru­ciale de l’histoire. La seule légi­ti­mité du capi­ta­lisme est d’avoir créé les condi­tions de son dépas­se­ment socia­liste, entendu comme une étape supé­rieure de la civi­li­sa­tion. Le capi­ta­lisme est désor­mais un sys­tème obso­lète, dont la pour­suite du déploie­ment ne pro­duit plus que la bar­ba­rie ; et il n’y a plus d’autre capi­ta­lisme pos­sible. L’issue de ce conflit de civi­li­sa­tion est incer­tain, comme tou­jours. Ou bien les gauches radi­cales par­vien­dront, par l’audace de leurs ini­tia­tives, à arra­cher des avan­cées révo­lu­tion­naires, ou bien la contre révo­lu­tion l’emportera. Il n’y a pas de com­pro­mis durable entre ces deux réponses au défi.

Toutes les stra­té­gies des gauches non radi­cales ne sont en fait que des non-stra­té­gies, c’est-à-dire des ajus­te­ments, au jour le jour, aux vicis­si­tudes du sys­tème en implo­sion. Et si les pou­voirs en place veulent, comme le Guépard, « tout chan­ger afin que rien ne change », les can­di­dats de la gauche non radi­cale croient pos­sible de « chan­ger la vie sans tou­cher aux pou­voirs des mono­poles » ! Les gauches non radi­cales n’arrêteront pas le triomphe de la bar­ba­rie capi­ta­liste. Elles ont déjà perdu la bataille, faute de vou­loir la livrer.

De l’audace : il faut pour faire coïn­ci­der l’automne du capi­ta­lisme, annoncé par l’implosion de son sys­tème, avec un authen­tique prin­temps des peuples, devenu pos­sible.

REFERENCES :

  • Samir Amin, Sortir de la crise du capi­ta­lisme ou sortir du capi­ta­lisme en crise ; Le temps des cerises, 2009.
  • Samir Amin, Du capi­ta­lisme à la civi­li­sa­tion ; Syllepse, 2008.
  • Aurélien Bernier, Désobéissons à l’Union Européenne ; Les mille et une nuits, 2011.
  • Jacques Nikonoff, Sortir de l’euro ; Mes mille et une nuits, 2011.
  • François Morin, Un monde sans Wall Street ; Le seuil, 2011.

* Samir Amin est direc­teur du Forum du Tiers-monde

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