Contre le détournement marchand des universités du Québec par le patronat

Le gouvernement du Québec et le patronat cherchent actuellement à travers le projet de loi 38 visant à imposer de nouvelles règles de « gouvernance » des universités visant à remettre les rênes des conseils d’administration à une majorité de membres issus de l’extérieur de la communauté universitaire, c’est-à-dire du milieu des affaires. Cela implique de détourner les institutions de leur mission de transmission de connaissance pour les réduire à n’être que des centres de formation de main d’oeuvre. La population du Québec acceptera-t-elle que le système d’éducation soit détourné au service de l’argent?
Par Mis en ligne le 19 août 2009

Le gou­ver­ne­ment du Québec et le patro­nat cherchent actuel­le­ment à tra­vers le projet de loi 38 visant à impo­ser de nou­velles règles de « gou­ver­nance » des uni­ver­si­tés visant à remettre les rênes des conseils d’administration à une majo­rité de membres issus de l’extérieur de la com­mu­nauté uni­ver­si­taire, c’est-à-dire du milieu des affaires. Cela implique de détour­ner les ins­ti­tu­tions de leur mis­sion de trans­mis­sion de connais­sance pour les réduire à n’être que des centres de for­ma­tion de main d’oeuvre. La popu­la­tion du Québec accep­tera-t-elle que le sys­tème d’éducation soit détourné au ser­vice de l’argent ?

La mis­sion fon­da­men­tale des uni­ver­si­tés a tou­jours été la for­ma­tion de l’esprit, à tra­vers la trans­mis­sion de la syn­thèse des connais­sances pas­sées et la cri­tique des orien­ta­tions que prend la société. À l’époque de la Révolution tran­quille, on a aussi exigé de l’éducation qu’elle « contri­bue au déve­lop­pe­ment éco­no­mique ». La pro­chaine étape est claire : éli­mi­ner « enfin » le rap­port entre édu­ca­tion et culture pour que les ins­ti­tu­tions d’enseignement se bornent à former du « capi­tal humain » poly­va­lent et employable.

Le patro­nat en appelle aujourd’hui au gou­ver­ne­ment du Québec pour qu’il prenne les uni­ver­si­tés d’État, cen­sées offrir aux classes popu­laires un accès à une édu­ca­tion géné­rale abor­dable, afin d’en faire des centres de for­ma­tion tech­nique et mana­gé­riale. Cela sert certes les inté­rêts des mar­chands capi­ta­listes, mais il s’agit, pour le peuple, d’une grande dépos­ses­sion, en ce qu’on lui retire sour­noi­se­ment l’un des outils de son auto­no­mie, indi­vi­duelle et col­lec­tive : la for­ma­tion intel­lec­tuelle, rem­pla­cée par la for­ma­tion opé­ra­tion­nelle.

Le pre­mier méca­nisme consiste à reti­rer le pou­voir aux uni­ver­si­taires pour le donner à des membres « indé­pen­dants » de l’Université…mais dépen­dants de la logique de profit et les modes de ges­tion propres au sec­teur privé, qu’il convien­drait d’importer dans le sec­teur public. Le « prin­cipe selon lequel les membres d’un conseil d’administration devraient être indé­pen­dants de l’organisation qu’ils admi­nistrent » a beau faire « lar­ge­ment consen­sus dans le sec­teur privé », il est rela­ti­ve­ment évident qu’il n’en est pas pour autant trans­plan­table sans causer des patho­lo­gies graves dans le sec­teur public…à moins d’être inca­pable de dif­fé­ren­cier la nature et le rôle des deux sec­teurs.

