Démocratie, entre dérives et recomposition

Construire une politique du peuple

Perspectives

Par Mis en ligne le 01 février 2020

Les sou­lè­ve­ments popu­laires du « prin­temps arabe », qui por­taient des reven­di­ca­tions sociales et poli­tiques, n’ont pas trouvé jusqu’à main­te­nant de réponses poli­tiques claires. Aujourd’hui, les popu­la­tions révol­tées sont tou­jours dans l’attente d’un chan­ge­ment tan­gible en termes de liber­tés, de tra­vail, de pro­tec­tion sociale et de res­pect de la dignité humaine. Entre temps, les mou­ve­ments semblent en perte de vitesse et, ici et là, le désen­chan­te­ment gagne les esprits. Comment s’en sortir ?

Analyser les échecs

Cinq ans plus tard, on ne peut pas nier la décep­tion, voire la frus­tra­tion, de toute une jeu­nesse qui s’est révol­tée pour chan­ger sa vie. Cette impasse met les valeurs uni­ver­selles de liberté, de jus­tice sociale et de dignité humaine à l’épreuve de deux fon­da­men­ta­lismes : reli­gieux et mar­chand. Le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire qui reven­di­quait plus de liberté, de jus­tice sociale et de dignité a été per­turbé par des pro­blé­ma­tiques iden­ti­taires et la remise en ques­tion des liber­tés fon­da­men­tales, notam­ment les droits des femmes et le droit à la citoyen­neté, qui ne sont plus à l’ordre du jour. La lutte contre le fon­da­men­ta­lisme a relé­gué les mou­ve­ments sociaux au second plan. Certes, le succès de ces mou­ve­ments reli­gieux radi­caux est for­te­ment lié aux pro­blèmes d’une jeu­nesse exclue et humi­liée : les jeunes sont deve­nus une proie facile pour les idéo­lo­gies rétro­grades et les réseaux ter­ro­ristes.

Résister

Relancer les mobi­li­sa­tions au sein des socié­tés magré­bines ne se résume pas à défendre une démo­cra­tie réduc­trice qui se limite à un vote et à des échéances élec­to­rales. Les mobi­li­sa­tions doivent insuf­fler une vita­lité dans les ins­ti­tu­tions et les forces de contre­pou­voir. Elles doivent prôner une citoyen­neté sociale, par­ti­ci­pa­tive et en acte, ouverte aux jeunes, aux femmes et à de nou­veaux acteurs sociaux et poli­tiques. C’est en mobi­li­sant les citoyens et les citoyennes contre les deux enne­mis de la démo­cra­tie que l’on ouvrira la marche vers une tran­si­tion démo­cra­tique réelle. Parallèlement, nous devons contrer la pro­pa­gande néo­con­ser­va­trice qui pro­clame le « choc des civi­li­sa­tions ». Cette culture de la peur de l’autre, en l’occurrence de la « culture musul­mane », dési­gnée comme la bar­ba­rie de l’époque moderne, vio­lente par essence, consti­tue une véri­table menace pour les valeurs uni­ver­selles : le ratio­na­lisme, la liberté, la démo­cra­tie et le pro­grès. Lutter aujourd’hui contre cette stig­ma­ti­sa­tion nous force à reve­nir au contexte de vul­né­ra­bi­lité éco­no­mique et à la pro­fonde crise sociale actuelle. Par ailleurs, cette situa­tion a pour consé­quence une aug­men­ta­tion des flux migra­toires, ce qui permet de com­prendre pour­quoi le bassin médi­ter­ra­néen est frappé par l’extrémisme, au sud comme au nord. On peut ainsi obser­ver la montée de l’extrême droite, du racisme et de la xéno­pho­bie en Europe, comme le déve­lop­pe­ment, dans le sud, de mou­ve­ments isla­mistes rétro­grades et vio­lents appe­lant à un repli iden­ti­taire dan­ge­reux. Dès lors, ces deux mou­ve­ments d’extrême droite s’autoalimentent.

L’interpellation démo­cra­tique

Nous sommes dans une période de ges­ta­tion où les per­sonnes et les acteurs col­lec­tifs cherchent à rele­ver les nou­veaux défis. Dans ce contexte, des groupes sociaux jadis exclus se mobi­lisent pour expri­mer une citoyen­neté active , défendre le droit à l’eau potable, à la santé, à l’emploi, aux ser­vices publics et récla­mer une nou­velle gou­ver­nance poli­tique qui mette fin à l’autoritarisme, au népo­tisme et à la cor­rup­tion. Les deux forums sociaux en Tunisie (2013 et 2015) ont dyna­misé le champ poli­tique et sti­mulé les mou­ve­ments sociaux alter­mon­dia­listes. Néanmoins, ces avan­cées res­tent fra­giles, compte tenu, notam­ment, des dik­tats des ins­ti­tu­tions de Bretton Woods qui veulent impo­ser leur tyran­nie finan­cière. Par ailleurs, le retour des anciennes pra­tiques de coer­ci­tion, de contrôle et de domi­na­tion consti­tue un véri­table défi à l’élargissement de l’horizon démo­cra­tique et à l’inclusion des citoyens et des citoyennes dans le champ du poli­tique.

Pour une poli­tique du peuple

Passer de l’isolement, de l’immédiateté, de la spon­ta­néité et de l’entre-soi, à la soli­da­rité et à la conver­gence des luttes nous mènera vers une poli­tique du peuple, une poli­tique qui ouvre aux subal­ternes les pos­si­bi­li­tés de la par­ti­ci­pa­tion poli­tique, qui, pour emprun­ter les mots de Gramsci, pourra per­mettre aux exclu-e-s de passer du sujet subal­terne en soi au sujet subal­terne pour soi. Elle don­nera aux mou­ve­ments un sens tout à fait poli­tique et contri­buera à chan­ger le rap­port de force en faveur des dominé-e-s. La diver­sité des luttes contre la mon­dia­li­sa­tion mar­chande et capi­ta­liste est certes un signe de démo­cra­tie, de viva­cité et de citoyen­neté. Cependant, il est néces­saire de déve­lop­per l’engagement poli­tique des mou­ve­ments, à côté des forces de gauche. Les mou­ve­ments doivent se ren­for­cer, non seule­ment comme forces de contes­ta­tion, mais aussi comme forces de chan­ge­ment, et aspi­rer à la prise du pou­voir poli­tique aux niveaux local, régio­nal et natio­nal.


  1. Maher Hanin et Kacem Afaya[1] sont res­pec­ti­ve­ment mili­tant du Forum tuni­sien pour les droits éco­no­miques et sociaux (FIDES) et de l’Union géné­rale des tra­vailleurs tuni­siens (UGTT).

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