Contre le diktat du carbone

Par , Mis en ligne le 28 janvier 2012

Résumé : L’écologie d’abord consi­dé­rée comme une ques­tion poli­tique qui ne se réglera pas à coups de marché car­bone et d’affichage envi­ron­ne­men­tal sur les produits.

Titre du livre : La dic­ta­ture du carbone
Auteur : Frédéric Denhez
Éditeur : Fayard
Collection : Documents
Date de publi­ca­tion : 28/09/11
N° ISBN : 2213662053

Frédéric Denhez ne remet pas en cause dans La dic­ta­ture du car­bone la per­ti­nence à éva­luer nos émis­sions de car­bone. Du moins, dès que l’on s’intéresse de près ou de loin à l’avenir de la pla­nète et de l’humanité. Au contraire, il démonte dans son pre­mier para­graphe les argu­ments des « cli­mato-sep­tiques » qui nous « montrent la petite fleur de la lisière pour que nous ne regar­dions plus la forêt touf­fue ». Pour Frédéric Denhez, c’est entendu, parmi les mul­tiples fac­teurs expli­ca­tifs d’un réchauf­fe­ment cli­ma­tique, en l’état des connais­sances, seules les émis­sions de car­bone dues aux acti­vi­tés humaines peuvent expli­quer la hausse des tem­pé­ra­tures moyennes (envi­ron +1°C en un siècle) actuel­le­ment consta­tée par­tout dans le monde, y com­pris sous les tropiques.
Voitures : le vrai-faux bilan de la prime à la casse

Car bien sûr, le car­bone est à la base de toute vie sur terre, il cir­cule entre la terre, le ciel, la mer et les êtres vivants et son accu­mu­la­tion exces­sive dans l’atmosphère sera déter­mi­nante pour l’avenir éco­lo­gique de la pla­nète. Mais sa mesure seule ne doit pas pré­si­der à nos des­ti­nées. Ce que conteste Frédéric Denhez, c’est la réduc­tion actuelle de la société et de l’écologie à des flux et équa­tions sim­pli­fiés, de plus en plus contrô­lés par une élite tech­no­cra­tique. Le Bilan Carbone de l’Ademe   est certes inté­res­sant et péda­go­gique. Comme l’écrit l’auteur, « sa traque permet de radio­gra­phier un sys­tème mais n’aboutit pas à sa décons­truc­tion » voire par­fois à des aber­ra­tions ou des para­doxes. C’est le cas de la prime à la casse où on encou­rage, aux dépens du marché de l’occasion, l’achat de voi­tures neuves, qui certes émettent moins que les anciennes au kilo­mètre par­couru. Mais leur pro­duc­tion émet du car­bone de même que le recy­clage de celles qui sont mises hors-cir­cuit. C’est l’un des exemples de ce que Frédéric Denhez appelle « l’effet rebond » : on consomme moins par unité appa­rem­ment, mais plus au global, finalement.
Viande et car­bone : « feed­lots » ou prairie ?

Autre para­doxe minu­tieu­se­ment décrit : celui de la viande, dénon­cée pour ses émis­sions de gaz à effet de serre  , notam­ment au tra­vers du méthane natu­rel­le­ment émis par les vaches quand elles ruminent. Il fau­drait, pour faire bais­ser la fac­ture car­bone de l’élevage, inten­si­fier la pro­duc­tion. C’est-à-dire délais­ser l’herbe dans l’alimentation de nos bovins alors que les prai­ries – on ne le sait pas for­cé­ment – stockent du car­bone dans leur sol. Ne consi­dé­rer que le car­bone, ça revient à décer­ner le label « envi­ron­ne­ment » à un sys­tème indus­triel de pro­duc­tion de viande type amé­ri­cain (les « feed­lots« ) avec des ani­maux qui sont engrais­sés « hors-sol » en lots de plu­sieurs mil­liers de têtes. Le but étant de faire gros­sir les ani­maux le plus rapi­de­ment pos­sible sur de la terre battue avec une ali­men­ta­tion presque exclu­si­ve­ment céréa­lière et à l’aide d’hormones de crois­sance. Ainsi quand on divise les impacts envi­ron­ne­men­taux par les kilos de viande pro­duits, c’est vrai, on obtient de meilleurs résul­tats car­bone que pour une viande pro­duite avec de l’herbe. Mais quid du bilan envi­ron­ne­men­tal global de ces éle­vages indus­triels ? Sans parler des impacts sociaux (emplois induits, condi­tions de tra­vail…), sur le ter­ri­toire (éco­no­mie locale, pay­sages…) ou sur la bio­di­ver­sité, la faune et la flore ?
Des indi­ca­teurs à repla­cer dans un sys­tème de valeurs 

