Université des NCS

Contre-pouvoirs, contre-hégémonies

Mouvement ouvrier et mouvement socialiste dans l’histoire

Par Mis en ligne le 15 août 2010

Première session : le socialisme, d’hier à aujourd’hui (9h00 – 12h30)

Première partie : Mouvement ouvrier et mouvement socialiste dans l’histoire

Le mou­ve­ment ouvrier a existé et existe à la fois comme mou­ve­ment social et comme orga­ni­sa­tions struc­tu­rées, rela­ti­ve­ment stables et per­ma­nentes. Il s’est déve­loppé depuis le 19ème siècle sous plu­sieurs formes : socié­tés d’entraide, coopé­ra­tives, asso­cia­tions syn­di­cales, mutuelles, partis poli­tiques, etc. Selon les cir­cons­tances et les périodes, le centre de gra­vité de l’action et de l’organisation a évolué entre ces formes, mais au fil des décen­nies et pour tout le 20ème siècle, les partis ouvriers et les unions syn­di­cales ont repré­senté les deux élé­ments prin­ci­paux. Sa com­bi­nai­son avec le socia­lisme, et d’abord avec de grandes thèses du mar­xisme, lui a donné un pro­gramme d’envergure his­to­rique qui a nourri ses aspi­ra­tions, cepen­dant qu’elle a aussi servi à consti­tuer en mou­ve­ment de masse le socia­lisme.

Pour com­prendre ce qu’est le mou­ve­ment ouvrier, il faut com­prendre les carac­té­ris­tiques de base de la société au sein de laquelle il s’est consti­tué ; en retour, sa connais­sance est tout aussi néces­saire à la com­pré­hen­sion des traits fon­da­men­taux et de l’évolution de cette société (P. Rosanvallon, Le syn­di­ca­lisme, adap­ta­tion libre). Le mou­ve­ment ouvrier est un phé­no­mène propre à la société capi­ta­liste, c’est-à-dire à cette société dans laquelle le rap­port social élé­men­taire est défini par le rap­port sala­rial ; le tra­vail à salaire a connu une expan­sion ful­gu­rante sur la base de ce que l’histoire appelle la « révo­lu­tion indus­trielle » (en gros : Angleterre, 1785-1815 ; France, 1815-1835 ; Allemagne, années 1840 ; USA, 1830-1860 ; Québec, 1840-1860) et il englobe aujourd’hui un nombre sans pré­cé­dent de tâches.

Le rap­port sala­rial est un rap­port inéga­li­taire puisqu’il met en rela­tion celui/​celle qui emploie et ceux/​celles qui sont employés : le pôle qui emploie décide des embauches et des mises à pied, des inves­tis­se­ments et des dés­in­ves­tis­se­ments, des méthodes de tra­vail, etc. et il reçoit le profit sur lequel débouche glo­ba­le­ment l’activité de tra­vail ; le pôle qui est employé n’a pas d’autorité sur les méthodes de tra­vail ou la direc­tion des entre­prises et il touche, en retour des tâches qu’il accom­plit, un salaire, qui est géné­ra­le­ment la voie unique de son accès aux res­sources néces­saires à la vie. Il est habi­tuel­le­ment impos­sible de s’émanciper du tra­vail à salaire sur la base des reve­nus qu’il pro­cure. En termes plus directs, le rap­port social que struc­ture la méca­nique du sala­riat, donc le rap­port sala­rial, est un rap­port d’instrumentalisation de l’un de ses pôles pour l’enrichissement de l’autre pôle.

De sorte que l’activité de tra­vail porte en elle-même un « fond de conflic­tua­lité » (Andréani et Féray, Discours sur l’égalité parmi les hommes) qui est en quelque sorte incon­tour­nable et qui a amené pra­ti­que­ment par­tout le même type de consé­quences, par-delà les dif­fé­rences cultu­relles et les cir­cons­tances natio­nales : une ten­dance géné­rale aux heurts entre employeurs et employés et le déve­lop­pe­ment de formes d’actions ouvrières par­tout très simi­laires (arrêts de tra­vail, mani­fes­ta­tions, boy­cotts) sur des enjeux éga­le­ment très simi­laires (condi­tions de tra­vail, sécu­rité éco­no­mique, etc.). Dans l’histoire du capi­ta­lisme, ce « fond de conflic­tua­lité » a été le moteur le plus per­ma­nent de la pro­tes­ta­tion et de l’agitation sociales. Il est, bien sûr, le fon­de­ment de la créa­tion et de l’existence du mou­ve­ment ouvrier, mou­ve­ment social et orga­ni­sa­tions nés de l’action et de la réflexion du pôle sala­rié pour la pro­mo­tion de ses inté­rêts.

