CONTRAIREMENT À CE QUE PROPOSE LE RAPPORT CASTONGUAY-LABERGE POURQUOI NE PAS COMBATTRE L’HYPER-CONSOMMATION ET S’ACTIVER AUTREMENT ?

Mis en ligne le 05 mai 2010

par JACQUES FOURNIER

20 avril 2010 Article publié dans : | Délibération publique

L’auteur a pré­senté briè­ve­ment cette réflexion à l’occasion de l’atelier du 15 avril 2010 (tenu à l’UQAM) du Chantier pour un renou­vel­le­ment de la social-démocratie


J’aimerais appor­ter cette réflexion qui s’inscrit, selon moi, dans la réflexion sur le renou­vel­le­ment de la social-démo­cra­tie et de la ques­tion « du temps libre et de l’engagement citoyen », ques­tions qui pré­oc­cupent les sociaux-démo­crates depuis des années.


Un rap­port vient de paraître sous la plume de l’ancien ministre Claude Castonguay et de Mathieu Laberge, un éco­no­miste rat­ta­ché au « réser­voir d’idées » de droite, l’Institut éco­no­mique de Montréal. Le rap­port pré­co­nise que, pour éviter la catas­trophe du vieillis­se­ment, les aînés res­tent plus long­temps sur le marché du tra­vail. Le rap­port est publié par le CIRANO, le Centre inter­uni­ver­si­taire de recherche en ana­lyse des organisations.


En tout res­pect pour l’opinion contraire, je ne par­tage pas cette ana­lyse. Le Rapport Castonguay-Laberge s’inspire, selon moi, de lieux com­muns, il manque d’originalité et d’inspiration et il voit les choses à court terme.


La vraie catas­trophe annon­cée, ce n’est pas la dimi­nu­tion du pro­duit inté­rieur brut (PIB) reliée au fait que moins de per­sonnes seront sur le marché du tra­vail. La vraie catas­trophe annon­cée, c’est le gas­pillage des res­sources natu­relles de la terre (pétrole, forêt, eau, etc.) et leur épui­se­ment rapide. Pour contrer cette vraie catas­trophe, il faut aller pro­gres­si­ve­ment vers la fin de l’hyper-consommation, la sim­pli­cité volon­taire (www​.sim​pli​ci​te​vo​lon​taire​.info) et, plus glo­ba­le­ment, vers une décrois­sance convi­viale (www​.decrois​sance​.qc​.ca). Dans les pays occi­den­taux riches, il faut accep­ter de vivre en consom­mant moins (et le contraire pour les pays du Sud).


Bon, je passe rapi­de­ment sur les nuances évi­dentes : de nom­breuses per­sonnes sont contraintes de tra­vailler à un âge avancé parce qu’elles ont occupé toute leur vie des emplois peu payants et qu’elles ont donc été inca­pables de mettre des sous de côté pour leur retraite. Ce n’est pas de ces per­sonnes dont je parle.


La course à la productivité


Je ne parle pas non plus des per­sonnes qui font un tra­vail agréable et qui adorent ce qu’elles font. On ne peut que les encou­ra­ger à pour­suivre. Cependant, on constate aujourd’hui que plu­sieurs de ces emplois plai­sants sont en voie de dis­pa­ri­tion. Dans l’entreprise privée, la course à la pro­duc­ti­vité ─ mon­dia­li­sa­tion oblige ─ a trans­formé des emplois autre­fois satis­fai­sants en sources d’épuisement. Dans le sec­teur public, avec l’introduction de la « nou­velle ges­tion publique » (NGP), ins­pi­rée de l’entreprise privée, plu­sieurs employés sont davan­tage soumis à des impé­ra­tifs de pro­duc­tion intense et de ren­de­ment maxi­mal. Le sen­ti­ment d’être un « citron pressé » aug­mente chez de nom­breux tra­vailleurs. Si, au moins, le per­son­nel était réel­le­ment consulté au sujet de l’organisation ou de la réor­ga­ni­sa­tion des ser­vices, il pour­rait être inté­res­sant de demeu­rer au tra­vail. Mais la mode mana­gé­riale est aujourd’hui celle du retour de l’autoritarisme et des déci­sions prises d’en haut (après des consul­ta­tions bidon, très sou­vent). On constate, sur le ter­rain, qu’il y a moins de par­ti­ci­pa­tion réelle du per­son­nel qu’il y a quelques années, en par­ti­cu­lier dans le réseau de la santé et des ser­vices sociaux.


M. Castonguay aime à se pré­sen­ter lui-même comme une per­sonne tou­jours au tra­vail, même s’il a atteint un âge avancé. On com­prend aisé­ment que l’ancien ban­quier et ex-pré­sident de com­pa­gnies d’assurance adore tra­vailler : il fait un tra­vail sti­mu­lant de consul­tant et il est bien rému­néré pour ses ser­vices. Mais pour un trop grand nombre de nos conci­toyens, le tra­vail se défi­nit ─ hélas ! ─ plutôt bien par son ori­gine éty­mo­lo­gique : ce mot vient du latin tri­pa­lium, qui désigne un ins­tru­ment de torture.