« Tout est car­bone donc tout se vau­drait ? » s’interroge Frédéric Denhez. Avec cet indi­ca­teur, on s’enlise dans une tech­ni­cité, choi­sie par quelques experts, qui empêche de voir la réa­lité des choses : les autres aspects envi­ron­ne­men­taux mais aussi, plus glo­ba­le­ment les fac­teurs sociaux et humains. De plus, il décrit aussi les limites du marché du car­bone, à la fois com­plexe et effrayant. Un marché très spé­cu­la­tif, voire frau­du­leux, où s’échangent des cré­dits car­bone selon les mêmes règles que la finance. Et là encore, on est obligé de s’interroger : pour réduire le pro­blème car­bone, fal­lait-il confier l’affaire au marché… ?

Pour l’auteur, l’indicateur car­bone est un cache-misère court-ter­miste qui ne remet pas en ques­tion le fonc­tion­ne­ment global de nos éco­no­mies et modes de consom­ma­tion car au fond, selon lui, « il est dif­fi­cile d’être éco­lo­gi­que­ment cor­rect dans une éco­no­mie qui s’effondrerait si tout le monde l’était ». C’est encore l’exemple de la voi­ture : il est plus facile d’imposer aux fabri­cants de mettre sur le marché des voi­tures moins émet­trices de CO2 que de repen­ser en pro­fon­deur l’aménagement du ter­ri­toire et limi­ter l’étalement urbain. Mais ça comble le besoin d’afficher des résul­tats, car les émis­sions de CO2 semblent bais­ser… Et Frédéric Denhez éta­blit un paral­lèle inté­res­sant avec le PIB (pro­duit Intérieur brut) en éco­no­mie, lar­ge­ment déve­loppé et argu­menté dans le livre. « Le tout-car­bone, comme le tout-PIB réduit le monde à un sys­tème d’engrenages, d’échangeurs de stocks, de flux ». Une vision méca­niste de la vie qui convient bien aux ingé­nieurs mais qui ne reflète pas la réa­lité ni la com­plexité du monde et peut conduire à des choix contre­pro­duc­tifs pour l’environnement. Il s’agit de redon­ner une juste place à ces indi­ca­teurs : « pour que ceux-ci changent vrai­ment la donne, il faut qu’ils s’inscrivent d’abord dans un sys­tème de valeurs, incluant les biens com­muns, la morale et l’éthique ».

Quelle démo­cra­tie pour l’écologie ?

Frédéric Denhez enfonce le clou. En bom­bar­dant de « gestes verts pour la terre », d’affichage envi­ron­ne­men­tal, on s’adresse au consom­ma­teur indi­vi­dua­liste et on oublie de se concen­trer sur les grands choix de société : le réamé­na­ge­ment des ter­ri­toires, la décen­tra­li­sa­tion. Frédéric Denhez prend de la hau­teur pour poin­ter ce qu’il lui semble impor­tant : une éco­lo­gie sociale. Pour lui, il est urgent d’avoir plu­sieurs indi­ca­teurs envi­ron­ne­men­taux loca­li­sés, asso­ciés à des indi­ca­teurs de déve­lop­pe­ment durable et de bien-être, et donc la société civile par­ti­ci­pe­rait à l’élaboration. »

Au tra­vers de son livre, Frédéric Denhez fait ainsi émer­ger de vraies ques­tions, même si par­fois la démons­tra­tion est un peu ellip­tique pour des non-ini­tiés. Le lec­teur peut rester sur sa faim quant aux pistes concrètes pro­po­sées. Notamment sur les moda­li­tés d’organisation poli­tique et en par­ti­cu­lier sur la thé­ma­tique agri­cole et ali­men­taire. C’est pour creu­ser cette ques­tion que nous sommes allés l’interroger. Mais soyons indul­gents, recon­nais­sons que la ques­tion cru­ciale de la gou­ver­nance « envi­ron­ne­men­tale » est com­plexe. Elle était déjà au centre de la réflexion d’André Gorz dans les années soixante-dix (Ecologie et poli­tique en 1975 et Ecologie et liberté en 1977). Elle était tou­jours un fil rouge du Grenelle de l’Environnement en 2007 et peine à être mise en œuvre de façon concrète aujourd’hui. L’enjeu n’est rien moins que de trou­ver la voie de « la démo­cra­tie du car­bone » et même au-delà de celle de l’écologie.

A lire aussi : 

Dialogue sur l’agriculture : inter­view de Frédéric Denhez, par Caroline Guinot et Jean-Marc Beche.

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