Nous allons essayer, avec cette pré­sen­ta­tion, de cerner d’abord la logique des déve­lop­pe­ments qu’a connus le mou­ve­ment ouvrier, dans l’enchaînement, par exemple, de ses formes prin­ci­pales. Nous essaie­rons, notam­ment, d’éclairer le moment de sa ren­contre avec le socia­lisme et les suites qui en décou­le­ront. Quand le mou­ve­ment ouvrier en vient-il à se poser la ques­tion du pou­voir poli­tique ? Ne pou­vant évi­dem­ment trai­ter de tout, nous ne ten­te­rons d’analyser que cer­tains de ces déve­lop­pe­ments. Nous rap­pel­le­rons quelques dates qui ont marqué l’histoire du mou­ve­ment ouvrier, en même temps qu’elles ont marqué l’histoire géné­rale des socié­tés indus­trielles capi­ta­listes et, de fait, de toute la pla­nète. Enfin, nous nous arrê­te­rons à quelques unes des carac­té­ris­tiques de la situa­tion du mou­ve­ment ouvrier et du socia­lisme après la 2ème Guerre, en par­ti­cu­lier à leur situa­tion dans le monde d’aujourd’hui.

N.B. : trai­ter du mou­ve­ment ouvrier et du mou­ve­ment socia­liste en quelque 45 minutes oblige à ne trai­ter que de leurs formes majo­ri­taires ; je ne m’arrêterai donc pas, dans l’exposé, à l’anarchisme non plus qu’à ses incar­na­tions dans les syn­di­cats (syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire, anar­cho-syn­di­ca­lisme) et je ne revien­drai pas au socia­lisme uto­pique.

Quelques développements marquants :

1- 1810 – 1830, 1840-1850 : des pre­mières actions d’entraide éco­no­mique à l’activité syn­di­cale (d’abord en Angleterre).

(1815 -1840 : période d’essor du socia­lisme uto­pique)

2- 1864 : for­ma­tion de l’AIT (Association inter­na­tio­nale des tra­vailleurs), appe­lée aussi par la suite 1ère Internationale, qui regroupe tous les cou­rants du mili­tan­tisme ouvrier de l’époque, par exemple les syn­di­cats anglais, et cer­tains autres (démo­cra­tie radi­cale). Karl Marx est élu à son exé­cu­tif. L’AIT sera le site de débats fon­da­teurs pour le mou­ve­ment ouvrier et le socia­lisme. Débat sur la ques­tion syn­di­cale et débat sur la néces­sité ou pas de l’action poli­tique et, en même temps, de quel type d’action poli­tique.

Sur la ques­tion syn­di­cale, les syn­di­ca­listes, Marx et d’autres s’opposent aux thèses de Proudhon ; sur la ques­tion poli­tique, les posi­tions de Marx et de leurs par­ti­sans s’opposent à celles de Blanqui et de Bakounine. Dans l’un et l’autre cas, les posi­tions fina­le­ment majo­ri­taires seront celles que défen­dait Marx : la lutte syn­di­cale est jus­ti­fiée et néces­saire et elle peut entraî­ner des gains réels et impor­tants ; le mou­ve­ment ouvrier doit se consti­tuer en parti poli­tique de masse et dis­pu­ter le pou­voir.

1871 : écra­se­ment de la Commune de Paris, défaite popu­laire et ouvrière majeure qui pro­voque un pro­fond recul du mou­ve­ment ouvrier. Disparition de l’AIT dans ce contexte (les trade-unions bri­tan­niques se sont reti­rées, les mili­tants fran­çais sont en exil, etc.), Marx réus­sit à faire trans­fé­rer à Philadelphie son secré­ta­riat afin d’amener la dis­so­lu­tion de l’organisation parce qu’il a peur que, « coquille vide », elle ne tombe entre les mains des anar­chistes qui, dit-il, se ser­vi­raient alors de son pres­tige pour remettre en avant leurs thèses. En tout état de cause, la 1ère Internationale est effec­ti­ve­ment bien­tôt dis­soute.

3- 1889-1899 : quand le mou­ve­ment ouvrier va entre­prendre de se recons­truire sur le Continent euro­péen (deuxième moitié des années 1870), il le fait sur la base de ce qui appa­raît glo­ba­le­ment comme les grandes conclu­sions de l’expérience de l’AIT, c’est-à-dire sous la forme, très majo­ri­tai­re­ment, de syn­di­cats et de partis : ce sont pré­ci­sé­ment les formes (et leur contenu) qui défi­ni­ront doré­na­vant, pour tout le 20ème siècle par exemple, ce que sera le mou­ve­ment ouvrier.