Mon propos aujourd’hui touche essen­tiel­le­ment les per­sonnes âgées qui se sentent obli­gées de tra­vailler parce que, vic­times en quelque sorte de l’intoxication consu­mé­riste et du har­cè­le­ment publi­ci­taire, elles voient leur com­por­te­ment en bonne partie dicté par le dieu argent : elles croient qu’il faut beau­coup consom­mer pour être heu­reux. Et elles pensent, à tort selon moi, que la façon que leurs voi­sins et leur entou­rage les per­çoivent doit être un déter­mi­nant majeur de ce qu’elles doivent pos­sé­der et faire. D’une cer­taine manière, elles n’ont pas vrai­ment atteint la séré­nité et la sagesse qui leur per­met­traient d’accepter de vivre avec des reve­nus moindres, mais rai­son­nables. Ce sont ces per­sonnes que les Castonguay-Laberge cherchent à culpa­bi­li­ser de prendre leur retraite tôt et veulent conscrire dans l’atteinte d’un PIB tou­jours plus dodu.


L’engagement social


Je plaide pour que les indi­vi­dus prennent leur retraite pen­dant qu’ils sont encore en santé et qu’ils s’activement autre­ment, en fai­sant du béné­vo­lat, de la mili­tance ou de l’engagement citoyen. C’est ce dont notre société a besoin et c’est moins stres­sant que de tra­vailler pour un patron tou­jours dési­reux d’augmenter la pro­duc­ti­vité par tous les moyens. L’engagement social permet aux aînés de com­bler leur besoin de se sentir utiles et de redon­ner un peu ce qu’ils ont reçu.


MM. Castonguay et Laberge répon­dront pro­ba­ble­ment : le béné­vo­lat ne fait pas aug­men­ter le PIB. Peut-être alors devrions-nous mettre au point davan­tage d’indices qui mesurent le vrai bon­heur indi­vi­duel et col­lec­tif (de tels indices existent, voir bon­heur natio­nal brut sur Google) ?


Deux cher­cheurs bri­tan­niques ont démon­tré récem­ment que les socié­tés où la qua­lité de vie est la meilleure (un niveau d’éducation plus élevé, une meilleure santé, un plus grand sen­ti­ment de sécu­rité, etc.) ne sont pas les socié­tés les plus riches mais celles où l’écart des reve­nus est le moins grand entre les citoyens. Les citoyens les plus riches sont eux aussi gagnants de vivre dans une société où les écarts de reve­nus sont faibles (« The Spirit Level. Why More Equal Societies Almost Always Do Better », par Richard Wilkinson et Kate Pickett, Allen Lane, Londres, 2009). Nous en sommes au para­doxe sui­vant : il faut convaincre les très riches qu’ils seront plus heu­reux en étant… moins riches. Aux États-Unis, de nom­breux super-riches se sentent obli­gés de vivre dans des ghet­tos clô­tu­rés pour riches, avec des gar­diens par­tout. Ne vivraient-ils pas avec un plus grand sen­ti­ment de sécu­rité si la société était plus éga­li­taire ? Le tra­vail est un fac­teur de stress bien docu­menté. Au Québec, 28,5 % des citoyens de 45 à 64 ans connaissent un stress intense, com­pa­ra­ti­ve­ment à seule­ment 9,6 % des 65 ans et plus (Statistique Canada, tableau 105-0501, Québec, 2008). Pourquoi tra­vailler et se stres­ser alors qu’on peut faire du béné­vo­lat à son rythme pour le plus grand bien de la société ? L’augmentation des heures de tra­vail a eu un effet, au cours des der­nières années, sur l’évolution du béné­vo­lat. De 1992 à 2005, le taux de par­ti­ci­pa­tion des Québécois à des acti­vi­tés de béné­vo­lat ou d’entraide a chuté de 14,1 % à 9,2 %. L’un des fac­teurs qui expliquent vrai­sem­bla­ble­ment cette situa­tion est l’augmentation du nombre moyen d’heures heb­do­ma­daires de tra­vail et la crois­sance des « bour­reaux de tra­vail » (10 heures et plus de tra­vail par jour) (Annuaire du Québec 2919, p.383).


Un argu­ment du Rapport Castonguay-Laberge m’irrite par­ti­cu­liè­re­ment : selon eux, il faut faire comme l’Ontario ! En 2008, 51 % des Ontariens de 60-64 ans tra­vaillaient, com­pa­ra­ti­ve­ment à seule­ment 40 % des Québécois du même âge. Pourquoi n’incitent-ils pas plutôt les Ontariens à faire comme les Québécois ? Qui est à l’avant-garde de la recherche d’un vrai mieux-être collectif ?


par Jacques Fournier


rédac­teur en chef


La Force de l’âge


(Association qué­bé­coise de défense des droits des retrai­tés – AQDR)ie

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