En vérité, voilà bien 800 ans que les uni­ver­si­taires s’auto-administrent, et cela n’a jamais causé pro­blème, sauf lorsqu’un Prince, un pape ou des mar­chands ont voulu mettre la main sur l’institution, ou jusqu’à ce que l’institution com­mence à jouer le jeu de la com­pé­ti­ti­vité et du mar­ke­ting propres au sec­teur privé. La plus sûre façon de détruire nos uni­ver­si­tés est de les sou­mettre à des prin­cipes de « per­for­mance » et de ren­ta­bi­lité qui sont étran­gers à leur nature, et de reti­rer pour ce faire le pou­voir des mains des uni­ver­si­taires pour le remettre aux comp­tables, pour qui une usine Toyota et une école devraient être admi­nis­trés sui­vant les mêmes prin­cipes.

Augmenter le finan­ce­ment des uni­ver­si­tés ne réglera pas grand chose si l’on per­siste à refu­ser de se deman­der si les uni­ver­si­tés doivent servir la culture ou la com­pé­ti­tion éco­no­mique : cela équi­vau­drait à irri­guer un cancer. Le patro­nat prône plutôt la fuite en avant, allant jusqu’à pro­po­ser la modu­la­tion et la hausse des frais de sco­la­rité, une mesure en rup­ture avec le projet moderne d’une édu­ca­tion libre, gra­tuite et uni­ver­selle.

Une hausse de frais de sco­la­rité affec­tera la pro­ve­nance de classe des étu­diant-e-s, ce qui favo­ri­sera les mieux nantis. C’est aussi la plus sûre façon d’achever la déna­tio­na­li­sa­tion et la mar­chan­di­sa­tion de l’éducation, qui pas­se­rait d’une ins­ti­tu­tion publique de trans­mis­sion de connais­sance finan­cée par l’État à un ser­vice de for­ma­tion privé payé par des indi­vi­dus. Le sys­tème aus­tra­lien du rem­bour­se­ment pro­por­tion­nel au revenu est pré­ci­sé­ment conçu pour réduire au maxi­mum la part des sub­ven­tions éta­tiques dans le coût d’un diplôme, relé­guant sur les épaules de l’individu la quasi-tota­lité du coût de ses études, qui deviennent alors un inves­tis­se­ment indi­vi­duel[1].

Voilà bien la suprême ironie du plan de mana­gé­ria­li­sa­tion des uni­ver­si­tés du patro­nat et des libé­raux : une édu­ca­tion intel­lec­tuel­le­ment pauvre, ser­vant exclu­si­ve­ment les « besoins du monde du tra­vail », et pour laquelle il faudra payer très cher, quitte à s’endetter de dizaines de mil­liers de dol­lars et à rem­bour­ser durant 25 ans. Cette même logique s’étendrait au secon­daire et au pri­maire, pour que tout le sys­tème soit orienté vers la fina­lité de « déve­lop­per de la manière la plus opti­male pos­sible le capi­tal humain », le nou­veau nom devant dési­gner les élèves.

On ne sau­rait accep­ter que l’école traite la jeu­nesse comme un vul­gaire fac­teur de pro­duc­tion. C’est pour­quoi il faut à tout prix éviter d’en remettre les rênes aux mar­chands. Certes, plu­sieurs uni­ver­si­taires ont déjà retourné leur veste pour adhé­rer à cette logique et sont deve­nus de véri­tables PME de la « Recherche » sub­ven­tion­née. C’est pour­quoi le plus urgent est de tenir un débat sur le rôle et la fina­lité de nos ins­ti­tu­tions d’enseignement et de frei­ner au plus vite la gan­grène mar­chande avant que ne soit par­achevé le détour­ne­ment.

[1] HURTEAU, Philippe et MARTIN, Eric, « Financement des uni­ver­si­tés : vers une amé­ri­ca­ni­sa­tion du modèle qué­bé­cois ? », Rapport de recherche, Institut de recherche et d’informations socio-éco­no­miques (IRIS), mars 2008. http://​www​.iris​-recherche​.qc​.ca


Eric Martin, doc­to­rant en pensée poli­tique, Université d’Ottawa
Chercheur en édu­ca­tion à l’Institut de recherche et d’informations socio-éco­no­miques (IRIS)

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