Ce moment spé­ci­fique est habi­tuel­le­ment dési­gné comme celui de la 2ème Internationale, offi­ciel­le­ment formée en 1899 sous le nom d’Internationale ouvrière. Sa par­ti­cu­la­rité : elle regroupe d’abord des partis déjà formés ou en voie de for­ma­tion, alors que l’AIT n’en avait fina­le­ment qu’adopté le prin­cipe. Et ces partis se construisent comme partis socia­listes, sur la base de grandes thèses du mar­xisme (ou car­ré­ment sur la base du mar­xisme comme théo­rie de réfé­rence) : le moment de la 2ème Internationale est pré­ci­sé­ment le moment de la ren­contre entre le mou­ve­ment de la classe ouvrière et le socia­lisme (le mar­xisme), le moment de la confluence entre MO et socia­lisme. Les partis ouvriers qui appa­raissent et se déve­loppent alors vont connaître une expan­sion fou­droyante, mas­sive et très rapide. Ils consti­tuent la social-démo­cra­tie ; l’Internationale ouvrière regroupe toutes les ten­dances (poli­tiques) du MO, de Lénine au Parti tra­vailliste anglais.

4- 1914 – 1918, 1919 – 1922 : les partis de la social-démo­cra­tie, malgré leurs réso­lu­tions les plus solen­nelles, vont pra­ti­quer « l’union sacrée » avec leurs gou­ver­ne­ments dans l’effort de guerre. Ce qui va entraî­ner une scis­sion de gauche qui, avec la révo­lu­tion d’Octobre (1917), va débou­cher entre 1919 et 1922 sur la créa­tion d’une 3ème Internationale, l’Internationale com­mu­niste. Dorénavant, il y aura, de force variable, deux partis ouvriers par pays et deux Internationales.

5 – 1939 – 1945, 1945 – 1960… : durant la guerre, la 2ème Internationale a cessé d’exister cepen­dant que l’Internationale com­mu­niste est dis­soute en 1943 sur déci­sion de Staline. Reconstitution des partis sociaux-démo­crates avec la fin de la guerre. Les partis com­mu­nistes vont très lar­ge­ment se défi­nir par leur lien à Moscou, la social-démo­cra­tie par son lien au « camp occi­den­tal ». Les partis sociaux-démo­crates se recons­truisent par­tout comme « partis de gou­ver­ne­ment» ; ils ne perdent pas toutes leurs carac­té­ris­tiques de partis ouvriers, mais leur rôle à cet égard sera enca­dré par celui de « parti de gou­ver­ne­ment»…

1963 – 1980-82… : nette pous­sée reven­di­ca­tive à gauche, montée des partis ouvriers tra­di­tion­nels (et de beau­coup d’autres cou­rants se récla­mant du socia­lisme); période de la plus forte implan­ta­tion du MO, poli­tique et syn­di­cale, et de gains très impor­tants. Quand les ralen­tis­se­ments éco­no­miques puis l’ouverture de la période de libé­ra­li­sa­tion et de dérè­gle­men­ta­tion s’engage (1978 – 1982) des partis socia­listes sont au gou­ver­ne­ment dans 13 des 15 pays de l’UE d’alors et dans beau­coup d’autres, sou­vent sur la base, a écrit Leo Panitch, de leurs pro­grammes les plus radi­caux depuis des décen­nies.

6 – 1982 – 1992 : pour­tant, les partis ouvriers portés au pou­voir (ce qui incluent des ministres com­mu­nistes) vont par­tout déce­voir puis­sam­ment leurs élec­to­rats en accep­tant et en enga­geant eux-mêmes des poli­tiques de néo­li­bé­ra­lisme, contre les­quelles ils avaient été pré­ci­sé­ment élus. À partir de là, abs­ten­tion et dis­lo­ca­tion des bases mili­tantes et élec­to­rales. Quelle est la nature aujourd’hui des partis sociaux-démo­crates, peut-on tou­jours les lier à leur fonc­tion ori­gi­nelle de partis ouvriers ? Par ailleurs, au même moment, il y a effon­dre­ment de l’URSS et des pays du Bloc de l’Est, qui entraîne pra­ti­que­ment sur le champ la dis­lo­ca­tion des partis com­mu­nistes dans les pays de démo­cra­tie par­le­men­taire.

7- 1992-2010 : on en est donc à une situa­tion où les deux axes qui incar­naient l’action poli­tique du mou­ve­ment ouvrier (tous deux issus d’un tronc commun, les partis ouvriers formés dans le der­nier quart du 19ème siècle) et l’existence du socia­lisme moderne ne jouent plus ces rôles. Crise du mou­ve­ment ouvrier et crise du socia­lisme : carac­té­ris­tiques et signi­fi­ca­tion.

Les commentaires sont fermés.