Contre la mise à l’écart des intellectuels

J’ai fait connaissance avec le Québec par l’entremise des intellectuels. Ma première visite ici remonte à 2007. Depuis, j’ai pu approfondir ma réflexion sur le milieu intellectuel québécois grâce à des contacts réguliers entre chercheurs et à partir d’une littérature critique sur la « crise » ou le « silence » des intellectuels au Québec, un questionnement qui s’applique également aux contextes du Brésil et de la France.

Mais qu’est-ce qu’un intellectuel? Cette question surgit chaque fois que l’on cherche à définir son rôle dans la société et ses rapports avec les médias. Notre imaginaire nous renvoie presque toujours à la définition française du groupe, qui remonte à Zola et Clemenceau lorsqu’a éclaté l’Affaire Dreyfus au début de XXe siècle, ou encore aux grandes figures de la tradition intellectuelle française comme Sartre, Camus, Foucault, Bourdieu… Selon cette définition, l’intellectuel appartient à la sphère de la culture et du savoir, est reconnu par ses pairs et par la société, et s’engage dans l’espace public à partir d’un point de vue critique. En France, ce type d’engagement a surtout été associé à la gauche et fondé sur des valeurs universelles liées aux Droits de l’Homme.

Porte-parole d’une société

Les intellectuels seraient donc les porte-parole d’une société. Au Québec, le rôle des intellectuels a été historiquement associé à la question nationale. Elle a aussi influencé tout le projet de conception et de réflexion autour de l’identité nationale du Québec dans différents domaines comme les arts, la science et les humanités. Bien sûr, le discours du milieu intellectuel québécois est bien plus complexe et ne peut être réduit à cette question même si elle a dominé le débat public à partir des années 1950 et 1960.

Au Brésil, les intellectuels sont aussi fascinés par l’identité nationale. Cet enjeu a été au cœur de notre production culturelle tout au long du XXe siècle et a influencé le champ des arts (le Modernisme brésilien, par exemple) et les sciences humaines (avec Gilberto Freire, Sérgio Buarque de Hollanda, Darcy Ribeiro). La question identitaire au Brésil a aussi été associée à la construction d’un discours utopiste sur le Brésil comme le « pays du futur ». On voit cette utopie prendre forme par exemple dans la construction de la capitale Brasilia à partir du projet moderniste des intellectuels Oscar Niemeyer et Lúcio Costa.

Or même si le mot « intellectuel » renvoie à un imaginaire collectif commun, les intellectuels se déploient dans des contextes historiques et sociaux très spécifiques. D’ailleurs, on peut se demander s’il est possible de regrouper dans une seule catégorie des individus qui évoluent dans des environnements aussi différents que le Brésil, la France et le Québec.

La « crise » des intellectuels brésiliens, français et québécois, peut-elle être expliquée par des enjeux communs tels que la déception d’une partie de la population, y compris les intellectuels, face aux idéologies de gauche, la « professionnalisation » du statut d’intellectuel converti en expert dans les universités, dans les cercles artistiques et dans les partis politiques avec comme conséquence un éloignement du débat public (et du grand public) et la réduction des espaces d’engagement public des intellectuels surtout dans les médias? Bien que les effets que ce scénario provoque dans ces trois pays sont très différents, il reste que nous ne pouvons parler des mêmes intellectuels. En France, il me semble que cette idée de « crise » se traduise par une nostalgie par rapport à l’âge d’or des maîtres à penser des années 1950-1960. Au Québec, les intellectuels seraient arrivés à une sorte de carrefour : faut-il toujours revenir sur la question de l’identité nationale ou se concentrer sur des projets et sujets plus spécifiques tout en profitant d’une réputation et d’une expertise déjà établies (à l’université, par exemple)? Au Brésil, les intellectuels semblent de moins en moins écoutés : les débats nationaux se font principalement dans des espaces institutionnels comme le parlement ou la Cour suprême ou sur les médias sociaux sans que les intellectuels puissent y jouer leur rôle de défenseur des grands idéaux.

Ne pas déclarer forfait

Toutefois, malgré ces indicateurs d’une « crise » des intellectuels, il faut peut-être éviter de déclarer forfait. Les intellectuels sont toujours là. Ils sont encore les porteurs d’un discours critique sur la société. Ils continuent de chercher à s’engager publiquement. Ils combattent encore des injustices sociales. Il importe de voir que cette « crise » des intellectuels est aussi le résultat d’une stratégie de dévalorisation de leur rôle dans la société. Surtout, que ce discours masque les questions sociales sur lesquelles les intellectuels doivent intervenir et interviennent effectivement. Il appartient aux intellectuels de prendre sur eux la responsabilité de dénoncer cette tentative de mise à l’écart qui vise à restreindre leur champ d’action ou à les exclure carrément de la sphère publique.

* Professeur de la Faculté de Communication de l’Université de Brasilia (Brésil). Spécialiste en sociologie des médias et des intellectuels.