Contre la mise à l’écart des intellectuels

Par Mis en ligne le 12 juin 2015

J’ai fait connais­sance avec le Québec par l’entremise des intel­lec­tuels. Ma pre­mière visite ici remonte à 2007. Depuis, j’ai pu appro­fon­dir ma réflexion sur le milieu intel­lec­tuel qué­bé­cois grâce à des contacts régu­liers entre cher­cheurs et à partir d’une lit­té­ra­ture cri­tique sur la « crise » ou le « silence » des intel­lec­tuels au Québec, un ques­tion­ne­ment qui s’applique éga­le­ment aux contextes du Brésil et de la France.

Mais qu’est-ce qu’un intel­lec­tuel ? Cette ques­tion surgit chaque fois que l’on cherche à défi­nir son rôle dans la société et ses rap­ports avec les médias. Notre ima­gi­naire nous ren­voie presque tou­jours à la défi­ni­tion fran­çaise du groupe, qui remonte à Zola et Clemenceau lorsqu’a éclaté l’Affaire Dreyfus au début de XXe siècle, ou encore aux grandes figures de la tra­di­tion intel­lec­tuelle fran­çaise comme Sartre, Camus, Foucault, Bourdieu… Selon cette défi­ni­tion, l’intellectuel appar­tient à la sphère de la culture et du savoir, est reconnu par ses pairs et par la société, et s’engage dans l’espace public à partir d’un point de vue cri­tique. En France, ce type d’engagement a sur­tout été asso­cié à la gauche et fondé sur des valeurs uni­ver­selles liées aux Droits de l’Homme.

Porte-parole d’une société

Les intel­lec­tuels seraient donc les porte-parole d’une société. Au Québec, le rôle des intel­lec­tuels a été his­to­ri­que­ment asso­cié à la ques­tion natio­nale. Elle a aussi influencé tout le projet de concep­tion et de réflexion autour de l’identité natio­nale du Québec dans dif­fé­rents domaines comme les arts, la science et les huma­ni­tés. Bien sûr, le dis­cours du milieu intel­lec­tuel qué­bé­cois est bien plus com­plexe et ne peut être réduit à cette ques­tion même si elle a dominé le débat public à partir des années 1950 et 1960.

Au Brésil, les intel­lec­tuels sont aussi fas­ci­nés par l’identité natio­nale. Cet enjeu a été au cœur de notre pro­duc­tion cultu­relle tout au long du XXe siècle et a influencé le champ des arts (le Modernisme bré­si­lien, par exemple) et les sciences humaines (avec Gilberto Freire, Sérgio Buarque de Hollanda, Darcy Ribeiro). La ques­tion iden­ti­taire au Brésil a aussi été asso­ciée à la construc­tion d’un dis­cours uto­piste sur le Brésil comme le « pays du futur ». On voit cette utopie prendre forme par exemple dans la construc­tion de la capi­tale Brasilia à partir du projet moder­niste des intel­lec­tuels Oscar Niemeyer et Lúcio Costa.

Or même si le mot « intel­lec­tuel » ren­voie à un ima­gi­naire col­lec­tif commun, les intel­lec­tuels se déploient dans des contextes his­to­riques et sociaux très spé­ci­fiques. D’ailleurs, on peut se deman­der s’il est pos­sible de regrou­per dans une seule caté­go­rie des indi­vi­dus qui évo­luent dans des envi­ron­ne­ments aussi dif­fé­rents que le Brésil, la France et le Québec.

La « crise » des intel­lec­tuels bré­si­liens, fran­çais et qué­bé­cois, peut-elle être expli­quée par des enjeux com­muns tels que la décep­tion d’une partie de la popu­la­tion, y com­pris les intel­lec­tuels, face aux idéo­lo­gies de gauche, la « pro­fes­sion­na­li­sa­tion » du statut d’intellectuel converti en expert dans les uni­ver­si­tés, dans les cercles artis­tiques et dans les partis poli­tiques avec comme consé­quence un éloi­gne­ment du débat public (et du grand public) et la réduc­tion des espaces d’engagement public des intel­lec­tuels sur­tout dans les médias ? Bien que les effets que ce scé­na­rio pro­voque dans ces trois pays sont très dif­fé­rents, il reste que nous ne pou­vons parler des mêmes intel­lec­tuels. En France, il me semble que cette idée de « crise » se tra­duise par une nos­tal­gie par rap­port à l’âge d’or des maîtres à penser des années 1950-1960. Au Québec, les intel­lec­tuels seraient arri­vés à une sorte de car­re­four : faut-il tou­jours reve­nir sur la ques­tion de l’identité natio­nale ou se concen­trer sur des pro­jets et sujets plus spé­ci­fiques tout en pro­fi­tant d’une répu­ta­tion et d’une exper­tise déjà éta­blies (à l’université, par exemple)? Au Brésil, les intel­lec­tuels semblent de moins en moins écou­tés : les débats natio­naux se font prin­ci­pa­le­ment dans des espaces ins­ti­tu­tion­nels comme le par­le­ment ou la Cour suprême ou sur les médias sociaux sans que les intel­lec­tuels puissent y jouer leur rôle de défen­seur des grands idéaux.

Ne pas décla­rer for­fait

Toutefois, malgré ces indi­ca­teurs d’une « crise » des intel­lec­tuels, il faut peut-être éviter de décla­rer for­fait. Les intel­lec­tuels sont tou­jours là. Ils sont encore les por­teurs d’un dis­cours cri­tique sur la société. Ils conti­nuent de cher­cher à s’engager publi­que­ment. Ils com­battent encore des injus­tices sociales. Il importe de voir que cette « crise » des intel­lec­tuels est aussi le résul­tat d’une stra­té­gie de déva­lo­ri­sa­tion de leur rôle dans la société. Surtout, que ce dis­cours masque les ques­tions sociales sur les­quelles les intel­lec­tuels doivent inter­ve­nir et inter­viennent effec­ti­ve­ment. Il appar­tient aux intel­lec­tuels de prendre sur eux la res­pon­sa­bi­lité de dénon­cer cette ten­ta­tive de mise à l’écart qui vise à res­treindre leur champ d’action ou à les exclure car­ré­ment de la sphère publique.

* Professeur de la Faculté de Communication de l’Université de Brasilia (Brésil). Spécialiste en socio­lo­gie des médias et des intel­lec­tuels.

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